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CHAPITRE III

LE GOUT DES LETTRÉS

Nous n'avons pas dissimulé les erreurs du public au théâtre. Mais ce qui les excuse, ce qui prouve qu'en somme le public juge mieux que les tribunaux privilégiés de la littérature, c'est qu'après tout, au théâtre, à côté de succès peu justifiables»

mais que le talent des acteurs pouvait excuser, les grandes œuvres, même quand il leur était arrivé d'être contestées, ont bientôt fini par y être l'objet d'une admiration soutenue \ tandis que, en deliors du théâtre, cette sorte de littérature, qui dépend moins du goût public que de celui des coteries académiques et autres, a pu subir sans trop de mal les sarcasmes de Boileau et de Molière, et tenir bon jusqu'à la fin du règne. On a dit que le théâtre est la littérature des gens qui ne lisent pas. Eh bien! ceux qui ne lisaient pas finirent par bien juger: il n'en fut pas de même de ceux qui lisaient, et de leurs guides ordinaires, les critiques, les académiciens, les beaux esprits patentés.

On peut penser ce qu'on voudra du mérite de Boileau comme poëte ; les lacunes de son talent sont sensibles à tous. Mais comme critique, comme réformateur, sa gloire est incontestable; et ce qu'on est le plus disposé à lui dispuler, la nouveauté, la hardiesse, l'initiative, — il l'a possédé.

Il semble paradoxal de donner Boileau pour un révolutionnaire; et pourtant, comme Molière luimême, il l'a été, avec toute la distance qui sépare la critique de la création.

Il y a une part d'invention sérieuse dans la critique même, quand, impuissante à créer le beau, elle sait du moins, et d'elle-même, le signaler avec décision où il se trouve, alors que tant de gens tâtonnent ou s'en éloignent.

1. On ne peut guère citer qu'une exception, et c'est encore Turaret. M. Sarcey le remarquait dernièrement, jamais les pièces de Le Sage n'ont eu, au théâtre, le même succès qu'à la lecture.

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Boileau a le premier1 salué Molière comme un grand poëte, comme un rare et fameux esprit, alors qu'il n'en était qu'à ses premières pièces, et qu'on ne le regardait guère que comme un bouffon plaisant. Et seul aussi, sur cet ami mort, dont les sages du temps se risquaient à peine à prononcer le nom, Boileau osait écrire ses plus beaux vers peut-être, Î'4S mieux sentis du moins, et les plus courageux; car ce « peu de terre, obtenu par prière », pour le grand homme mort, à qui donc avait-il fallu le demander comme une grâce? Ici la hardiesse n'était plus seulement celle de l'esprit ; c'était celle du cœur, et d'un cœur indigné. Que ceci soit compté à Boileau! Et ce qui prouve bien qu'il y avait quelque mérite à écrire ces vers, c'est qu'en 1686, à une date où on n'osait plus attaquer au moins Molière comme poëte, Pradon s'avise de trouver qu'en rappelant ce peu de terre obtenu par prière,, Boileau nuit à Molière mort,

Et, malgré ton éloge avec ce trait cuisant, Tu ternis sa mémoire en l'immortalisant.

Nous trouvons bien aujourd'hui que le trait pouvait sembler cuisant pour ceux qui poursuivaient de leur haine Molière après sa mort. Mais il paraît qu'aux yeux de Pradon, c'était à Molière que ce souvenir pouvait faire tort. Il est vrai que Pradon avait des raisons personnelles de tourner tout en mal chez « cet Attila badaud, le fléau des petits

1. Le premier, du moins publiquement. La satire II et les stances sur l'École des femmes sont antérieures, comme publication, aux vers si connus de La Fontaine :

C'est un ouvrage de Molière, etc.

auteurs, ce fameux Despréaux qui a eu l'art d'imposer si longtemps avec le plus faible talent du monde1 ». Au moins Boileau a-t-il eu un mérite incontestable en ce siècle de prudence et de dissimulation universelle; c'est d'avoir été sincère et d'avoir osé dire ce qu'il pensait.

Cette haine du faux, cet amour du vrai, qui respire dans l'œuvre de Molière, Boileau l'a porté dans la critique, et s'il a paru trop sévère, trop passionné même, c'est que sa colère était justifiée par l'opposition qu'il rencontrait.

On a parlé des victimes de Boileau : laissons de côté Quinault, homme de mérite d'ailleurs, et qui n'a jamais paru souffrir dans sa considération littéraire des critiques de son détracteur. Il est à croire même qu'on ne les a pas comprises; les organes officiels (il ne pouvait y en avoir d'autres alors), la Gazelle, et plus tard le Mercure galant lui ont prodigué les éloges; et le Journal des savants, qui, comme la Gazelle, n'a jamais, que je sache, nommé même Molière de son vivant, débute, dès son premier numéro, par un éloge de Y Astrale2, qui venait d'être imprimé. Il constate le grand succès de la pièce à la représentation et affirme qu'il se soutiendra à la lecture; et en effet, si l'on en juge par le nombre

1. Le Triomphe de Pradon sur les satires du sieur Despréaux, La Haye, 1GNG, préface.

2. Il ne faudrait pas que ce titre de Journal des savants, ni le caractère d'érudition que ce journal a pris depuis, fit illusion sur son caractère à ses débuts. 11 est si peu dédaigneux de la littérature, même de la littérature au moins frivole, qu'il consacre un article, dès ce même numéro, à un conte de La Fontaine. Voir 23 mars 1665.

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des représentations de cette pièce pendant tout le règne, l'éditeur de Quinault avait le droit d'écrire en 1715 que « l'envie ne peut mordre sur Astrale ». Au moins est-il certain que la réputation de la pièce n'a pas paru trop souffrir de ces morsures.

Quinault pourtant avait un vrai talent dans un genre funeste et dont Racine même a subi la contagion : c'est là ce qui l'a fait vivre et lui a valu même plus tard les éloges bien exagérés de Voltaire et ses récriminations contre Boileau.

Mais Mlle de Scudéry? Molière et Boileau ont-ils prévalu contre sa réputation? Loin de là; elle s'est maintenue en dépit de tout; partout on lui prodigue les éloges1. Le Mercure de 1732 annonce même une

1. « Nos bons romans, comme YAstrée, où il y a dix fois plus d'invention que dans Ylliade; la Cléopâtre, le Cyrus, la Clélie et plusieurs autres non-seulement n'ont aucun des défauts que j'ai remarqués dans les ouvrages des anciens poètes, mais ont de même que nos poëmes en vers une infinité de beautés toutes nouvelles. » Ch. Perrault, Parallèle des anciens et des modernes, 4e dialogue, p. 149 (1682). — Pradon, en 1685, relève avec aigreur ces deux vers dans le combat du Lutrin ;

Saisissant du Cyrus un tome épouvantable... Le vieillard accablé de l'horrible Artamène...

« Cependant, dit-il, ces tomes épouvantables et cet horrible Artamène, qui ont été traduits dans toutes les langues, même en arabe, et qui sont encore aujourd'hui la plus délicieuse lecture des premières personnes de la cour ; cet horrible Artamène (dis-je), dont on achetait les feuilles si chèrement à mesure qu'on les imprimait, et qui ont enfin fait gagner cent mille écus à Augustin Courbé, est à présent l'objet de la satire de M. Despréaux. Quand ses satires auront fait gagner cent mille écus à Barbin, on souffrira sa critique, un peu plus tranquillement... Je crois qu'il y a encore du chemin jusque-là. En vérité Cyrus et Clélie sont des ouvrages qui ont illustré la langue française, et les marques éclatantes

réimpression de ses romans; on publie en 1766 l'Esprit de Mlle Scudèry; et de nos jours, des gens ' ' qui ont la prétention d'avoir lu ses romans, qui les ont peut-être lus en effet, se sont du moins récompensés de cet effort héroïque en essayant sa réhabilitation.

Et Desmarets, dont Pellisson, dans son histoire de l'Académie, proclamait les Visionnaires une inimitable comédie1, a-t-il eu beaucoup à souffrir des

d'estime que le roi a données à une personne illustre et modeste qui n'a jamais voulu être nommée, devraient arrêter M. Despréaux. » Mais comment, ajoute- 1- il, ne pas s'attendre à tout de la part d'un poëte qui « attaque des choses bien plus saintes et bien plus sacrées, » qui a osé se moquer, dans le Lutrin, de la bénédiction des prélats «, tourner en ridicule les cérémonies et les termes de notre religion », et qui ne peut être applaudi que « par les huguenots et les autres hérétiques? » (Nouvelles remarques sur tous les ouvrages du sieur Despréaux, 1685, p. 105.) L'absurdité de tous ces reproches ne diminue pas la perfidie de l'intention.

1. Cette singulière qualification a été appliquée à la pièce de Desmarets par Pellisson avant les comédies de Molière (en 1653), mais après celles de Corneille ; et ce qu'il y a de sûr, c'est que Pellisson a maintenu cette épithète dans toutes les éditions de son livre, même après la mort de Desmarets, à une date où elle pouvait déjà sembler une ironie. Au moins aurait-il pu, par une note, ajouter que depuis l'inimitable pièce, on en avait vu d'autres qui la valaient bien : c'eût été de la simple justice. Pellisson a fait à son livre des modifications d'un autre genre parmi lesquelles celle-là eût été des plus naturelles. Il avait raconté, par exemple, dans sa première édition, que Corneille, avant d'être reçu à l'Académie, avait été refusé deux fois, et, ce qu'il y a de curieux, c'est qu'il paraît bien qu'il supprima ce passage par égard pour Corneille, non pour l'Académie. — Desmarets était pis qu'un mauvais poëte; c'était un fanatique méchant et odieusement perfide. On peut voir (Nouveaux Mémoires d'histoire, etc., par I'abbé d'Artjgny, Paris, 1750, t. III, p. 265) le rôle infâme dont il se chargea auprès de Simon Morin, ce pauvre imbécile, qui se croyait

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ëpigrammes de Boileau? Il n'y paraît guère , car en 1676, lors de la réception de son successeur, M. de Mesmes à l'Académie, Benserade, alors directeur, osait dire dans son discours, et ceci paraît assez étrange, même en tenant compte des exagérations laudatives du genre : « Ce vaste et inépuisable génie a produit des ouvrages qui honorent son siècle, où l'on voit briller un feu qu'il a conservé jusqu'à l'extrême vieillesse, et qui éclairera sans doute bien loin dans la savante et juste postérité. » Qu'est-ce qu'on dirait de plus du grand Corneille?

Et Cotin?— On l'a représenté comme une des plus attendrissantes victimes de Molière et de Boileau; on a même été jusqu'à dire que les deux amis l'avaient fait mourir de chagrin... En tout cas, l'agonie a été longue ; car les Femmes savantes sont de 1672, et il mourut en janvier 1682. Grâce à

Cette intrépidité de bonne opinion

qui est le privilège de Trissotin et de tous les Cotin possibles, il pouvait se croire en possession de toute sa gloire, loué par le Mercure galant, qui, en juillet 1678, cite un sonnet de lui au roi, et qui apprend au public, « que l'auteur fut très-bien reçu du roi, quand il eut l'honneur de présenter ce sonnet ». Et Perrault, en 1682, non pas dans un discours académique où tout se souffre en fait de mensonges élogieux, mais dans ses parallèles, célébrait Cotin, et

« le fils de l'homme » et prétendait être reconnu en cette qualité par le roi. Desmarets gagna la confiance de Morin avec la résolution de le perdre, reçut ses confidences et le dénonça. Moriu fut brûlé vif.

protestait « qu'on était fort pressé à ses sermons..., qu'il faisait bien les vers. Était-ce là un homme à s'en jouer comme on a fait, et à proposer non-seulement comme un ridicule, mais comme l'idée et le modèle des ridicules1? » Malheureusement les vers que Molière a empruntés textuellement à Cotin et placés dans les Femmes savantes nuiront toujours un peu à cette apologie de l'abbé.

Et Chapelain ? — Non-seulement il était le mieux rente de tous les beaux esprits, mais ce fut réellement lui qui tint auprès de Colbert la feuille des bénéfices littéraires, lui qui rédigeait pour le ministre et le roi les propositions de pension, et il se maintint jusqu'à la fin de sa vie dans la faveur et la confiance de Colbert, qui tenait en haute estime son discernement en matière de goût. Charles Perrault, dans ses Mémoires, nous apprend que Colbert lui avait plusieurs fois parlé de Chapelain comme de l'homme

1. Parallèle, 4e dial., p. 256. Et Perrault, qui a sur le cœur le vers de Boileau relatif à Cassagne et à Cotin, ajoute : « Pour M. de Cassagne... on ne peut avoir plus d'esprit qu'il n'en avait. » Il prétend ensuite que le sonnet du Misanthrope est bon, qu'Alceste ne le trouve mauvais que parce qu'il a 'la rage de contredire, et que u si Molière avait parlé de son chef, il se serait exprimé autrement (qu'Alceste)... Quand on fait des vers pour une maîtresse, c'est qu'on veut lui faire voir qu'on a de l'amour et de l'esprit, et ce n'est pas un mauvais moyen de lui plaire. Il faut encore remarquer que les poésies qui ne sont que passionnées blessent la pudeur de beaucoup de personnes, et qu'elles sont mises par les gens raisonnables au nombre des choses dangereuses ». Il faut, selon lui, y joindre le badinage « qui évente le poison ». On voit que si Perrault parle d'ailleurs en bons termes de Molière (mort, il est vrai, depuis près de dix ans), il est par son goût aux antipodes de celui dont sa thèse même, la supériorité des modernes sur les anciens, l'oblige pourtant à reconnaître la supériorité.

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«. qui avait le goût le meilleur et le sens le plus droit pour toutes les matières dépendant des belles-lettres ». Chapelain mourut un an après Molière. On s'imagine que, du vivant de ce dernier, l'aristarque reconnu et respecté, pour Colbert au moins, l'autorité critique officielle, c'était Boileau? Pas du tout : c'était Chapelain. Et longtemps après sa mort, Perrault protestait encore contre les railleries dont Chapelain avait été l'objet, et les attribuait à des sentiments de basse envie, fondés sur la cupidité1.

Si Chapelain était mort, l'école dont il était le chef lui survivait. Elle dominait à l'Académie, où Boileau ne fut admis que grâce à l'intervention personnelle de Louis XIV. Perrault remarque aigrement que « les hommes célèbres » attaqués par Boileau étaient de l'Académie2; il a raison, et ceux qui les remplacèrent étaient en général animés du même esprit. De là l'appui que Perrault y trouva

1. « Comme M. Chapelain faisait une grande figure parmi les gens de lettres, et qu'il avait même 3,000 livres de pension du roi, outre celle de 4,000 livres que M. de Longueville lui faisait toucher tous les ans, circonstances aggravantes et difficiles à digérer à des poètes qui n'en avaient point encore; ce fut contre lui qu'on dressa les plus fortes et les plus cruelles batteries: on commença par le défigurer dans cinq ou six satires lâchées l'une après l'autre, où l'on n'omit rien de ce qui peut couler à fond un auteur, et on alla jusqu'à donner des oreilles d'âne à quiconque pouvait souffrir ses poésies. Personne ne voulut avoir des oreilles d'âne, et il fallut trouver la Pucelle détestable. » Ch. Perrault, Parallèles, 4e dial., p. 243.

2. Ce fut là ce qui rendit l'admission de Boileau si tardive et si difficile, et lui-même y fit allusion dans son discours de réception. Voici ce que Bayle écrit dans son journal à propos de ce discours : « L'endroit où il dit que l'entrée de l'Académie lui devait avoir été fermée par tant de raisons, a renouvelé le souvenir de cette

clans sa querelle au sujet des anciens. On a tenté de nos jours une sorte de réhabilitation de Perrault; on l'a considéré comme un esprit indépendant; sur ce point, il faudrait bien s'entendre : l'indépendance de Perrault consiste à répéter, en prose et en vers , que Louis XIV étant le plus grand roi du monde, la littérature de son temps doit être aussi la plus grande de toutes, et naturellement cette littérature est celle des amis de Perrault. Il a eu l'art de mêler à la question littéraire une question fort étrangère et qui a suffi pour le faire déclarer un homme d'initiative : c'est celle du progrès des sciences, de l'industrie, etc., toutes choses qu'avait dites Pascal, et Sénèque bien avant Pascal, et qui n'ont jamais, que je sache, été contestées. Le domaine de la science va toujours en s' accroissant; rien ne s'y perd, et il est clair qu'un savant assez ordinaire aujourd'hui en sait plus que les inventeurs les plus méritants des temps passés. Il n'en est pas de même en poésie : il ne suffit pas d'être venu le dernier pour être le plus inspiré, et l'inspiration est bien quelque chose dans l'art. Tout ne s'y apprend pas; la science est un capital accumulé

multitude d'académiciens morts ou vivants, qu'il a maltraités dans ses satires. Les Chapelain, les Cassagne, les Cotin, les Desmarets, les Scudéry et les Quinault se sont présentés d'abord à l'esprit de tout le monde, et on croit que si le roi, qui est au-dessus des lois, ne se fût pas mêlé de là chose, l'Académie s'en fût tenue à ses statuts, qui l'obligent, dit-on, à avoir un ressentiment d'exclusion pour tous ceux qui la diffament en la personne de ses membres. /Mais sa complaisance pour le souverain lui a fait tenir une conduite tout à fait chrétienne; ceux qui aiment cette Académie la louent d'avoir oublié généreusement les injures qu'elle avait reçues. » (Nouvelles de la République des lettres, juillet 1684.)

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et collectif; le génie dans l'art est une création individuelle et un perpétuel recommencement. Il n'est pas même très-sûr qu'en poésie ce ne soit pas un avantage d'être venu des premiers, avant que le sol ait été fécondé et aussi épuisé; qu'il n'en soit pas du génie humain en général comme de chaque génie en particulier, et que, plus mûr, il n'ait perdu en partie ce don de la jeunesse, cette 'faculté incomparable

De répandre à grands flots Sur des œuvres de grâce et d'amour couronnées Le frais enchantement de ses jeunes années.

Ce qu'il y a de certain, c'est que dans cette querelle entre Boileau et son adversaire, c'est Perrault qui a le goût vieillot, timide, routinier; c'est lui qui se montre le plus amoureux des petites règles, de-la correction, de la symétrie; opposant fièrement et en propres termes le parc de Versailles aux paysages homériques; trouvant le secret, même chez ceux des modernes qu'il vante avec raison, de les admirer par le plus petit côté, et de les compromettre par son admiration ; cherchant toujours dans cette question générale à intéresser, par un manège répété et agaçant, l'orgueil du roi et l'amour-propre de ses confrères académiques, déjà très-suffisamment disposés en faveur de Perrault par leur goût détestable et par cette façon de poser la question qu'il décide en leur propre faveur. On conçoit, en le lisant, l'exaspération de Boileau, qui, après avoir entendu Perrault lire ses vers sur le Siècle de Louis le Grand, sortait furieux de l'Académie et disait qu'il fallait changer la devise et les emblèmes de la compagnie, pour y

substituer une troupe de singes se mirant et s'admirant dans un baquet, avec cette légende : Charmants pour eux-mêmes, Sibipulchri* !

Le pis, c'est que, dans un pays où le goût officiel trouve toujours des gens fort disposés à s'incliner en tout devant l'autorité, et où on l'a longtemps chargée de décider ce qui est beau, ce qui est bon, ce qui est vrai, ce faux goût, représenté par l'Académie, avait bien des chances pour devenir le goût général. C'était bien le rôle que dans sa pensée Richelieu avait assigné à cette compagnie naissante, quand il lui avait demandé un arrêt contre le Cid; c'est ainsi qu'il faisait condamner par des commissions ses adversaires politiques, qu'il aurait pu laisser juger par la justice régulière. En littérature, la justice régulière, c'est celle du public, qui salua le Cid de ses acclamations :

L'Académie en corps a beau le censurer, Le public révolté s'obstine à l'admirer.

Ce fut Richelieu qui imposa les trois unités au théâtre : il y était intéressé lui-même comme

1. Il paraît bien que Racine avait sur ses confrères la même opinion que Boileau. Qu'on se rappelle sa prière pour le roi, au sujet des compliments académiques qu'il reçut pour sa convalescence, en 1686 :

Grand Dieu ! conserve-nous ce roi victorieux

Que tu viens de rendre à nos larmes.

Fais durer à jamais des jours si précieux : Que ce soient là nos dernières alarmes I

Empêche d'aller jusqu'à lui Le noir chagrin, le dangereux ennui, Toute langueur, toute fièvre ennemie, Et les vers de l'Académie !

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auteur, car il avait, dans sa pièce des Tuileries, poussé le respect de l'unité de lieu jusqu'au ridicule. Pour ne pas violer cette unité sainte, un amant désespéré et déterminé au suicide n'osait sortir du jardin et se jeter à la Seine : il se décidait à se noyer dans le bassin des Tuileries; ce qui n'eût pas été commode. Mais Aristote, disait-on, le voulait ainsi.

Ce fut par la même disposition à intervenir en tout, même en littérature, que le grand cardinal commanda 1 à l'abbé d'Aubignac sa poétique du théâtre, dont Corneille subit les règles : c'était par son exemple les imposer à tout son siècle 2. Bien longtemps après, Perrault proclamait l'abbé d'Aubignac « l'homme du monde qui a le goût le plus fin et le plus délicat pour toutes choses3 ».

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