M. Paul Mesnard, Hist. de V Académie, p
LE GOUT DES LETTRÉS
regardons comme autant d'instruments qui doivent servir -à la gloire de notre auguste protecteur. » On sent bien, toutefois, que tous les mots, sans parler des syllabes, ne pouvaient pas servir (X instruments de ce genre, même parmi ceux que l'Académie admit au droit -de cité; et on trouva d'ailleurs qu'elle en avait exclu beaucoup trop ; ce fut du moins, dès lors, l'opinion de deux académiciens, de La Fontaine et de Fénelon. Ceci, du reste, n'est qu'un tort littéraire. Ce qui est plus grave, c'est l'incroyable prétention de l'Académie de se faire assurer le privilège exclusif du Dictionnaire de la langue, avec défense à tout autre écrivain d'en publier un avant l'apparition du sien, qui mit cinquante ans à paraître. Telle fut l'origine de sa querelle avec Furetière, coupable d'avoir, seul et en bien moins de temps, publié un dictionnaire beaucoup meilleur. Le seul tort réel de Furetière était d'être de l'Académie au moment où il lui joua ce mauvais tour; il en fut exclu.
Cette juridiction à laquelle l'Académie soumettait les mots, elle avait pourtant parfois la velléité de l'étendre aux ouvrages mêmes, et bien des gens l'y conviaient. Ghappuzeau, qui n'a garde de manquer une occasion de s'incliner devant les puissances, écrit en 1674 (et il s'agit ici des œuvres de théâtre) :
a Comme dans tous les ouvrages en prose et en vers le bon sens et la belle expression doivent soutenir les matières que l'on traite, il faut, pour bien faire, les soumettre nécessairement à la censure des Maîtres de l'art, et prier quelqu'un de Messieurs de l'Académie française d'y jeter les yeux. C'est elle seule qui doit juger souverainement de toutes les productions qui paraissent en notre langue, quand
elles ne sont pas tout à fait indignes de voir le jour; et je ne crois pas qu'il y en ait guère de bien achevées que celles que l'on a soumises à sa critique. Si les libraires étaient bien sages, ils n'imprimeraient de livres qu'à cette condition... C'est le seul oracle que le poëte doit consulter, il ne rend point de réponses qui ne soient claires, et Ton marche en sûreté sous les auspices de cette célèbre compagnie1. »
Et Ghappuzeau, pensant que la prose est insuffisante pour exprimer les transports qu'excite dans son âme le nom seul de l'Académie, saisit sa lyre et s'écrie :
Pour moi je la révère, et reconnais qu'en tout Chacun se doit soumettre à ce qu'elle résout, Et que pour bien parler et que pour bien écrire A nul de ses arrêts il ne faut contredire, etc., etc.
Nous aimons à croire que Ghappuzeau, se conformant à son précepte, avait soumis son livre à quelqu'un de Messieurs de l 'Académie, et qu'il avait eu lieu de s'en féliciter, tant pour sa prose que pour ses vers. Mais tout le monde n'était pas alors aussi docile que Ghappuzeau.
La liste seule des membres composant l'Académie du temps de Perrault aurait suffi pour tenir les gens de goût en méfiance, et les préserver de cette docilité excessive. Elle est curieuse à consulter, et suffit à expliquer les opinions littéraires qui y trouvaient aide et faveur.
On comprend que des académiciens aient entrepris la réhabilitation de l'hôtel de Rambouillet et