Le Tlu dire-Français, p
LE GOUT DES LETTRÉS. 399
des précieuses : l'Académie, en effet, en est la suite et en recueille la succession. Pellisson, Perrault, Fléchier et Fontenelle même, avant d'arriver au mérite plus sérieux de Y Histoire des oracles et de ses Éloges, Fontenelle, quand il est encore le Cidias de La Bruyère, voilà ceux qui représentent véritablement l'esprit de l'Académie à la fin du xvne siècle, la littérature futile, galante, ou platement adulatrice. L'Académie est fidèle au même esprit, quand elle inaugure l'usage des prix académiques en couronnant Mlle de Scudéry, puis Mme Deshoulières , Fontenelle, Pellegrin, Lamothe-Houdard, etc. Les sujets pour les prix de poésie roulent uniformément sur l'éloge du roi. En 1692, l'Académie propose pour matière : « Plus le roi mérite de louanges, plus il les évite. » On voit que décidément il n'y avait pas moyen pour lui de s'y soustraire; les éviter même, comme on prétend qu'il le faisait, était un prétexte à de nouveaux transports. Cette littérature a un appui et un écho d'un côté chez les jésuites; de l'autre dans la presse du temps, toute officielle ou complaisante. La Gazette, pendant la dernière moitié du règne, ne parle plus du théâtre et ne donne absolument d'autres nouvelles littéraires que les réceptions académiques et les discours « éloquents » (l'épithète est invariable), qui s'y prononcent. Quand elle suspend un moment l'énumération des cérémonies, naissances, mariages et morts de grands personnages, pour jeter un coup d'œil sur les choses de l'esprit, c'est pour annoncer que M. l'abbé A... a remplacé à l'Académie M. l'abbé B..., et que M. l'abbé G... lui a répondu; car c'est une chose prodigieuse à cette époque que l'envahis-
sèment de l'Académie par les ecclésiastiques. En tête du Recueil des harangues prononcées par l'Académie, publié en 1709, on donne la liste des académiciens d'alors : sur quarante académiciens, il y a vingt-trois ecclésiastiques! parmi les dix-sept laïques, il y a un duc, trois marquis, un comte, des conseillers du roi, etc. Les simples gens de lettres sont Boileau, Thomas Corneille, Fontenelle, Tourreil, Dacier, de Sacy, Gampistron, c'est-à-dire, à l'exception dé Fontenelle, des gens de lettres qui n'écrivaient point ou qui n'écrivaient plus, et un enfin, Gampistron, qui écrivait trop. Cette date doit rester, pour bien des gens, l'idéal suprême. On comprend à la rigueur alors la présence des grands seigneurs à l'Académie. Tallemant des Réaux, pour une époque antérieure, dit en parlant de Conrart et de Chapelain : « La politique de ces messieurs était de mettre des gens de qualité dans la compagnie. » C'était aussi celle de Richelieu, et elle se conçoit : c'était une pensée libérale de faire aller de pair le mérite avec la naissance. Tant que la supériorité du premier sur la seconde n'était pas reconnue , et elle était loin de l'être alors, on ne saurait reprocher à à l'Académie cette tendance à £ enducailler , que Duclos put justement lui reprocher dès le xvme siècle. Mais quelle nécessité pour l'Académie d'admettre tant d'ecclésiastiques, et quel mérite littéraire les désignait à ses choix?
Outre l'Académie française, on avait été au commencement du règne menacé d'en avoir une autre, en tout semblable à la première par l'esprit qui y dominait. G'était l'académie fondée par l'abbé d'Aubignac; De Visé en parle dans sa Défense de Serto-
rius (1663); elle subsista encore quelques années; elle se tint d'abord à l'hôtel de Matignon, puis chez l'abbé de Villeserain, depuis évêque de Senez ; Guéret, dont nous avons remarqué l'antipathie pour l'école nouvelle, en était le secrétaire. Les femmes y étaient admises; Mme Deshoulières en faisait partie. D'Aubignac avait fait des démarches pour obtenir que son académie, qu'on appelait l'Académie des allègoristes, reçût du roi une sorte d'investiture officielle; il ne put y réussir. Elle n'eût fait que doubler l'Académie française, avec quelques grands noms de moins1.