École des maris
Dimanche 28. Le Cid 2,150 14
Il y a le 24 une première représentation d'une pièce de Dancourt, le Vert galant. Elle n'a que neuf représentations. Si l'on observe qu'indépendamment des nouveautés, le théâtre avait augmenté son répertoire des pièces comiques de Regnard, Dufresny, Dancourt, Le Sage, et aussi de plusieurs tragédies de Crébillon (je ne parle que des pièces dont le mérite est incontestable), on reconnaîtraquelapart qu'on faisait encore aux pièces de Corneille, de Racine et de Molière, et le succès qu'elles obtenaient après tant d'années marque bien les prédilections du public pour nos grands poètes.
Il demande mieux que ce qu'où lui donne, et, de guerre lasse, se rabat sur les œuvres des grands hommes, non remplacés. Il sent que quelque chose lui manque; il a au moins le mérite de le regretter, et personne ne lui offre à cet égard une suffisante compensation. Les sévérités même qu'on reproche au parterre d'alors font son éloge ; il a été élevé à un autre régime. Il a le droit d'être exigeant; i\ qpprécie les vieux chefs-d'œuvre, et, par son admiration intelligente, il en mériterait de nouveaux. Au moins prouve-t-il plus de tact que les coteries littéraires du temps.
Et c'est précisément parce qu'ailleurs qu'au théâtre le public, ayant le temps de la réflexion, n'ose juger par lui-même et subit plus aisément l'influence des beaux esprits et de ceux qui croient l'être, c'est pour cela que le public qui lit, peu nombreux alors et assez indifférent, reste moins juste à l'égard des écrivains et de leurs œuvres, plus sujet aux égarements de goût que le public du théâtre. Au théâtre, le public jugeant d'instinct, d'après son impression immédiate et rapide, s'égare d'autant moins que là il n'a plus de guides; il y trouve cette espèce de clairvoyance collective, .et aussi cette assurance en son propre sens, que chacun de ceux dont il se compose va perdre au sortir de là; et c'est ainsi qu'il ose y faire souvent bonne et sévère justice des auteurs qui trouvent ailleurs l'approbation et les faveurs, et qu'il consacre définitivement par une admiration intelligente et inépuisable les vieux cnefs-d'œuvre, tant de fois applaudis, ceux de i Corneille, de Racine et de Molière, qui n'ont jamais obtenu, du vivant de ces grands hommes,
une admiration plus passionnée et plus soutenue.
Grâce à son goût formé à cette grande école, grâce à l'intérêt le plus souvent intelligent et équitable qu'il porte aux œuvres de la scène, le public constitue d'abord au théâtre un tribunal littéraire, plus indépendant et moins sujet aux erreurs que le monde lettré; il y crée en même temps la seule protection qui maintienne la dignité de l'écrivain, en servant ses intérêts, celle qui lui assure, avec une renommée d'un retentissement incomparable, la juste rémunération de son travail. Et si nous insistons sur ce point, c'est qu'il ne s'agit pas seulement en ce cas du bien-être de l'écrivain, il s'agit aussi de l'émancipation des lettres mêmes, échappant peu à peu au système des protectorats officiels et arrivant à ne plus relever que de l'opinion. La question d'honneur, par exception, touche de près ici à la question d'argent. C'est le rachat des captifs, et c'est le théâtre d'abord qui paye leur rançon. Plus tard, le fait se généralisera, et la littérature affranchie trouvera au xviir3 siècle une puissance inconnue jusqu'alors. Toutefois ce sera encore à la scène que la propriété littéraire sera d'abord formellement reconnue et consacrée : elle ne le sera ailleurs qu'au temps de la Convention. C'est le théâtre qui, dès le temps de Louis XIV, commence l'affranchissement de l'homme de lettres; c'est la Révolution qui l'accomplit.
APPENDICE