Juillet 1678, p
TROUPE DE MOLIÈRE
rangés en colonne ; ces mots sont : On, pat re, — ma, ne, pan. On travaille à les expliquer, dit gravement de Visé. Vous jugez bien que le public piqué de curiosité ne manquera pas de s'arracher le volume suivant, pour savoir l'explication. Mais où de Visé triomphe et où il devance déjà tous les procédés modernes, c'est dans l'art de préparer et de soutenir le succès des pièces qu'il donne en collaboration avec Thomas Corneille à l'hôtel Guénegaud. C'est surtout pour la Devineresse qu'il déploie une habileté consommée. Voici en quelques mots l'histoire de cette pièce.
Tout le monde connaît l'affaire de la Voisin. L'affaire de la Brinvilliers (1676) était assez récente pour que, dans un procès de ce genre, l'imagination du public s'empressât de voir des monstruosités et d'abominables crimes là où il n'y avait trèsprobablement que beaucoup de crédulité d'un côté et de l'escroquerie de l'autre. On sait d'ailleurs que les lois existantes portaient peine de mort contre les devins et sorciers, quand l'impiété et la profanation se mêlaient à leurs supercheries, et, au dire des contemporains, elle s'y mêlait toujours. La Voisin était donc condamnée d'avance; et, en effet, elle fut brûlée vive, le jeudi 22 février 1680. Eût-elle été coupable des forfaits que lui attribuait l'imagination populaire, il ne semblait pas qu'il y eût là le sujet possible d'une farce destinée à égayer le public, ni l'occasion d'un succès lucratif pour des écrivains qui se fussent respectés.
C'est pourtant l'à-propos que saisirent et exploitèrent les deux auteurs du Mercure galant, Thomas Corneille et de Visé. Ils se hâtèrent de bâcler une
pièce en cinq actes sur ce scandale, et le Mercure, un mois avant la première représentation, annonça ia prochaine apparition de la Devineresse, sur la scène de l'hôtel de Guénegaud. « On l'attend avec d'autant plus d'impatience, disait-il, que ce titre excite la curiosité de tout le monde, et que le Théâtre-Français imite parfaitement la nature1. »
Manière fine et adroite d'indiquer le sujet de la pièce en éveillant îa curiosité. Le titre seul aurait suffi d'ailleurs pour révéler l'allusion.
Trois mois donc avant l'exécution de la Voisin, le dimanche 19 novembre, la pièce parut sur la scène que Molière avait illustrée.
On n'avait rien négligé pour le succès, ni le choix d'un jour destiné à l'affluence populaire, ni les réclames alléchantes, ni les allusions, par exemple une allusion très-sensible à ce mot historique et connu des contemporains : « Plus je frotte, moins ça pousse. » (Il s'agissait d'une drogue destinée à procurer aux dames le genre d'embonpoint qui leur manquait.)
La pièce était assez amusante, et le rôle de la devineresse, Mme Jobin, ne présentait guère que le côté plaisant de l'affaire, les mystifications de ses dupes et ses propres escroqueries. Ce fut un succès fou. Elle eut quarante-sept représentations de suite, et rapporta aux deux auteurs près de 6,000 livres; jamais aucun chef-d'œuvre de Corneille, de Racine et de Molière n'avait valu à leurs auteurs la moitié même de ce bénéfice odieux.
On aime à penser que Thomas Corneille dut au