Voir le journal de Mathieu Marais à cette date
On a beaucoup gémi sur les scandales du théâtre moderne; je n'en connais aucun cependant qui soit comparable à celui-là. Il serait sans doute aisé de trouver de notre temps des gens capables d'exploiter l' à-propos des procès scandaleux et aussi la curiosité crédule et malsaine d'une certaine portion du public. Mais au moins n'est-ce pas au théâtre que cette industrie s'exerce et surtout au Théâtre-Français.
Une bonne fortune, plus honorable, était échue depuis une année au théâtre Guénegaud : Mlle de Champmeslé, quittant l'hôtel de Bourgogne, y était entrée à Pâques 1679, apportant avec elle le répertoire de Racine. Il ne faudrait pas croire toutefois que le succès de la grande actrice approchât, même de loin, de ceux des actrices modernes qu'on a pu lui comparer. Les recettes sont médiocres : dans la nouveauté môme de son succès à l'hôtel Guénegaud, le maximum des recettes, pour chacun des chefsd'œuvre de Racine, est :
Pour Andromaque. ... 914 liv. 5 s.
Pour Bérénice 464 15
Pour Bajazet 414 10
Pour Phèdre 571 15
Et les recettes descendent souvent plus bas que ces divers chiffres, bien avant l'écrasante concurrence de la Devineresse.
Ces prospérités tardives et plus ou moins respectables de l'hôtel Guénegaud étaient du reste compensées pendant cette période par des procès, d'abord avec MM. de Sourdéac et Champeron, qui devaient toucher une part chacun dans les béné-
TROUPE DE MOLIÈRE
fices, et se prétendirent lésés. Vérification faite, il se trouva au contraire qu'ils avaient touché de trop 746 livres, et ils furent condamnés à les restituer. Cette série de procès avec ces messieurs, commencée en 1674, ne se termina enfin qu'en 1681, par un dernier arrêt en faveur des comédiens. — Autre procès contre les comédiens italiens, qui exploitaient aussi le théâtre Guénegaud, « au sujet, dit le registre, des machines qu'ils voulaient faire dans notre théâtre ». Le procès avec les Italiens se termina plus promptement que celui du Normand Sourdéac, par une transaction entre les parties, deux mois après le commencement de la querelle.
Mais un grand événement se prépare : c'est la jonction des deux troupes, de l'hôtel de Bourgogne et du théâtre Guénegaud; elle s'accomplk en août 1680 : « L'intention de Sa Majesté étant qu'il n'y eût plus dorénavant à Paris que cette seule compagnie, tant pour servir près de sa personne et à la cour, que pour le divertissement du public; aujourd'hui la jonction des deux troupes est faite, et messieurs de l'hôtel de Bourgogne ont représenté avec nous, dimanche 25 août, Phèdre et les Carrosses d'Orléans (recette 1,424 * 5 s). Les comédiens italiens, qui représentaient alternativement sur notre théâtre, sont allés à l'hôtel de Bourgogne par le même ordre du roi qui a fait ladite jonction, à la charge que nous leur payerons par chacun an 800 livres. Ainsi notre compagnie représentera dorénavant la comédie tous les jours sans interruption 1. »
fl, Registres de la Comédie-Française.
A ces détails la Grange ajoute celui-ci sur son registre : « MM de Corneille, Racine et Quinault ont disposé leurs pièces de théâtre afin que les acteurs et actrices n'eussent point de disputes pour les
rôles1. » • *
Ainsi les comédiens italiens sont désormais a l'hôtel de Bourgogne, et, sauf une interruption à la fin du règne de Louis XIV, ils y resteront pendant le xvme siècle. Les comédiens français, ne formant plus qu'une seule troupe privilégiée et ayant seule le droit de jouer à Paris les pièces françaises, sont installés à l'hôtel Guénegaud.