‹ Le théâtre français sous Louis XIVChapitre 25 sur 132 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Après avoir poussé l'historique du Théâtre-Français jusqu'à la mort de Louis XIV, nous revenons sur nos pas pour esquisser l'histoire d'un théâtre qui, par sa constitution régulière aussi bien que par l'accueil qu'il reçut à la cour, avait devancé, même en France, le Théâtre-Français.

On sait la faveur dont la comédie italienne avait joui sous les Valois et sous Henri IV. C'était à Catherine de Médicis que les bouffons ultramontains devaient surtout leur introduction en France; elle prenait grand plaisir aux farces « des Zani et des Pantalons, et y riait son soûl, car elle riait volontiers, et aussi de son naturel elle était joviale et aimait à dire le mot ».

Brantôme fait bien de nous l'apprendre; car ce n'est pas sous cet aspect jovial que le principal auteur de la Saint-Barthélemy se présente d'ordinaire à la postérité.

Formée longtemps avant la nôtre, la comédie italienne lui avait servi de modèle; les pièces de Larrivey ne sont que des traductions abrégées de l'italien, et pendant toute la première moitié du xvii0' siècle, la comédie française n'est presque toujours qu'une imitation des pièces italiennes et

espagnoles. Différentes troupes venues d'Italie s'installent à Paris ou parcourent nos provinces. Sous Henri III, on en trouve une au Petit- Bourbon, a qui prenait de salaire h sous par tête de tous les Français qui les voulaient aller voir jouer, où il y avait tel concours et affluence du peuple que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris n'en avaient pas ensemble autant quand ils prêchaient1 ». Plus tard nous les voyons, sous Henri IV, alterner avec les comédiens de l'hôtel de Bourgogne. Il paraît même que ce roi, qui n'était pourtant pas d'humeur très-donnante, leur faisait une pension de 1,200 livres2. Un peu effacés sous Richelieu, dont les prédilections étaient pour le Théâtre-Français, illustré alors par Corneille et ses contemporains,

1. L'Étoile, 19 juûi 1577. Il y a dans le Baron de Fœneste, de d'Aubigné, un passage qui me semble indiquer que des comédiens italiens avaient, joué à Paris à la porte Saint-Jacques, dans un jeu de paume, à l'entrée du fossé de l'Estrapade où jouaient aussi des farceurs français (Voir le Mercure d'octobre 1736, dans un des articles attribués à Mlle du Croisy, veuve de Paul Poisson) : « Il me soubient, dit le Gascon dans son jargon, un your au ju de paume Saint- Jacques, à des comédiens qui jouoient, ye me mis à interpréter l'italien^ à un varbe rase qui s'appeloit Scaliger. » Livre II, ch. i«.

2. C'est ce qu'atteste une lettre insérée dans les Économies de Sully, et ce que confirme Tallemant : « Arlequin et sa troupe vinrent à Paris, et quand il alla saluer le roi, il prit si bien son temps, car il était lort dispos, que Sa Majesté s'étant levée de son siège, il s'en empara, et comme si le roi eût été Arlequin : « Eh « bien , Arlequin, lui dit-il, vous êtes venu ici avec votre troupe « pour me divertir; j'en suis bien aise : je vous promets de vous « protéger et de vous donner tant de pension. » Le roi ne l'osa dédire de rien, mais il lui dit : « Hola! il y a assez longtemps que « vous faites mon personnage ; laissez-le-moi faire à cette heure. » Historiette d'Henri IV.)

ils n'en jouent pas moins à la cour comme à la ville. Sous Mazarin, en 1645, une troupe italienne, « entretenue par Sa Majesté », représente au Petit- Bourbon. Ils ant des comédiens déjà célèbres, Scaramouche, Trivelin et autres. Depuis longtemps d'ailleurs , au lieu des troupes de hasard , telles qu'étaient celles des comédiens français, ils formaient des troupes régulières, et, sur un point surtout, avaient devancé les Français : ceux-ci longtemps avaient fait jouer par de jeunes hommes les rôles de femmes, et il en resta quelque chose, même sous Louis XIV : les rôles de vieilles femmes dans Molière, ceux de Mme Pernelle, de Bélise, etc., furent tenus avec succès par son camarade Hubert1. Or, dès le milieu du xvr siècle, les comédiens italiens avaient des actrices pour les rôles de femmes. Du reste, la supériorité de l'Italie à cet égard, son antériorité au moins se manifeste en tout ce qui concerne le théâtre. Ce n'est point seulement la comédie, ce sont aussi les ballets, si fort en honneur sous les Valois, sous Henri IV et sous Louis XIII, ce sont aussi des essais d'opéra sous Mazarin, qui sont autant d'emprunts faits à l'Italie. L'influence de l'Italie sur notre théâtre, la part qu'elle a eue surtout dans les divertissements de la cour, mériterait une étude spéciale. A l'époque où commence notre travail, nous les trouvons possesseurs en titre du théâtre du Petit-Bourbon, que, sur l'ordre du roi, ils partagent avec Molière et sa troupe; ils jouent trois fois par semaine pour le public; ils sont man-

1. Ce fut lui aussi qui créa avec un grand succès le rôle de Mem Jobin, la Devineresse, dans la pièce de ce nom.

dés à la cour à peu près aussi souvent que les comédiens français. Quand le roi donne à Molière le théâtre du Palais- Royal, ils s'y installent avec la troupe de Monsieur *. Les deux troupes paraissent avoir vécu en bonne intelligence sous le même toit; aussi les ennemis que Molière obtint dès ses débuts ne manquent-ils pas de prétendre qu'il copie les Italiens et comme auteur et comme comédien. Ces deux assertions ne sont pas beaucoup plus aisées à contrôler l'une que l'autre. Les traditions relatives

1 . Loret, qui gardera longtemps le silence sur les débuts de Molière, en 1G58, dans cette salle, écrit sur une des représentations des Italiens, cette môme année (à la date du 23 mars), un feuilleton fort long et assez curieux, dont voici quelques passages :

Ceux qui font grand cas des spectacles

Qui pourraient passer pour miracles,

Il faut qu'ils aillent tout de bon

En l'hôtel du Petit- Bourbon,

Où, selon l'opinion mienne,

La grande troupe italienne

Du seigneur Torel assistés,

Font voir de telles raretés

Par le moyen de la machine,

Que de Paris jusqu'à la Chine

On ne peut rien voir, maintenant,

Si pompeux ni si surprenant.

Des ballets au nombre de quatre,

Douze changements de théâtre,

Des hydres, dragons et démons,

Des mers, des forêts et des monts,

Des décorations brillantes,

Des musiques plus que charmantes,

De superbes habillements...

La grâce et les traits enchanteurs

Des actrices et des acteurs,

Flattant les yeux et les oreilles,

Ne font que le quart des merveilles

(Et j'en jure, foi de mortel)

Que l'on voit au susdit hôtel.

Le roi, ajoute Loret, et toute la cour y ont été et en ont paru ■i-avis.

au jeu des acteurs,, et surtout d'un acteur aussi fantasque que l'était Scaramouche, ne sauraient nous apprendre rien de précis, et justifier ou démentir ceux qui veulent que Molière lui ait dû beaucoup. Il est toutefois difficile de croire que dans les grands rôles de ses pièces l'auteur du Misanthrope ait pu avoir quelque chose à emprunter pour son jeu aux personnages de convention qui reparaissent invariablement dans la comédie italienne. Quant à l'imitation littéraire, si elle est sensible dans quelquesunes de ses premières pièces, où il imite des pièces italiennes imprimées depuis longtemps, il est plus tard aussi impossible de constater que de nier la plupart de ces prétendus emprunts. En effet les Italiens, sous Louis XIV, ne jouent plus que la comédie improvisée sur un canevas convenu et réglé d'avance; et comme ceux de ces canevas qui nous restent , et où l'on peut trouver quelque analogie avec certains traits des comédies de Molière, sont très-postérieurs à la mort du grand poète, il est impossible de décider si, lors même que le fond appartiendrait aux Italiens, ils n'en ont pas singulièrement modifié les détails et même le caractère, à mesure qu'ils les jouaient auprès de lui et après lui. Encore ne possédons- nous qu'une partie de ces canevas, c'est-à-dire l'ébauche du rôle principal, celui de l'arlequin Dominique; nous n'en avons même que la traduction *. Ce qu'il ne faut pas oublier,

1. Elle existe à la Bibliothèque nationale en manuscrit; c'est une traduction faite par Gueulette de la partie de ces canevas, qui formait le rôle de Dominique, et que celui-ci avait rédigée comme un simple mémento à son usage. On y trouve des ideés assez heureuses, et nous en avons cité quelque chose dans le

c'est que la comédie italienne, à Paris au moins, n'a jamais pu être imprimée, parce qu'elle n'a jamais été écrite. N'oublions pas ce que nous dit Ghérardi, l'un de ces comédiens : « Les comédiens italiens n'apprennent rien par cœur, et il leur suffit pour jouer une comédie d'en avoir vu le sujet un moment avant que d'aller sur le théâtre. Aussi la plus grande beauté de leurs pièces est inséparable de l'action. Le succès de leurs comédies dépend absolument des acteurs, qui leur donnent plus ou moins d'agréments, selon qu'ils ont plus ou moins d'esprit, et selon la situation bonne ou mauvaise où ils se trouvent en jouant... Qui dit bon comédien italien, dit un homme qui a du fonds, qui joue plus d'imagination que de mémoire, qui compose en jouant tout ce qu'il dit, qui sait seconder celui avec qui il se trouve sur le théâtre, c'est-à-dire qui marie si bien ses actions et ses paroles avec celles de son camarade, qu'il sait entrer sur-le-champ dans tout ce jeu et dans tous les mouvements que l'autre lui demande1. »

tome Ier de l'édition de Molière. Mais il est impossible de rien en conclure au sujet des imitations faites par ce dernier. Ce qui suffirait pour prouver tout au moins des retouches postérieures à la mort de Molière, c'est que dans le canevas du Medico volante on trouve deux vers de VAtys de Quinault, cités en parodie *

L'eau qui tombe goutte à goutte Perce le plus dur rocher.

Or Atys n'a été représenté qu'en 1076, trois ans après la mort de Molière.

1. Le Théâtre italien, Bruxelles, 1695, Préface. Dans la pièce du théâtre italien, de Regnard et Dufresny, les Chinois, Colombine dit : « Pour donner à l'univers un comédien italien, il faut que la

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On peut se demander ce que deviennent les questions de propriété littéraire, d'imitation, de plagiats, quand il s'agit de pièces ainsi improvisées. Il faut ajouter en outre que la comédie italienne ne ressemblait guère à celle qui allait prévaloir enj France, puisque tous les personnages y étaient de \ convention , des types invariables et qui reparaissaient dans toutes les pièces *.

Cela ne veut pas dire que Molière ne sut pas rendre

nature fasse des efforts extraordinaires... Mais pour des comédiens français, la nature les fait en dormant : elle les forme de la même pâte dont elle fait les perroquets, qui ne disent que ce qu'on leur apprend par cœur; au lieu qu'un Italien tire tout de son propre fond, n'emprunte l'esprit de personne pour parler, semblable à ces rossignols éloquents qui varient leur ramage selon leurs différents caprices. » Acte IV, scène dernière.

1. Le personnel d'une troupe italienne, selon Angelo Constantini (Vie de Scaramouche, p. 171), suffirait pour prouver combien on s'écartait peu des types convenus :

« Pour jouer une comédie italienne, il faut que la troupe soit composée :

« De deux amoureux;

« De trois femmes : savoir deux pour le sérieux, et l'autre pour le comique ;

u D'un Scaramouche, Napolitain ; « D'un Pantalon, Vénitien; « D'un Docteur, Bolonais ;

« D'un Mezzelm et d'un Arlequin, tous deux Lombards.

« C'est pourquoi Sa Majesté donne à cette troupe quinze mille livres de pension annuelle, afin que chaque acteur ait au moins cinq cents écus d'assurés. »

Ces divers emplois semblaient tous indispensables, et Constantini nous raconte-que la troupe fut un instant fort embarrassée; le Pantalon avait, à la suite d'une querelle, tiré un coup de pistolet sur le vieil Octave, l'avait manqué, et s'était enfui en Italie, où il se fit prêtre : de sorte que « la troupe demeura un instant sans Pantalon ».

justice aux comédiens italiens, si séduisants, si vrais même, au dire des contemporains, et si variés dans ces types artificiels et toujours les mêmes. Il les appréciait, et, malgré un contact journalier qui eût pu engendrer aisément des dissensions perpétuelles, il paraît avoir vécu avec eux dans de fort bons termes. On a là-dessus le témoignage de Palaprat, qui les avait connus dans sa jeunesse : « Je soupais, dit-il, tous les samedis en très-bonne compagnie chez un peintre italien nommé Vario, tant que dura l'hiver de l'année 1671, hiver qui fut plus riant qu'un printemps pour la ville de Paris, parce que le roi l'y passa tout entier... . Vario, venu de Florence à Paris, n'y avait pas plutôt été établi, qu'il était devenu grand ami, cousin, camarade et compère de tous les excellents acteurs de la troupe italienne de ce temps-là : elle jouait au Palais-Royal et avait les jours marqués sur le même théâtre avec la troupe de Molière. Ce grand comédien, et mille fois encore plus grand auteur, vivait d'une étroite familiarité avec les Italiens, parce qu'ils étaient bons acteurs et fort honnêtes gens : il y en avait toujours deux ou trois des meilleurs à nos soupers. Molière en était souvent aussi, mais non pas aussi souvent que nous le souhaitions, et mademoiselle Molière encore moins souvent que lui *. »

En 1673, après la mort de Molière, les Italiens, dépossédés comme ses camarades de la salle du Palais-Royal par les intrigues de leur compatriote Lulli, allèrent partager avec eux l'hôtel Guénegaud.

1. OEuvres de M. de Palaprat, nouvelle édition, 1712, tome 1er préface.

COMÉDIE ITALIENNE. Ci

Il ne semble pas, comme nous l'avons dit, que les deux troupes aient toujours vécu aussi bien ensemble que précédemment. Ils paraissent, en outre, n'avoir pas toujours représenté régulièrement, même les jours qui leur étaient assignés; ils faisaient quelquefois des absences plus ou moins prolongées1. On ne peut expliquer que par quelque absence de ce genre les représentations données tous les jours pendant un certain temps, en 1679r par les comédiens français sur le théâtre Guénegaud. Quand enfin la troupe de l'hôtel de Bourgogne, en 1680, eut été réunie à celle du théâtre Guénegaud, les Italiens furent installés à l'hôtel de Bourgogne devenu vacant, et purent y représenter tous les jours. Seulement nous voyons qu'ils faisaient relâche le vendredi, évidemment par un motif de piété2. On sait, du reste, que cet usage avait été observé antérieurement par certaines troupes de campagne 3.

Ce qui peut paraître bizarre, c'est que dans les pièces italiennes ils intercalaient des scènes françaises composées (nous dit Ghérardi, qui les a

1. Cela leur arrivait même antérieurement. Loret annonce, en janvier 1661, que les Italiens ne reviendront qu'en avril ou en mai. — Au temps de Molière môme, on peut constater leurs fréquentes absences.

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