CHAPITRE VIL l'opéra
L'Opéra est le dernier en date des grands théâtres qui s'établirent à Paris au xvne siècle; et comme théâtre public surtout, il ne date même pas des premières années du règne. Il se composa de la réunion de trois choses séparées jusqu'alors : les ballets, la poésie, la musique. Les ballets, formant une action dramatique, et quelquefois entremêles de poésies chantées, avaient été fort en honneur a la cour, dès le xvie siècle et depuis : c'est même .e seul genre dramatique que Louis XIII paraisse avoir aimé- il y prenait part et en composait1. Mazarin fit représenter à la cour des opéras italiens, en décembre 16^5 La FintaPazzu de Giulio Strozzi, et en avril 1654, « la superbe comédie italienne des Noces de Thètis et de Pèlèe, dont les entr'actes sont composés de dix entrées d'un agréable ballet », dit La Gazelle : elle fut représentée dix fois sur le théâtre du Petit-Bourbon. Le roi y dansait, et chaque fois y déployait « de nouvelles grâces ». La cause de ces représentations multipliées était selon la Gazette, que « Sa Majesté, par une bonté particulière, voulait que tout le peuple pût avoir sa part de ce rare divertissement ». En doit-on conclure que le Petit- Bourbon, dans cette circonstance, songeait réellement au public, et non pas seulement aux gens de
1. « La réjouissance de notre cour continue. Le roi fait un ballet, et Mademoiselle ua autre. » Gazette, 1040, p. 84.^
cour? à moins toutefois qu'il ne faille entendre ce mot tout le peuple dans le sens où le duc de Saint- Simon entend toute la France, quand, en nous racontant son mariage, il dit que, le lendemain, sa femme « reçut sur son lit toute la France à l'hôtel de Lorges ». Toute la France, que la mariée, assise * sur son lit, selon l'usage d'alors, reçut dans sa chambre, c'étaient les gens qui montaient dans les carrosses : Je reste n'existait pas. Quoi qu'il en soit, le goût de Louis XIV pour les ballets et le plaisir d'y figurer se sont, comme on le voit, prononcés de bonne heure. Quant au cardinal Mazarin, sa prédilection pour la musique comme pour la peinture 1 était aussi vive que celle du cardinal de Richelieu pour la tragédie et la comédie. Il fit représenter encore en 4G60, Ercole amante, opéra avec des intermèdes de danses, où figurèrent le roi et la jeune reine, « l'abbé Molani, nous dit Boindin, y chantait un rôle2 ». Une autre importation italienne était d'y faire chanter des castrats. Ce fut, dit Tallemant, Mme de Longueville qui s'avisa la première de trouver un mot convenable pour les désigner, des incommodés. « Mon Dieu! mademoiselle, disaitelle à une autre précieuse en parlant d'un de ces chanteurs, que cet incommodé chante bien! »
1. Se rappeler le récit que fait Brienne, dans ses Mémoires, d'une dernière visite que fait Mazarin mourant et se traînant avec peine, à ses tableaux bien aimés : cette scène touchante se termine par un mot où se peignent à la fois la passion de l'artiste et celle de l'avare : « Ah ! mon pauvre ami, dit Mazarin à Brienne, il faut quitter tout cela! Adieu, chers tableaux, que j'ai tant aimés, — et qui m'ont tant coûté! »