Sur l'emplacement actuel du marché Saint-Germain
deux rues du faubourg Saint-Denis et Saint-Martin; celle-ci durait pendant les mois de juillet, d'août et de septembre *. Les registres de la Comédie-Française portent la trace des tracasseries qu'elle suscita à ceux qu'elle appelle dédaigneusement les sauteurs, les danseurs de corde, et qu'elle ne méprise pas assez pourtant pour les laisser tranquilles. Ce qui peut paraître singulier, c'est que la comédie, si jalouse de ses privilèges , ne dédaigne pas d'empiéter sur ceux d'autrui. C'est ainsi qu'en 11 Oh, « le duc de Mantoue, qui était alors à Paris, permit à un de ses sauteurs qui passait pour un des plus habiles dans cet exercice, de sauter à une fête marine qui suivait le Port de mer, de Boindin 2. »
Ces troupes de la foire s'étaient pourtant multipliées. Les frères Parfaict constatent la présence de trois troupes différentes à la foire Saint-Germain en 1697 3. L'une d'elles, celles des frères Allard, qui
1. Sur remplacement de la gare du chemin de fer de Strasbourg, près de l'église Saint-Laurent.
2. C'était une façon de payer ses places; car les registres mentionnent souvent que « M. le duc de Mantoue et sa suite sont entrés », et comme on ne marque rien pour eux aux recettes, on doit en conclure qu'ils ne payaient pas.
3. Mémoires pour servir à V histoire des spectacles de la Foire, par un auteur forain, 2 vol. in-12, Paris, 1743, chez Briasson. On voit pourtant, dans la Muse historique de Loret, que, dès 1660, il y avait à la foire Saint-Germain une troupe de sauteurs venus de Hollande. A la date du 20 mars 1660, il dit :
La belle foire Saint-Germain Aujourd'hui se ferme, ou demain :
Ainsi, trêve de castagnettes, De singes, de marionnettes; Trêve de ces sauts périlleux, Trêve de ces tours merveilleux
PETITS THÉÂTRES. Sfr
s'y était installée huit ans auparavant, semble avoir été assez bien en cour; le Mercure galant et Dangeau la citent assez souvent, comme y ayant donné des représentations1. C'était, par exemple, « une scène nocturne des deux fils du sieur Allard, l'un en Scaramouche, l'autre en Arlequin, qui firent des sauts merveilleux ».
Il paraît qu'à leurs exercices d'acrobates ils n'avaient pas tardé à joindre les couplets et du dialogue même; l'Opéra leur fit défendre de chanter, les Français de parler. L'autorité semble cependant s'être parfois relâchée de sa rigueur à leur égard. C'est ainsi qu'en 1707 le monologue leur est permis-, le dialogue seul leur est interdit. Ils trouvèrent le moyen de tourner la difficulté; un rapport de police établit qu'ils ont représenté une comédie en cinq actes, ayant pour titre : Scaramouchc pédant peu scrupuleux. Un acteur, après avoir parlé sur la scène, se retirait dans la coulisse, et celui auquel il s'était adressé, resté sur la scène, lui répondait, puis le premier rentrait; il n'y avait ainsi à la fois qu'un personnage parlant. Ou bien encore le premier
De la troupe assez bille et grande Des danseurs venus de HollaDde, Que dans le plus beau des faubourgs, Allaient admirer tous les jours Plus de huit cents, neuf cents ou mille Des plus apparents de la ville.
5. «Le roi m'ordonne de vous faire savoir qu'il veut que vous donniez la permission au nommé Allait de représenter en public, à la foire Saint-Germain, les sauts accompagnés de quelques discours qu'il a joués devant Sa Majesté, à condition seulement qu'on n'y chantera ni dansera. » Golbert à La Reynie, 4 février 1679r dans la Correspondance administrative, t. II, p. 565.
répétait tout haut ce que le second était censé lui répondre tout bas. Ces essais de monologues successifs, qui ressemblaient trop au dialogue, furent interdits.
En 1709, une troupe dirigée par un Suisse s'établit à la foire, « et comme les Suisses en France jouissent de certains privilèges », comme de plus ceux-là semblent avoir été protégés, on usa à leur égard d'une certaine tolérance. Parmi leurs protecteurs ils comptèrent un prélat, le cardinal d'Estrées, qui, en qualité d'abbé de Saint- Germain , « leur avait garanti dans son bail la pleine liberté du théâtre sur son terrain1 ». Ils eurent un grand succès en parodiant, — sans parler, — l'Atrëe de Crébillon, qu'on venait de représenter à la Comédie-Française. Ils prononçaient avec feu et en charge une suite de syllabes sans aucun sens, mais scandées comme des vers alexandrins, en les accompagnant de gestes et de mines par lesquels ils imitaient d'une façon comique les acteurs du Théâtre-Français. On comprend que cette plaisanterie ne contribua pas à rendre ceux-ci plus tolérants à l'égard des forains.
C'était par trop braver le courroux des comédiens du roi. Au mois de février 1710 nous trouvons sur leurs registres cette note dont nous respectons l'orthographe :
« Les affaires extraordinaires qui ont apellé la compagnie à Versailles au sujet des danceurs de corde, ont obligé de donner relâche au théâtre les 43 et ik du courant. »
La Comédie triomphe, car le dimanche 16 elle
d. L'abbé de la. Tour, Bêflexions sur la Comédie, 1. I, ch. n.
PETITS THÉÂTRES
peut écrire sur les registres, « qu'aujourd'hui les danseurs de corde ont eu ordre de par le roi de ne point parier, chanter, ni danser... » Ni danser! excepté sur la corde, sans doute.
Ainsi on leur interdit le chant, la parole, la danse; hélas! on ne songe jamais à tout; on avait oublié le gesle, et ils en profitèrent. Ils se sauvaient toujours par le public qui devenait récalcitrant et trouva fort gai le procédé imaginé par eux pour échapper aux rigueurs du programme qu'on leur imposait. Voici comment ils s'y prirent.
Us inventèrent ce qu'on appela des pièces a la muette. C'étaient des pantomimes, par exemple, Arlequin, roi de Sèrendib, une farce que Le Sage n'avait pas dédaigné de composer pour eux1. Arlequin paraissait sur la scène, qui représentait le rivage de la mer; il exprimait par des gestes sa désolation de se voir jeté par un naufrage sur une
1. Dans la Critique de Turcaret, prologue et épilogue de cette pièce, en 1709, Le Sage avait parlé avec un dédain suprême du théâtre de la Foire, pour lequel il devait tant travailler plus tard, après sa rupture avec les comédiens français : le prologue est fait par le diable boiteux Asmodée et par Don Gléofas : celui-ci s'étoune du grand nombre de dames qui viennent pour assister à la première représentation de Turcaret : Il y en aurait bien plus encore, répond Asmodée, sans le spectacle de la Foire : « La plupart des femmes y courent avec fureur. Je suis ravi de les voir dans le goût de leurs laquais et de leurs cochers... J'inspire tous les jours de nouvelles chicanes aux bateleurs. C'est moi qui leur ai fourni leur Suisse.