‹ Le théâtre français sous Louis XIVChapitre 39 sur 132 · ASMODÉE · texte numérisé non relu

ASMODÉE

« Je vous expliquerai cela une autre fois. »

côte déserte : aussitôt une machine faisait descendre un rouleau de toile que deux enfants « habillés en Amours » déployaient devant les spectateurs. On y lisait en gros caractères un couplet, avec indication d'un air connu. L'orchestre jouait d'abord l'air pour bien le rappeler aux spectateurs ; puis le public entonnait en chœur le couplet interdit à Arlequin, qui le mimait avec expression. Il n'avait ni chanté, ni parlé, ni dansé; le programme était scrupuleusement rempli. Cela fait, les Amours roulaient leur pancarte et remontaient au ciel, en attendant le moment d'en redescendre avec un nouveau couplet. Le public, jouant le rôle inattendu du chœur antique, et remplaçant les acteurs réduits au silence, voilà ce que n'avait pas prévu la police : aussi l'invention eut-elle du succès-, les spectateurs se prêtaient au milieu des éclats de rire à cette mystification de la Comédie-Française, et prenaient plaisir à narguer ainsi les privilégiés et leurs protecteurs.

11 est visible, par tous les canevas qui nous restent du théâtre de la Foire à cette date, que l'ambition des forains était de recueillir l'héritage vacant des Italiens chassés en 1697; ce sont les mêmes personnages, Arlequin et autres; la forme des pièces est la même , vaudevilles ou opérascomiques. Enfin, en 1714, une troupe d'opéracomique conclut un traité avec l'Opéra, qui lui permit de jouer librement à la Foire des pièces chantées, sans user des subterfuges auxquels avaient été réduits ses prédécesseurs. C'était du reste alors, vers l'époque de la paix d'Utrecht, comme une pacification universelle, même au théâtre.

Il semble même que, depuis quelque temps déjà,

PETITS THÉÂTRES

la guerre avait cessé entre les forains et la Comédie- Française; car nous voyons en 1711 survenir un de ces incidents si communs dans les tragédies d'alors entre deux races ennemies et en apparence irréconciliables : c'est un mariage entre Baron jeune, le fils du grand acteur, et comédien lui-même de la troupe du roi, et Mlie Wondrebeck, fille de la directrice des spectacles de la Foire f.

Par là finit la guerre, et la paix lui succède.

Comme dans Corneille, Albe et Rome s'étaient réconciliées.

Devons-nous rappeler aussi qu'il y eut quelque temps une troupe de comédiens français, les comédiens de Mademoiselle, qui s'établirent, en 1661, rue des Quatre-Vents, et plus tard une troupe d'enfants, d'où sortirent plus tard deux acteurs célèbres, Baron et Raisin ?

Mais il faut dire aussi un mot des troupes françaises qui jouaient soit en France, soit à l'étranger. Chappuzeau dit des premières, les comédiens de campagne : « Autant que je l'ai pu découvrir, ils peuvent faire douze ou quinze troupes, le nombre n'en étant pas limité. » Les uns prospèrent, les autres végètent. Mais leurs frais heureusement ne sont pas considérables : « Les comédiens de campagne qui ne marchent pas avec grand train, et qui n'ont à ouvrir ni loges ni amphithéâtres, réduisent toutes lés charges à trois, et, usant d'épargne, se contentent de deux ou

1. Anecdotes dramatiques, t. III, p. 30. Ce fils de Baron, qui •annonçait du talent, mourut jeune.

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trois violons, d'un décorateur et d'un portier » Leurs tribulations nous sont connues par les mémoires du temps, et surtout par le Roman comique de Scarron.

On en cite deux toutefois, pendant les premières années du règne, qui ont eu du succès et qui paraissent avoir été généralement distinguées des autres; d'abord celle de Filandre : « Il a de la réputation, dit Tallemant, mais il ne me semble pas naturel. » Ce fut Filandre qui découvrit le talent de Brécourt. Il ne faut pas oublier une autre troupe bien autrement célèbre, dont Chappuzeau, qui résidait à Lyon en 16 )6, dit à cette date dans un ouvrage sur cette ville :

a Le noble amusement des honnêtes gens, la digne débauche du beau monde et des bons esprits, la comédie, pour n'être pas fixe comme à Paris, ne laisse pas de se jouer ici à toutes les saisons qui la demandent, et par une troupe ordinairement qui, tout ambulatoire qu'elle est, vaut bien celle de l'Hôtel qui demeure en place 2. »

1. P. 225. On peut supposer que l'hôtel de Bourgogne ne dédaignait pas de faire par ois des tournées en province. C'est du moins ainsi que l'on peut interpréter un passage assez obscur de Titon du Tillet, Parnasse français, p. 630, où il nous dit que Baron (le père du grand comédien) s'engagea à Bourges dans une troupe de comédiens qu'il suivit à Paris, « et où se trouvaient Montfleury, Floridor, Beauchusteau, M11" Du Parc, Duclos, et enfin la femme de Baron ». 11 serait difficile de croire qu'une simple troupe de campagne fût aussi bien composée. Nous avons vu que la troupe de Mondory (relie du théâtre du Marais) faisait quelquefois des excursions à Rouen ou ailleurs.

2. Lyon dans son lustre, 1656, p. 43. On peut citer encore la troupe du duc d'Épernon, à Bordeaux.

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Cette troupe était celle sans doute où figurait « un garçon nommé Molière ».

Il y avait aussi des troupes françaises à l'étranger. Chappuzeau, qui avait beaucoup voyagé, vu l'Angleterre, la Hollande, parle d'une troupe de comédiens français entretenue par le dernier prince d'Orange 1 et qui s'était établie depuis à Bruxelles (p. 152), et de deux autres qui sont au service du duc de Brunswick et de Hanovre* et de l'électeur de Bavière, tandis qu'il n'a trouvé clans tout l'empire que « deux ou trois troupes des comédiens du pays, qui sont fort peu occupées. » Il parle encore (page 2U) de la troupe française de M. de Savoie, dont il l'ait un grand éloge. Chappuzeau avait pu connaître cette troupe dans « les deux voyages qu'il

1. « Notre troupe, dit un des personnages du Roman comique, est aussi complète que celle du prince d'Orange ou du duc d'Épernon. » lre partie, ch. n. — Chappuzeau devait connaître de visu ces différentes troupes : il raconte (t. IV de ['Europe vivante) qu'il a fait deux voyages en Allemagne, en 16ii9 et en 1672, et il s'intitule ci-devant précepteur de S. A. S. le prince d'Orange. — II y avait eu antérieurement une troupe dite du prince d'Orange qui joua en 1625 et en 1629 à l'hôtel de Bourgogne, et qui paraît avoir éprouvé d'assez grandes difficultés de la part des comédiens ordinaires du roi. Voir Eudore Soulié, Recherches sur Molière, pages 158 et 100. Était-ce la même troupe, retournée à l'étran-» ger, que virent à Bruges MM. de Villiers en 1657? « Elle avait été, disent-ils, à feu M. le prince d'Orange. » (Journal d'un voyage à Paris en 1657*1658, p. 16). Ils lui virent représenter la Mort de Pompée.

2. A propos d'un voyage de la comédie à Fontainebleau en septembre Mii.2, après l'en umération des comédiens qui en font partie, le registre ajoute: « Plus M. Passera (sic), de la troupe do M. ie duc d'Anouer je suppose que c'est 4e Mauovre), qui y est aussi allé par ordre de la cour. »

fit à Tarin », et dont il dit un mot dans la dédicace de son ouvrage. On voit qu'en somme il ne parle que des troupes qu'il avait pu voir lui-môme dans ses courses à l'étranger, et il est probable qu'il y en avait d'autres.

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