CHAPITRE PREMIER
Quelle était la situation matérielle des comédiens au xvne siècle?
Pour l'hôtel de Bourgogne et pour le Marais, les documents précis nous manquent. Nous ne les possédons que pour la troupe de Molière, et ensuite pour le Théâtre-Français.
On peut juger de la part annuelle de chaque comédien au temps où Molière vivait et faisait prospérer le théâtre par cette note de la Grange, qui, de plus, suffirait pour attester son esprit d'ordre : u Total de ce que j'ai reçu depuis que je suis comédien à Paris (c'est-à-dire depuis quatorze ans) jusqu'à ta mort de M. de Molière, 51,670^ *. »
Quoique les recettes, et par conséquent les parts des comédiens baissent sensiblement après la mort
1. Pendant la première moitié du règne, les visites de la comédie chez les grands personnages sont une source de bénéfices considérables. Elles sont fréquentes au temps de Molière, surtout pendant les premières années. Deux représentations chez M. le prince, en 1668, une à Chantilly et l'autre à Paris, sont payées 1,100 livres. Mais on n'est pas d'ordinaire si généreux; et d'ailleurs, après l'établissement définitif de la comédie, en 1680, ces visites ailleurs que chez le roi, cessent assez rapidement.
du grand poëte, surtout dans les premières années, il est certain que le métier de comédien du roi élait assez lucratif pour le temps. L'année qui suit la mort de Molière (1674) ne donne à chaque acteur que. 2,51 0tt 6^. Mais les parts s'élèvent les années suivantes et dépassent ordinairement 3,000 livres, jusqu'à l'année 1679 (année du succès énorme de la Devineresse et de l'entrée de Mlle de Champmeslé), où la part est de 6,585*10^. L'année suivante, 1680, après la réunion des théâtres en un seul, elle va jusqu'à 7,499tt 12s. Mais il faut dire aussi que Ton joue désormais tous les jours, et les acteurs sont obligés de se multiplier. La troupe étant peu nombreuse, leur métier devient rude. On trouve un mois, par exemple, où Guérin (le second mari de Mlle Molière) joue vingt-quatre fois sur trente jours, et dans des pièces différentes1. Ajoutons que depuis 1697 la Comédie-Italienne étant supprimée, la Comédie -Française est devenue l'unique théâtre (sauf l'Opéra); que parmi ce petit nombre de comédiens privilégiés, il y en a qui n'ont que trois quarts de part, demi-part, quart de part; qu'il y a de bien mauvaises années aussi, et que si le métier est lucratif, il oblige aussi à de grands frais. 11 ne faudrait donc pas trop s'exagérer la prospérité des douze ou quinze heûreux mortels qui touchaient part entière; en tout cas, elle serait largement compensée par le travail énorme auquel leur nombre restreint les assujettissait, et surtout par les mortifications de toute sorte attachées alors à la profession de comédien.
1. C'est le mois d'août 1099. Il y a relâche le 15, pour l'Assomption,
Il n'y avait, d'ailleurs, d'opulence véritablement exceptionnelle que pour les comédiens qui étaient en outre auteurs, comme l'avait été Molière, et parmi eux, surtout, pour Dancourt. Il devait être fort à son aise; il paraît, du reste, n'avoir pas abusé de cette prospérité et s'être montré délicat avec ses camarades. Sur les registres, après une série de représentations d'une de ses pièces, se trouve cette note de lui : « Je ne veux plus de part d'auteur. » Ce genre de désintéressement était-il alors et est-il devenu même bien commun?