LES SUBVENTIONS
Parlons d'abord des pensions \ puisque, grâce à la protection de Richelieu, le théâtre était devenu une
1. « La troupe royale, qui a toujours tenu ferme, a toujours eu ses douze mille livres de pension. » Ciiappuzeau, p. 176. Le fait peut être exact, au moins jusqu'en 1674, époque où paraît le livre de Ciiappuzeau; pins tard, il semble fort douteux. Il existe, à la bibliothèque de l'Université, un manuscrit en plusieurs volumes in-folio (MS. h. I, 8) : c'est la recette et dépense du trésor royal depuis 1675. La pension des comédiens de l'hôtel de Bourgogne et celle des Italiens y sont d'abord assez régulièrement marquées; quant à celle de la troupe de Molière, je n'en ai trouvé aucune mention, ce qui semblerait prouver qu'elle avait perdu sa pension à la mort de son chef. Mais à partir de 1677, la pension de l'hôtel de Bourgogne ne figure plus dans ces registres. En juillet 1683, on voit reparaître la pension, donnée alors à la Comédie-Française après la réunion des deux troupes : « A la troupe des comédiens français, 6,000 livres, pour leur pension pendant les six derniers mois de 1682. » En effet, le 24 août 1682, le roi avait « accordé à ses comédiens français » une pension annuelle de 12,000 livres (voir cette pièce citée par M. Jal dans son Dictionnaire critique, p. 406). Accordé semble indiquer que cette pension était alors considérée comme un fait nouveau, et non comme la continuation de
institution publique. C'est ce qu'on appellerait aujourd'hui une subvention.
Rien ne prouve mieux la situation exceptionnelle de l'Hôtel de Bourgogne, que la pension de 12,000 livres donnée et maintenue à ce théâtre depuis Richelieu et pendant les premières années du règne de Louis XIV. A cette époque, une protection ainsi tarifée, et qui pouvait s'évaluer en espèces, était la meilleure des recommandations : nous avons vu que les Grands comédiens en avaient d'autres.
Quant à la troupe du Marais, dirigée d'abord par Mondory, la prédilection du cardinal pour ce comédien se marqua même après sa retraite par une pension de 2,000 livres que lui fit Richelieu, « et les seigneurs de ce temps-là se signalèrent aussi en libéralités; car, soit pour faire leur cour au premier ministre, soit pour récompenser le mérite de ce fameux comédien, ils lui donnèrent presque tous des pensions, ce qui fit à. Mondory environ 8 à 10,000 livres de rente dont il jouit jusqu'à sa mort, et dans un âge assez avancé *. » Mais cette faveur était toute personnelle, et comme Chappuzeau, trèscurieux de détails de ce genre et de tout ce qui se
la pension donnée précédemment aux grands comédiens; cela confirme ce que nous venons de dire de l'interruption de la pension de 1677 à 1682. - Nous devons signaler en passant, à la fin de cet article de M. Jal, une double erreur à corriger dans une prochaine édition de cet excellent livre : l'auteur y parle des bénéfices réalisés par les comédiens en 1685, « en dehors des représentations données trois fois par semaine devant le public, à Paris, et des visites chez les particuliers. » La Comédie, à cette date, ne faisait plus de visites chez les particuliers, et elle jouait tous les jours depuis 1680. . 1. Frères Parfaict, t. V, p. 98.
rapporte à la protection officielle, en nous parlant •de la troupe du Marais, ne nous dit point qu'elle eût pension du roi, on peut en conclure qu'elle ne toucha pas de subvention régulière jusqu'à sa réunion à la troupe de Molière, après la mort de celuici. Elle paraît toutefois en avoir eu une sous Mazarin, en 1 6^8, si nous nous en rapportons au titre d'une comédie de Boyer, représentée à cette date (( sur le théâtre du Marais par les comédiens entretenus par Leurs Majestés ». Mais une faveur officielle, même sous cette forme purement pécuniaire, était alors un avantage dont on était si fier et qu'on exploitait si volontiers aux yeux du public, qu'il nous faudrait un témoignage plus clair et plus positif pour affirmer que le Théâtre du Marais était subventionné comme l'Hôtel de Bourgogne.
On ne peut guère parler ici des comédiens espagnols, qui touchaient une pension très-forte de la cour, mais qui, ne jouant pas à la ville, n'avaient pas d'autre ressource que leur pension.
Les comédiens italiens étaient la plus favorisée de toutes les troupes, car ils ne touchaient pas moins de 15,000 livres de pension l.
Nous arrivons enfin à la troupe de Molière, qu'on s'obstine toujours à considérer comme ayant été l'objet d'une faveur unique, ou tout au moins extraordinaire : ce qui n'est point. A cet égard, nous trouvons dans les registres les renseignements les plus précis.
D'abord pendant les six ou sept premières années,
1. Vie de Scaramouche, par le sieur Angelo Constantin!, comédien du roi dans sa troupe italienne sous le nom de Mezzetin (Paris, Michel Brunet, 1698, dédiée à Madame).
fOï LE THÉÂTRE ET LES COMÉDIENS.
depuis son installation à Paris (et Molière ne devait la diriger que pendant quatorze ans), elle ne toucha aucune pension. La Grange, après avoir parlé du succès obtenu au Louvre par Molière et ses camarades, à leur arrivée, ajoute : « Monsieur, frère unique du roi^ leur accorda l'honneur de sa protection et le titre de ses comédiens avec 300 livres de pension pour chaque comédien. » Comme il y avait alors douze acteurs ou actrices, cela faisait en tout 3,600 livres. Mais, hélas! ils n'en eurent que Y honneur : car l'exact la Grange ajoute en marge :
« Nota que les 300 livres n'ont point ètè payées. »
C'est seulement à partir du mois d'août 1665 que la troupe de Molière a pension du roi. Elle avait donné à cette date des représentations à Saint-Germain-, le roi satisfait dit à Molière « qu'il voulait que la troupe lui appartînt, et il lui donna 6,000 livres de pension ». Plus tard, les deux dernières années de la vie de Molière, nous voyons cette pension élevée à 7,000 livres. Quoi qu'il en soit, ce chiffre est loin de la subvention accordée à l'Hôtel de Bourgogne et aux Italiens (12,000 et 15,000 livres).
Et notons ici, pour prouver combien il faut se méfier de cette habitude universelle d'exagérer les boniès du roi, que la Grange, dont le registre nous atteste que la pension de son théâtre ne fut que de 6,000 livres jusqu'en 1671, a soin, dans la notice qu'il a consacrée à Molière en 1682, de la donner comme élevée à 7,000 livres dès l'année 1665. Un charlatanisme fort usité de notre temps chez les auteurs a été d'exagérer dans des proportions inouïes les prix qu'ils étaient censés recevoir du public par l'intermédiaire des éditeurs ou des jour-
naux. Du temps de Louis XIV, on exagère de même, et pour la même raison, les bienfaits du roi.
Enfin, quand sept ans après la mort de Molière, il n'y a plus qu'un Théâtre-Français, il n'a que les 12,000 livres de pension, dont l'Hôtel de Bourgogne était gratifie depuis si longtemps1. Encore cette pension est-elle assez mal payée ; les retards dé payement sont perpétuels. Je n'en citerai qu'un exemple : en 1697, c'est le h juillet seulement que l'on touche « de M. Desponts, trésorier des menus, 837 livres pour les quartiers d'octobre, novembre et décembre 1694 ». C'était d'abord un bien grand retard ; et de plus ce chiffre minime pour le quart de l'année semblerait indiquer une réduction de la pension. Et cependant on était encore loin des années de grande détresse; la débâcle ne faisait que s'annoncer.