CHAPITRE VIII
Pendant la plus grande partie du règne de Louis XIV, la police du théâtre laissa toujours beaucoup à désirer. On sait que les troubles y étaient fréquents, et les ordonnances à ce sujet se répètent sans avoir beaucoup d'effet. L'usage de porter l'épée y multipliait les scènes sanglantes : dès le règne de Louis XIII, en 1641, il est défendu aux laquais « de porter épées, dagues ni pistolets à la suite de leurs maîtres, et particulièrement à l'Hôtel de Bourgogne, Marais-du-Temple, et autres lieux où sont permis les divertissements publics de la comédie1 ».
Mais les plus scandaleux désordres n'étaient pas causés par les laquais, comme on tâchait adroitement de le faire croire pour piquer d'honneur sans doute leurs complices de plus haut rang. Ils venaient surtout de la maison du roi qui avait la prétention d'entrer au théâtre sans payer, et surtout des mousquetaires, corps très-remuant, et qui sem-
L Gazette, 1041, n° 10, p. 43.
blait tenir à honneur d'intervenir dans toutes les occasions de tapage, même ailleurs qu'à la comédie. En 1661 on voit quelques mousquetaires appartenant à la religion réformée se mêler à un tumulte qui eut lieu au temple de Charenton, et y réinstaller un pasteur interdit par le consistoire. Le gouvernement en profite pour rayer tous les mousquetaires protestants de ce corps privilégié.* Mais ce qui est un peu plus grave que ces désordres, c'est le fait que nous racontent MM. de Viiliers, en 1659, des comtes de Rochefort et de Montrevert, « volés à la porte Ghaillôt par dix-huit mousquetaires qui arrêtent leur carrosse1 ». On se figure aisément comment ils se conduisaient ailleurs, et surtout à la comédie. Il n'y est question que de scènes de violence, de portiers tués, etc. Enfin Molière obtient de Louis XIV la suppression des entrées gratuites à son théâtre pour les gens de la maison du roi. Nouveau tumulte ; ils forcent l'entrée après avoir tué le portier, chacun de « ces furieux » en entrant lui donnant un coup d'épée. On peut çoir ce récit dans Grimarest; mais l'ordre du roi fut maintenu 2.
1. Voyage de MM. de Villiers à Paris, page 455. Au reste, ces désordres étaient fort ordinaires alors; les moines même s'en mêlaient. L'archevêque d'Aix, Gosnac, nous raconte dans ses Mémoires (tome I, p. 45) qu'à l'occasion de quelques troubles, « tous les cordeliers furent mis dans un bateau et bannis de Bordeaux. La première nuit ils pillèrent le village où ils couchèrent et y causèrent beaucoup plus de dommages que les soldats les plus déterminés n'auraient pu faire ».
2. M. Campardon a publié, en 1871, des Documents inédits sur Molière, découverts par lui aux Archives, et où Ton trouve la mention de ces désordres répétés. Par exemple, Molière étant en scène
Ce qui donne une idée médiocre du respect qu'on avait pour les ordres du roi, malgré la rigueur des ordonnances, c'est le passage suivant de celle qui installait la troupe du roi à l'Hôtel Guénegaud :
« Défenses sont faites à tous vagabonds et gens sans aveu, même à tous soldats et autres personnes de quelque qualité et condition qu'elles soient, de s'attrouper, s'assembler au-devant et ès-environs du lieu où lesdites comédies et divertissements honnêtes seront représentés, d'y porter aucunes armes à feu, de faire effort pour y entrer, d'y tirer l'épée et de commettre aucune autre violence, ou d'exciter aucun trouble , soit au dedans ou au dehors, a peine, de la vie... »
Ces derniers mots paraissent bien durs. Et cependant on trouve encore mentionnés divers désordres causés par les intraitables mousquetaires, même à une époque où les efforts du lieutenant de police La Reynie avaient établi partout un peu plus d'ordre. A la suite d'un « désordre causé par les mousquetaires », le 12 janvier 1684, le roi est obligé de renouveler « ses très -expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de quelque qualité et condition qu'elles soient, même aux officiers de sa maison, ses gardes, gens-d'armes, chevau- légers, mousquetaires et tous autres, d'entrer à la comédie sans payer; comme aussi à tous ceux qui y seront entrés d'y faire aucun désordre, ni interrompre les comédies en quelque sorte et manière que ce ^soit1 ».
un soir dans V Amour médecin, « il fut jeté du parterre le gros bout d'une pipe à fumer sur le théâtre ». P. 34. 1. Registres de la Comédie, samedi 10 février 1084; l'ordon-
Malgré ces injonctions solennelles de ce roi qu'on croit avoir été si obéi et qui l'était si peu même des gens de sa maison, il y a encore du bruit à la Comédie le 6 novembre 1691 : la représentation est interrompue; « on a rendu tout l'argent qui avait été reçu, et même davantage; » on est deux jours encore sans jouer, « parce qu'on est allé au roi et à iVL de La Reynie pour avoir de nouveaux ordres pour la sûreté publique ». Il est vrai qu'on est depuis quelque temps dans la rue qui sera celle de l' Ancienne-Comédie, et que, si l'on en croit Palaprat, la Comédie a deux voisinages dangereux; elle est située entre deux cabarets :
Il revient du Cormier, il sort de l'Alliance
Fort peu d'approbateurs et beaucoup de sifflets *.
C'est du reste en général sous cette forme adoucie du sifflet que le tapage, qui se terminait jadis d'une façon souvent tragique, semble se manifester désormais. Notons pourtant quelques excentricités que mentionne dans les dernières années du règne le lieutenant de police qui a succédé à La Reynie, M. d'Ar- :genson2. Tantôt c'est un abbé insulté à la Comédie « dans les mêmes termes dont le parterre a si souvent retenti »; — tantôt, c'est M. deCreil, mousquetaire de
nance est contr'e-signée Colbert et suivie de cette note : « Il est Ordonné à Pasquier, juré crieur du roi, de publier et faire afficher -la présente ordonnance en tous les carrefours et places publiques de cette ville. » Sigué : « La Reynie. »