‹ Le théâtre français sous Louis XIVChapitre 64 sur 132 · LES SIFFLETS · texte numérisé non relu

LES SIFFLETS

L'usage de siffler au théâtre n'est pas aussi ancien qu'on pourrait le croire. On ne sait pas au juste quand il s'est introduit. Selon une note de M. de Tralage, citée par les frères Parfaict, l'honneur d'avoir provoqué le premier ce genre de manifestation reviendrait à Thomas Corneille : sa pièce du Baron des Fondrières, représentée une seule fois en 1688, serait la première où on aurait entendu des sifflets au parterre. Selon l'épigramme si connue de Racine sur l'origine des sifflets, elle serait plus ancienne : elle daterait de « YAspar, du sieur de Fontenelle », tombé le 27 décembre 1680. Fontenelle vivait encore à l'époque de la publication de l'ouvrage des frères Parfaict, et nous remarquerons en passant que, soit pour ne pas mécontenter une puissance (Fontenelle était censeur de la librairie), soit pour ne pas contrister inutilement un vieillard, ces historiens, si complets d'ordinaire, ne soufflent mot de YAspar à l'année 1680 1.

1. Ils n'en parlent pas davantage dans leur Dictionnaire des théâtres, achevé en 1749, mais publié seulement vingt ans plus tard. A l'article Fontenelle, ils donnent la liste de ses pièces : rien de YAspar, resté pourtant assez célèbre par l'épigramme de Racine et par les couplets (attribués également à Racine) sur les adieux de Fontenelle à la ville de Paris, après la chute d'Aspar :

Adieu, ville peu courtoise, Où je crus être adoré 1 Aspar est désespéré.

Le poulailler de Pontoiso Me doit remener demain Voir ma famille! bourgeoise

Quoi qu'il en soit, que l'inauguration des sifflets •soit due à une comédie de Thomas ou à une tragédie de son neveu, la date est à peu près la même, - -et cela d'ailleurs ne sort pas de la famille.

Il est plus que probable du reste que, si l'on ne sifflait pas encore les auteurs avant cette date, on sifflait déjà depuis longtemps les comédiens. « Ne m'ennuie pas davantage, si tu ne veux être sifflé •comme un mauvais comédien. » Cet exemple, emprunté à Perrot d'Ablancourt (mort en 1664) par Furetière1, semble attester l'ancienneté de cet usage, à moins qu'on ne prenne le mot siffler dans le sens figuré où l'employait Boileau, quand il annonçait l'intention de

Faire siffler Cotin chez nos derniers neveux.

Après tout, le sifflet, remplaçant les pommes cuites et autres projectiles dont Pradon avait eu -à souffrir, pouvait passer pour un progrès.

Me doit remeneT demain Un bâton blanc à la main.

Mon aventure est étrange, On m'adorait à Rouen ; Dans le Mercure galant J'avais plus d'esprit qu'un ange; Cependant je pars demain Sans argent et sans louange, Cependant je pars demain Un bâton blanc à la main.

Aspar, joué le '27 décembre 1680, le fut encore avec les Précieuses le 1er janvier suivant. L'adjonction des Précieuses à la pièce du précieux Cidias n'était-elle pas une épigramme des comédiens?

i. Au mot siffler de son dictionnaire.

POLICE DU THÉÂTRE. IGl

Les auteurs du temps ne paraissaient pas toutefois avoir été très-sensibles à cette modification. Le public, au moment où l'usage du sifflet s'introduisit, était devenu malheureusement très-sévère : il n'avait plus ni Corneille, ni Molière, ni Racine, et il paraît avoir abusé du sifflet à l'égard de leurs successeurs. Palaprat, dans le prologue du Grondeur qui subit d'abord une chute assez rude, s'en plaint assez aigrement :

Vous sifflez d'une manière A désespérer les gens.

Ou ressuscitez Molière, • Ou soyez plus indulgents.

De Visé, que l'on sifflait aussi alors et avec plus de raison, après avoir montré pour lui plus d'indulgence, s'élève aussi dans son Mercure galant* contre cette mode déplorable. Il prétend que le parterre siffle pour le plaisir, et « parce qu'il trouve ce désordre plus divertissant que tout ce qu'il pourrait entendre ». Ce qui pouvait bien être vrai, surtout quand on jouait des pièces de M. de Visé.

Cette rage de siffler, qui s'empare du public entre 1680 et 1700 environ, et que de Visé ainsi que les autres intéressés trouvent absolument inconcevable, aurait cependant une explication naturelle dans la pauvreté des .pièces jouées pendant cette période, sauf celles de Dancourt qui réussirent presque toutes. Vers 1700 jusqu'à la fin du règne, il y eut une sorte de renaissance de la comédie avec Dufresny, Regnard et Le Sage, de la tragédie plus

Page 1