‹ Le théâtre français sous Louis XIVChapitre 66 sur 132 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LA CENSURE

On comprend qu'en présence des tracasseries de toute espèce que la comédie et les comédiens avaient à subir sous Louis XIV, il est un peu puéril de se demander quand la censure dramatique a été instituée. En fait elle a toujours existé ; mais son institution officielle date de 1702; ce fut à l'occasion d'une pièce de Boindin (depuis académicien), le Bal tfAuteuil. « Deux filles travesties en hommes, dit Boindin lui-même, trompées toutes deux par leur déguisement, et se croyant mutuellement d'un sexe différent, se faisaient des avances réciproques et des agaceries qui parurent suspectes ou du moins équivoques à la princesse Palatine. » La duchesse d'Orléans y vit ce que M. Hallays-Dabot, auteur d'une histoire de la censure dramatique, appelle une situation lesbienne. Ces travestissements étaient pourtant fort usités au théâtre antérieurement, et il ne semble pas qu'on y vît rien de lesbien. Mais, à en juger par la correspondance de la princesse Palatine elle-même, les mœurs de la cour en 1702, sous une apparente dévotion, étaient devenues telles, que ce qui avait paru plus bizarre qu'indécent dans

ÎQl LE THÉÂTRE ET LES COMÉDIENS.

le Dépit amoureux ne semblait plus pouvoir être toléré. La duchesse s'en plaignit au roi. Il fut décidé qu'à l'avenir les pièces ne seraient jouées qu'après avoir été soumises à l'examen d'un censeur1. Mais en fait la censure avait toujours existé, soit pour les livres, soit pour le théâtre.

Si on en croit une tradition rapportée par Charles Nodier 2 qui, du reste, ne la garantit point, le premier qui aurait exercé un droit d'examen absolu sur les livres aurait été JBluet d'Arbères. Ce serait le prototype du genre : il avertit lui-même le public « qu'il ne sçait ni lire ni escrire, et n'y a jamais apprins ». Peut-être ne jugeait-il pas pour cela plus mal que ses successeurs. Il faisait lui-même des livres sous le nom de Comte de Permission. Selon Prosper Marchand, il aurait été « une espèce d'administrateur de la librairie ou d'examinateur des ouvrages à publier sous l'autorité du chancelier. » Un censeur qui ne sait ni lire ni écrire, ce serait l'idéal : aveugle comme la Justice!

La censure pour les livres aurait donc précédé, au moins officiellement, l'établissement de la censure dramatique; mais en fait celle-ci n'avait guère besoin que d'être régularisée. Tout le monde avait

1. Elles étaient déjà soumises au lieutenant de police : « Sa Majesté veut que vous avertissiez les comédiens qu'elle ne veut pas qu'ils représentent aucune pièce nouvelle qu'ils ne vous l'aient auparavant communiquée ; son intention étant qu'ils n'en puissent représenter aucune qui ne soit dans la dernière pureté. » (Lettre de Pontchartrain à d'Argenson, lieutenant de police, du 31 mars 1701, Depping, Correspondance administrative, t. II, p. /29.

2. Bulletin du bibliophile, novembre 1835, p. 37. Voir Prosper Marchand, Dictionnaire, p. 203.

LA CENSURE

barre sur les comédiens; c'était l'arbitraire pur et simple. Selon le caprice ou le tempérament de ceux qui croyaient avoir à se plaindre d'eux, ils trouvaient l'indulgence ou la rigueur. On a souvent raconté l'anecdote de Henri IV, assistant avec la reine et toute la cour à une comédie italienne de l'Hôtel de Bourgogne, où la justice du temps était assez mal traitée ; le roi y avait aussi sa part. Il ne fit qu'en rire, et lorsque les magistrats, se prétendant injuriés, eurent fait arrêter les acteurs, le roi les appela sots, fit relâcher les comédiens, disant que pour ce qui le regardait, il leur pardonnait de bon cœur, parce qu'ils l'avaient fait rire, « voire jusqu'aux larmes1 ». Quelquefois même c'était les princes eux-mêmes qui encourageaient les comédiens à risquer ces personnalités dangereuses. On sait que ce fut Louis XIV qui désigna à Molière le type du chasseur déterminé dans les Fâcheux, copié d'après M. de Soyecour, et Tallemant des Réaux nous raconte une plaisanterie improvisée, que les gens du duc d'Orléans suggérèrent aux comédiens du Marais contre un de ses parents, M. Tallemant, conseiller au grand conseil, marié avec une fille du financier Montauron : « M. d'Orléans étant aux comédiens du Marais, quelqu'un fut assez sot pour dire qu'on attendait M. de Montauron. Les gens de M. d'Orléans le firent jouer à la farce, et il y avait une fille à la Montauron, qu'on disait être mariée Tallemant quellement*. » On sait ce que Molière se permit devant

1. Voir le journal de l'Estoile à la date du 26 janvier 1607.

2. T. VIII. p. 129. On voit que le calembour par à peu près ne date pas de notre siècle.

le roi même, à l'égard de Boursault et de Cotin, et si la censure n'avait eu d'autre effet que de préve- , nir des personnalités de ce genre , quelque peu intéressantes que fussent souvent les victimes, il n'y aurait pas eu trop à s'en plaindre. On ne peut dire même qu'elle ait été bien sévère au temps de Louis XIV : ce n'est pas seulement le Tartuffe qui n'aurait pu être joué sous d'autres règnes (Napoléon, à Sainte-Hélène, déclare que, si la pièce avait été faite de son temps, il n'en eût pas permis la représentation); mais je doute fort que les Plaideurs eussent été plus heureux : on y aurait vu une insulte à la magistrature et à la justice. Cette liberté a subsisté même après l'institution régulière delà censure en 1702 : c'est ce que prouvent toutes les pièces d'alors. On voit Dancourt mettre un abbé sur la scène, et un abbé ridicule. Les mots durs pour des professions qu'à une époque plus récente la censure a toujours protégées par ses suppressions, abondent dans les pièces du temps : dans le prologue de Turcaret, Asmodée convient qu'il y a d'honnêtes gens dans tous les états : « J'ai connu même, dit-il, des commissaires et des greffiers qui ont de la conscience. » Aurait-on toléré l'équivalent de ce mot sous les divers régimes qui se sont succédé après la Révolution? Il y a donc eu alors une liberté réelle pour le théâtre; c'est même en fait l'époque de la plus grande liberté qu'il ait connue.

On ne voit pas que, même pendant les années de dévotion chagrine, la Comédie française ait eu beaucoup à souffrir des rigueurs du pouvoir. Sa situation officielle et la surveillance dont elle était l'objet suffisaient pour prévenir tous les écarts.

LA CENSURE

Elle put donc en toute sécurité faire représenter une foule de pièces qui n'offensaient que la morale.

Ce fut toutefois pendant cette période que les comédiens italiens, pour avoir offensé non la morale, mais Mme de Maintenon, furent expulsés. Du reste, qu'elle le voulût ou non, elle est alors le motif de bien des tracasseries pour les libraires; quelques-uns même sont pendus pour avoir vendu des pamphlets qui la concernent. Le théâtre est, grâce à la même cause, l'objet d'une surveillance plus active; la censure est en éveil : on lit dans la correspondance de Mathieu Marais, à propos d'une pièce de l'abbé Nadal, probablement très-innocent de toute intention irrévérencieuse à l'égard de la marquise : « Que dites-vous des deux vers qu'on a retranchés de la tragédie d'Hèrode?

Esclave d'une femme indigne de ta loi, Jamais la vérité n'a percé jusqu'à toi.

« Ne vallait-il pas mieux les laisser que de laisser demander pourquoi ils n'y sont plus? Le pourquoi est ici d'une terrible conséquence, et je ne puis assez m' étonner de la faiblesse qu'on a eue en les retranchant. Cela fait époque et fixe des incertitudes qui ne peuvent jamais être trop grandes *. »

L'Opéra naturellement était soumis à la censure! comme les autres théâtres. Le règlement , de 1713 (art. 13) porte que « les paroles destinées pour être mises en musique seront examinées par gens d'es-

4. Mathieu Marais, Correspondance avec Mme de MèrigniaCj t. 1er des Mémoires publiés par M. de Lescure, p. 110. La date de la lettre est juin 1709.

prit à ce commis, avant que le musicien puisse commencer d'y travailler ». Ces gens d'esprit sont-ils des censeurs ou un comité littéraire? peut-être cumulaient-ils ces deux fonctions, bien que la première ait été rarement exercée par des gens d'esprit.

Page 1