DE LA PROFESSION D'HOMME DE LETTRES AU TEMPS DE LOUIS XIV
On a pu s'étonner de la fécondité trop souvent malheureuse de notre littérature dramatique au xvne et au xvme siècle; beaucoup d'écrivains de talent y sont venus échouer; c'est que le théâtre demande une vocation spéciale et des études particulières. Cependant ce petit nombre des élus n'a découragé personne, et l'on est confondu du nombre d'auteurs* qui, rien qu'au xvir siècle et depuis Richelieu, se sont essayés sans grand succès sur nos diverses^ scènes. Le goût déclaré de Richelieu et de Louis XIV* pendant sa jeunesse, pour le théâtre, l'éclat incom- j parable que Corneille, Molière, Racine ont répandu sur la scène, enfin la séduction enivrante d'un genre* de succès dont aucun autre triomphe littéraire ne saurait approcher, telles sont, sans doute, les causes principales qui ont multiplié le nombre des candidats dramatiques. Mais il en est une beaucoup plus humble à laquelle on n'a pas fait assez d'attention i / c'est que, sous Louis XIV, la forme dramatique était
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la seule qui parût promettre aux pauvres auteurs autre chose « qu'un nom et des lauriers ». C'est ce côté financier de la question que nous nous proposons d'examiner.
Tout a été dit sur la misère des gens de lettres au temps passé; en dehors du théâtre, les écrivains sans fortune n'avaient guère que deux ressources : les dédicaces et les pensions.
Ils abusaient de la première et aspiraient tous à la seconde. Les dédicaces, paraît-il, étaient assez rarement aussi lucratives que leurs auteurs avaient pu l'espérer ; et « cela ne réussissait guère qu'à ceux dont l'applaudissement général avait fait toujours réussir les œuvres ». C'est Scarron qui le dit, et il devait savoir à quoi s'en tenir. On ne compte guère moins d'une douzaine de dédicaces restées dans ses œuvres, non compris celle qu'en désespoir de cause il adressa à « très - honnête et très - divertissante chienne, dame Guillemette, petite levrette de ma sœur' ». « Encore que vous ne soyez qu'une bête, lui dit-il, j'aime encore mieux vous dédier mes œuvres qu'à quelque grand satrape de qui j'irais troubler le repos; car, ô Guillemette, un auteur le livre à la main est plus redoutable à ces sortes de messieurs qu'on ne pense, et la vision ne leur est guère moins effroyable que celle d'un créancier. » Et il parle des avanies de toutes sortes auxquelles on s'ex-
1. « Personne n'a fait plus de dédicaces que lui... M. de Bellièvre lui envoya cent pistoles pour une qu'il lui avait adressée, et je lui en portai aussi cinquante de la part de Mademoiselle pour une méchante comédie qu'il lui avait aussi dédiée. » (Segrais, Mémoires, p. 87.)
pose ainsi auprès des - grands seigneurs et même auprès des financiers depuis que « quelques poètes au grand collier ont eu l'invention d'aller chercher dans les finances ceux qui dépensaient leur bien aussi aisément qu'ils l'avaient amassé ». Si une dédicace de ce genre avait profité au grand Corneille auprès de Montauron, Louis XIII lui-même se montrait d'humeur beaucoup moins libérale1 et n'acceptait la dédicace de Polyeucte qu'après s'être bien assuré que cela ne lui coûterait rien. On ne cite en fait de dédicaces qu'une heureuse spéculation imaginée par un hardi Gascon, le sieur Rangouze, auteur d'un livre intitulé : Lettres héroïques aux grands de l'Etat, imprimées aux dépens de l'auteur, 16^5, Il eût mieux fait de dire aux dépens de chacun de ceux auxquels ces lettres étaient adressées, car il s'était avisé d'un stratagème ingénieux : il avait eu soin de ne pas faire numéroter les pages, « de sorte que le relieur mettait en tête du livre la lettre que l'auteur voulait la première2 », c'est-à-dire celle qui
1. « Depuis la mort du cardinal, M. de Schomberg lui dit que Corneille voulait lui dédier la tragédie de Polyeucte. Cela lui fit peur, parce que Montauron avait donné deux cents pistoles à Corneille pour Cinna. « Il n'est pas nécessaire, dit-il. — Ah ! sire, reprit M. de Schomberg, ce n'est point par intérêt. — Bien donc, dit-il, il me fera plaisir. » Ce fut à la reine qu'on le dédia, car le roi mourut entre deux. » (Tallemant, Historiette de Louis XIII.)
2. Mademoiselle de Scudéry, Conversations, Amsterdam, 1682, Dialogue. — Voyez aussi dans le Recueil des pièces en prose les plus agréables de ce temps (Paris, Sercy, 1662, t. II, p. 246) le titre d'un opuscule imaginaire : « Très-humbles actions de grâces de la part du corps des auteurs à M. de Rangouze, de ce qu'ayant fait un gros tome de lettres en se faisant donner au moins dix pistoles de chacun de ceux à qui elles sont adressées, il a
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était adressée au grand personnage auquel il donnait son livre : « par ce moyen tous ceux à qui il donnait ce volume, se voyant à la tête, s'en trouvaient plus obligés, » et ils finançaient en conséquence. Au dire de Tallemant, Rangouze y gagna quinze mille livres. Mais c'était un bénéfice rare, un succès qui ne se renouvela point, quoiqu'il ait excité une émulation bien naturelle en ce temps de détresse et de servilité littéraire ; Rangouze fit école; mais il ne semble pas que ses élèves aient été à beaucoup près aussi heureux. La mode des dédicaces passa comme toutes choses ; les railleries dont les heureux furent l'objet de la part des candidats moins favorisés encouragèrent la résistance des grands seigneurs, sur la vanité desquels se prélevait cet impôt forcé ; aussi Le Sage put-il écrire en 1707 dans le Diable boiteux :
« Les gens qui payent les épîtres dédicatoires sont bien rares aujourd'hui; c'est un défaut dont les seigneurs se sont corrigés, et par là ils ont rendu un grand service au public, qui était accablé de pitoyables productions d'esprit, attendu que la plupart des livres ne se faisaient autrefois que pour le produit des dédicaces. »
Furetière avait contribué sans doute à déconsidérer cet usage en imaginant un auteur qui dédiait un livre, non plus comme Scarron à une petite chienne, mais au bourreau de Paris, « très-haut et
trouvé et enseigné l'utile invention de gagner autant en un seul volume qu'on avait accoutumé jusqu'ici de faire en une centaine. » Ce calcul, si on le suppose exact, ne donne pas une très-haute idée de ce qu'on pouvait gagner alors avec cent volumes. (11 est en contradiction d'ailleurs avec ce que raconte Tallemant.)
trës-redouté seigneur Jean Guillaume, maistre des hautes œuvres de la ville, prévosté et vicomte de Paris1 ». Enfin la centralisation monarchique s'en mêlant ici comme en toutes choses, la littérature se mit à négliger les menus et douteux profits pour regarder vers le roi, et ne dédia plus guère ses œuvres qu'à la famille royale, dispensatrice des grâces, faveurs et sourires désormais officiels.
Le soleil s'est levé; disparaissez, étoiles I
disait Scudéry. C'était le soleil moderne qui se levait, celui du budget futur, et d'autant plus resplendissant à son aurore qu'il n'était point consenti; soleil symbolisé par le monarque, qui pouvait alors dire des pensions comme du reste : c'est moi!
C'était sans doute un progrès ; il faisait du littérateur, jadis aux gages du grand seigneur ou du financier, l'homme du roi : c'était pour lui un acheminement à devenir l'écrivain moderne, celui qui ne relève que du public, et qui, quand sa conscience l'y oblige, peut au moins lui tenir tête sans autre risque que de ne pas s'en voir écouté, ce qui est un inconvénient de tous les temps. Malheureusement les pensions distribuées sur la proposition de Colbert ou plutôt de Chapelain qu'il avait chargé de ce
1. « Depuis que j'ai vu louer tant de faquins qui ont des équipages de grands seigneurs, et tant de grands seigneurs qui ont des âmes de faquins, il m'a pris envie de vous louer aussi. » (Voy! Roman bourgeois, édit. de 1868, t. II, p. 120.) Cette dédicace était du reste une imitation d'une dédicace au bourreau imaginée par Tassoni, ch. xvm du Xe livre d'un ouvrage intitulé : Varietà di pensieri, etc.
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travail étaient surtout destinées à Chapelain d'abord, qui s'y était fait la plus grosse part, puis aux amis et admirateurs de Chapelain. Le merveilleux, ce n'est pas que Chapelain fût « le mieux renté de tous nos beaux esprits » , c'est la façon dont il se recommande à la libéralité de Colbert dans cette note rédigée par lui-même : « Chapelain. C'est un homme qui fait profession exacte d'aimer la vertu sans intérêt,... surtout il est candide, etc. » Le désintéressement et la candeur de Chapelain, constatés par lui, furent récompensés par une pension de 3,000 livres. Tout dans cette liste est à l'avenant. La littérature, que Molière, Boileau et la nouvelle école allaient fustiger et, ce qui vaut mieux, remplacer, s'y était fait la meilleure part, et il fallut bien du temps pour que les bons écrivains, en dépit de Perrault, qui remplaça plus tard Chapelain dans la confiance de Colbert comme tenant la feuille des bénéfices littéraires, obtinssent un peu plus d'équité. Mais Perrault le remarque lui-même, on ne fut généreux qu'au début, en 1663 ftHYL Colbert, dit-il (car c'est au ministre qu'il fait honneur de cette idée), avait fait un fonds de la somme de 100,000 livres sur l'état des bâtiments du roi, pour être distribué aux gens de lettres... Il alla de ces pensions en Italie, en Allemagne, en Danemark, en Suède-, elles y allaient par lettres de change. A l'égard de celles qui se distribuaient à Paris, elles se portèrent la première année, chez tous les gratifiés, par le commis du trésorier des bâtiments, dans des bourses d'or les plus propres du monde; la seconde année, dans des bourses de cuir. Comme toutes choses ne peuvent pas demeurer en même état et vont naturellement
en dépérissant, les années suivantes il fallut aller recevoir soi-même les pensions chez le trésorier, en monnaie ordinaire. Les années, bientôt, eurent quinze et seize mois *; et quand on déclara la guerre à l'Espagne, une grande partie de ces gratifications s'amortirent. Il ne resta presque plus que les pensions des académiciens de la petite Académie (des inscriptions) et de l'Académie des sciences2. »
Quant . aux améliorations introduites dans ceslistes, on doit en faire honneur au goût du public et aussi du roi lui-même, qui paraît avoir beaucoup mieux distingué ceux qui devaient illustrer son règne que Perrault, Chapelain et Golbert même, tout désintéressé que le ministre fût dans la question. Il n'en est pas moins vrai que ceux qui restèrent privés de la faveur royale, comme La Fontaine, n'eurent d'autre ressource que de se faire héberger et nourrir par l'un ou par l'autre; celte facilité à se laisser ainsi entretenir, douloureuse à constater chez un tel poëte, a du moins une excuse : la nécessité.
Boileau a parlé quelque part du tribut légitime qu'un noble esprit peut tirer de sa plume; en dehors de celui que lui payaient, au prix de son indépendance, le roi ou les grands seigneurs, ce tribut