Ch. Pekiuult, Mémoires, livre Ier
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était nul au xvne siècle ou à peu près, pour quiconque ne travaillait point pour le théâtre. Un portefaix pouvait alors tirer du public la juste rémunération de son travail; La Fontaine ne le pouvait guère. Entre le public et lui il y avait les libraires, et ils n'étaient pas dans l'usage d'associer les auteurs à leurs bénéfices. Les prix dont ils payaient par exception les auteurs de grande renommée sont dérisoires et n'eussent pas suffi à l'existence la plus modeste. Il paraît grotesque aujourd'hui de citer parmi les œuvres qui semblaient destinées au plus grand éclat, la Pucelle de Chapelain; il n'en est pas moins certain que cette œuvre du doyen, respecté et consulté partout, de l'Académie française, œuvre poursuivie pendant tant d'années, prônée d'avance et attendue comme une merveille, est une de celles qui devaient le plus encourager la générosité du libraire, stimulée d'ailleurs par les exigences avides de Chapelain, par sa position quasi-officielle et aussi par la complicité intéressée de ses protecteurs'.
1. Le duc de Longueville entre autres : ce poëme célébrait, dans la personne de Dunois, les origines de sa maison. Quand les auteurs obtiennent alors des libraires des conditions avantageuses, c'est toujours grâce à leur situation exceptionnelle.
Voici d'autres prix pour des ouvrages sérieux :
Varillas, historiographe du roi, dit de son Histoire de l'Hérésie en vingt volumes in-4°, 1686 : « J'ai traité de mon privilège avec Barbin, moyennant dix mille écus, payables à proportion qu'il aura obtenu les privilèges de les imprimer. C'est donc 1,500 livres pour chaque volume. J'ai déjà eu 12,000 livres des autres ouvrages que j'ai mis sous la presse. » (Trois ouvrages différents.) Varillasiana, 1734, p. 32. C'était un prix élevé; mais il ne faut pas oublier la position officielle de Varillas : historiographe! D'Aubignac avait reçu 600 livres seulement pour sa Pratique du théâtre, et de Visé lui reproche ce prix comme une preuve de son avarice.
L'éditeur Courbé lui donna une somme citée partout comme prodigieuse pour le temps, 3,000 livres, dit-on, et ce ne fut pas un mauvais marché pour Courbé, car six éditions furent épuisées en dix-huit mois. Mais ce prix de trente années de travail est une exception unique alors pour un livre de poésie. C'était tout au plus si un auteur d'un mérite reconnu trouvait moyen de se faire imprimer. La Fontaine eut besoin de l'appui de Boileau pour trouver un éditeur qui se chargeât de publier les six premiers livres de ses Fables. Il faut dire aussi que ce n'était pas tout à fait la faute des libraires, mais plutôt celle du public, ce public du xvne siècle dont on vante le discernement, le tact, le goût pour les belles choses, et qu'on oppose triomphalement à celui de notre temps, si indifférent, à ce qu'on dit, pour la vraie poésie. Sait-on ce qu'en dix ans ces Fables, livre si évidemment destiné à devenir populaire, ne fût-ce qu'auprès de l'enfance et comme ouvrage d'éducation, eurent d'éditions? Deux en tout, et encore a-t-on pu dire que la seconde, qui parut la même année que la précédente, ne fut amenée que « ^par la cherté de la première, véritable édition de luxe1 », inabordable à la plupart des lecteurs.
Il faut croire que Boileau intervint aussi auprès
(Défense de Sertorius, p. 65.) Et pourtant, il faut se dire que d'Aubignac, aumônier et prédicateur du roi, était alors un personnage et même une autorité. Ce qui semble s'être vendu le mieux, ce sont les ouvrages de piété : de Visé fait remarquer, dans le même opuscule (p. 119), que « la traduction de Vlmitation de Corneille (publiée en 1653) a déjà atteint (en 1663) sa 17e édition ».
1. Beriuàt-Sàint-Paix, préface de son édition de Boileau, p. 68.
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de Barbin, son libraire habituel, pour la Psyché de La Fontaine; mais l'éditeur, si l'on en croit Guéret, n'eut pas lieu de s'en féliciter : « Psyché n'eut pas le succès qu'il s'en promettait, et Barbin commence à regretter les cinq cents écus qu'il en a donnés, aussi bien que Hibou les 200 pistoles que lui coûtait le Tar^ tuffeK » Ce prix pour le Tartuffe, dont l'éclat semblait oarantir un succès exceptionnel à la lecture comme à la représentation, indique le maximum possible auquel un auteur pouvait aspirer pour un chefd'œuvre et surtout pour une pièce qui avait fait scandale et piqué la curiosité universelle.
Ce qui semble encore plus singulier, c'est qu'après la mort de Molière, et à une date où l'on reconnaissait enfin le prix de sa Muse éclipsée, sa veuve, qui paraît avoir été assez entendue quand il s'agissait de ses intérêts, ne vendit ses ouvrages posthumes, sept pièces en tout, que 1,500 livres au libraire*. Il est bien vrai qu'au-dessous de la haute poésie,
4. La Promenade à Saint-Cloud, réimprimée en 1751 à la suite des mémoires de Bruys, t. II, p. 204.
2 Ces pièces sont : Don Garde, l'Impromptu de Versailles, le Festin de pierre, Mélicerte, les Amants magnifiques, la Comtesse d'Escarbagnas, le Malade imaginaire. Quelques-unes avaient été imprimées, mais d'une façon très-défectueuse. C'est 1 abbé Bo delon (Lettres curieuses, p. 104) qui nous apprend le prix que le libraire T (Thierry, évidemment, rue Saint-Jacques, a l Enseigne de la ville de Paris) mit à l'acquisition de ces pièces « Quelque autre vous a-t-il dit aussi bien qu'à moi,que le sieur r..., librairede la rue Saint-Jacques, a donné 1,500 livres à la veuve de M pour les pièces qui n'avaient pas été imprimées du vivant de auteur" » On voit que Bordelon ne nomme pas ici l'auteur; mais en renvoyant à ce passage où le poëte n'est désigné que par une initiale, la table nomme positivement Molière.
accessible à un nombre restreint de lecteurs, et alors surtout peu lucrative, il y avait comme toujours la littérature courante, celle des romans, très-féconde et relativement assez productive. Aussi eut-elle de bonne heure ses industriels : même en cette enfance de l'art,, avant le grand éclat de la littérature au temps de Louis XIV, il y en eut un qui avait voulu devancer son temps et qui eut la présomption de prétendre affiner les libraires, selon T... des Réaux. C'était encore un Gascon comme Rangouze, et il a conservé plus de célébrité. La Calprenède, c'est de lui qu'il s'agit, avait imaginé de traiter avec les libraires pour deux ou pour quatre volumes; il s'arrangeait pour que ces volumes ne fussent qu'un commencement propre à allécher les lecteurs; et quand ils étaient faits, si l'éditeur s'avisait de lui rappeler qu'ils n'avaient traité que pour deux ou quatre volumes : « J'eu veux faire trente, moi! » répondait-il fièrement. Et il fallait, dit encore T... des Réaux, a venir à composition *. »
1. Voici comment les choses se passaient à l'égard des libraires, au dire d'un contemporain. Les auteurs industrieux « commencent par imaginer le titre d'un livre. N'ayant encore que le titre qu'ils ont imaginé, ils vont offrir l'ouvrage au premier libraire qui voudra leur en donner de l'argent. Comme ils ont soin que le titre soit précieux, le libraire est gagné par la beauté du titre et entre aussitôt en composition. On règle le prix sur la grosseur du volume. Trente pistoles pour un in-12 qui se vendra 30 sous, et qui aura un beau titre, ce n'est pas trop. Voilà le marché conclu. Le libraire avance quelque petite chose ou du moins la promet par un billet. L'auteur se retire et va dépêcher le livre dont il a déjà vendu le titre et que l'acheteur attend avec autant d'impatience que le vendeur en a pour le livrer. En quinze jours ou trois semaines, voila le livre fait. On gagne un réviseur, et on obtient un privi-
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C'était en effet une nécessité pour les romanciers de tirer au volume, alors tout comme dans les temps modernes, s'ils voulaient arriver à un profit sérieux. En admettant que La Galprenède, Gomberville et Mlle de Scudéry touchassent pour chaque volume le prix que Le Sage nous dit avoir été payé sous Louis XIV pour un roman à succès en un volume, et qu'il regarde comme un prix élevé (500 livres), la prolixité seule pouvait être lucrative.
C'est ce qui explique le fait remarqué par une des Précieuses de Molière, qu'il ne faut pas moins de .dix volumes pour que Cyrus épouse Mandane , et qxïAronce reçoive enfin de Clèlie la récompense de sa longue fidélité.
Ajoutons encore que les romanciers étaient déjà ou se croyaient exposés aux mêmes dommages qu'aujourd'hui : d'abord les plagiats; Gomberville fait insérer dans le privilège de Polexandre « trèsexpresses défenses d'en extraire aucunes pièces ou histoires pour les mettre en vers, en faire des desseins de comédies, tragédies, poëmes ou romans ». On voit qu'il existait dès lors de farouches gardiens de la propriété littéraire, et qui prenaient leurs précautions pour s'assurer le privilège de leurs idées; c'était du reste une façon de les recommander au lecteur naïf, en affectant de les considérer comme un trésor qui devait tenter bien des convoitises. Nous n'apercevons pas bien clairement ce que l'on aurait
lége, et un homme qui n'avait pas de pain a 30 pistoles et est devenu auteur ». Entretiens sur les contes de fées, etc. (par I'abbk de Viluers), Paris, 1609, p. 12. L'auteur paraît très-préoccupé do l'importance du titre. Il prétend que la Serre en avait collectionné un grand nombre et en vendait (p. 18).
pu dérober en ce genre à Gomberville ; mais il existait sans doute dès lors des âmes assez innot centes pour croire qu'en pareil cas, dès qu'on se met à crier au voleur! c'est .que l'on a quelque chose à voler.
Il y avait en outre le danger des contrefaçons ; et ce n'était point seulement les contrefaçons étrangères, celles de Hollande, qui ont eu au moins l'avantage d'assurer à quelques-uns de nos grands poètes du temps de Louis XIV des éditions tolérables, à substituer aux éditions françaises vraiment honteuses pour la typographie de cette époque. On avait à craindre la contrefaçon française, ostensible, avouée, et à cet égard la piraterie s'exerçait sans la moindre vergogne. Tous les éditeurs de Molière racontent ce qui lui arriva au sujet du Cocu imaginaire et aussi de plusieurs autres pièces imprimées sans profit pour lui et sans son aveu. L'éditeur même du Cocu eut l'impudence de dédiera Molière lui-même la pièce qu'il lui volait.
Enfin le cabinet de lecture existait déjà! Les libraires louaient des romans à qui ne les pouvait acheter; on voit par le Roman bourgeois1 qu'on connaissait dès lors ce fléau prétendu de la production moderne, qui a provoqué de la part de quelques littérateurs ou industriels de notre temps tant d'élégies financières. De Visé, qui avait l'art de se mettre bien avec les puissances, obtient qu'on insère en 1678, dans le privilège de son journal, le Mercure galant, la défense aux libraires « de donner à lire son Mercure, à peine de 6,000 livres d'amende, un
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tiers au dénonciateur». La somme est un peu forte1 ; c'était pousser bien loin le soin jaloux de garantir les bénéfices de l'abonnement. Au reste, comme en l'absence de toute loi protectrice, le privilège était la seule garantie possible, quand on était assez heureux pour en jouir, cette âpreté à défendre son privilège était un fait général. Quant aux procédés modernes, pour faire valoir ses ouvrages, en se donnant pour un homme qui n'a pas besoin de ces misérables ressources pour vivre, ils étaient déjà inventés.
On a conté, d'un écrivain de nos jours, à qui ce charlatanisme n'a pas trop réussi, du moins auprès du public, qu'en arrivant à Paris, inconnu et sans le sou, il se hâta de louer un appartement splendide; puis, au lieu d'aller chercher des éditeurs, il les pria de passer chez lui et il attendit majestueusement leurs offres, — lesquelles du reste ne vinrent pas. Procédé usé sans doute dès Louis XIV; il fallait dès lors mieux que cela pour « se donner créance chez ces damnés de libraires »; si l'on en croit Furetière, le grand genre était d'avoir un carrosse, ce qui n'est pas à la portée de tout le monde. Quant aux menus stratagèmes « de se donner de l'encens sous un nom emprunté », ou, comme le fit plus habilement Grimarest, plus tard, après avoir publié sa Vie de Molière*, de s'éreinter maladroitement et de triompher ensuite dans sa réplique des ridicules critiques de l'éreinteur, tout cela était connu dès lors.
1. Chaque numéro mensuel du Mercure galant se composait d'un volume : il coûtait « vingt sous relié en veau, et quinze relié en parchemin w.