En
Pradon, que Boileau, par son épître à Racine, sur l'utilité des ennemis, avait sans doute convaincu de la nécessité de s'en procurer, à quelque prix que ce fût, Pradon, pour rivaliser en tout avec Racine, n'imagina-t-il pas un jour de se siffler lui-même? Il y mit même tant d'acharnement, qu'un de ses voisins, impatienté et doué, à ce qu'il semble, d'un fort penchant à la contradiction, finit par rosser le fortuné siffleur, qui put se vanter dès lors des vains efforts de la cabale et de son impuissance à prévaloir sur le sentiment unanime du public. Heureux Pradon, sifflé, battu et content!
Autre recette déjà connue : c'était, en se faisant passer pour mort, d'intéresser les bonnes âmes, de dérouter l'envie et d'obtenir ainsi toutes les vertus d'une épitaphe. Ce procédé fut employé par le libraire de la Galprenède, qui voulut, lui aussi, affiner le public, et en imprimant la Mort de Mithridate, due au fécond romancier, annonça celle de l'auteur1. Mais La Calprenède prétendit qu'il n'était pour rien dans cette mystification, ce qui, de sa part, est au moins douteux.
L'abbé de Villiers, dans l'ouvrage que nous avons cité plus haut, nous prouve que les formes du charlatanisme ont peu varié. Il donne de curieux détails sur la rédaction des affiches de librairie, le prestige « des grandes lettres »; sur l'art « d'ameuter des admirateurs de commande »; sur le jargon même de ces enthousiastes, qui, aux lectures que l'on fait pour s'assurer d'avance des prôneurs, ne manquent
\ . L'abbé Lambert, Histoire littéraire du règne de Louis XIV, t. II, p. 328.
LES AUTEURS
pas de s'écrier: « Ah! quel goût! quel empâtement de pinceau! » (Page 37.) On voit que l'idée de transporter aux écrits du jour l'argot des peintres, le genre rapin, était déjà connu.
Enfin, de Villiers, tout aussi pénétré de l'importance des titres que Trissotin, dont les titres offraient toujours quelque chose de rare, de Villiers affirme que le Traité de V éducation d'un prince, de Nicole, n'ayant eu aucun débit, on en changea le titre, et on l'intitula Essais de morale, et il eut alors un succès tel, que Nicole dut mettre sous le même titre ses Explications des Évangiles. Ces changements de titres se faisaient, du reste, aussi au théâtre , et Boursault, qui n'avait obtenu aucun succès avec sa Princesse de Clives, la resservit deux ans plus tard au public sous le titre de Germanîcus, et alors elle réussit 1. Il n'y avait changé que les noms. On se demande bien ce que pouvait être la couleur locale et la vérité historique clans une pièce qu'un si léger changement suffisait à transporter des temps modernes aux temps des Césars. Mais alors on ne s'en embarrassait guère, et depuis même, sous le premier Empire, en 1809, Briffaut, dont le don Sanche de Castille avait été repoussé par la censure comme sujet espagnol, et dangereux à cette date, n'eut qu'à y mettre un autre titre, Ninus II, roi d'Assyrie, pour en faire une pièce innocente et babylonienne. Mais, comme on le voit, ce procédé si simple, ainsi que beaucoup d'autres moins excusables, était déjà connu au temps du grand roi.
« Dans un grand siècle tout est grandi » a dit un