Voir les frères Parfaict, t. XII, p
éloquent admirateur de ce siècle. Il ne faut pourtant pas y regarder de bien près pour s'apercevoir que dans ce grand siècle toutes les petitesses actuelles pullulaient partout, sans compter celles dont nous avons perdu la tradition.
Malgré ces procédés qui répugnaient d'ailleurs à bien des gens de lettres, un écrivain de mérite n'avait guère plus de chance d'arriver à la notoriété qu'à la fortune.
D'abord tous les moyens de renommée rapide, que le retentissement de la presse périodique donne aujourd'hui à des écrivains d'un mérite assez contestable, n'existaient point et n'avaient point d'équivalent, même pour des écrivains de premier ordre. On est quelquefois étonné en voyant combien certains personnages d'alors, très-lettrés d'ailleurs, ignorent des œuvres, des noms, des faits avec lesquels la postérité est dix fois plus familière. Guy Patin, écrivant à un de ses amis, lui annonce les deux Bérénice : le sujet est lé même, dit-il, « deux divers poètes y ont, travaillé ». Il paraît ignorer que ces deux divers poètes ne sont pas moins que Corneille et Racine; et si l'on suppose même qu'il le sût, on peut trouver encore bien plus étonnant qu'il n'ait pas cru intéressant de les nommer. A tous moments, il arrive qu'en cherchant dans les correspondances les plus amples du temps, l'impression contemporaine sur tel événement littéraire qui nous paraît à distance avoir dû émouvoir tout ce qui s'intéressait alors aux choses de l'esprit, on ne trouve rien, pas même une mention indifférente ; et cependant, avant l'institution régulière de la presse périodique, les correspondances sont les véritables
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journaux. La Gazelle officielle s'occupe à peine de littérature, et seulement quand il s'agit de mentionner ou des représentations de pièces nouvelles à la cour, ou des réceptions à l'Académie; quant au reste de la littérature, vers ou prose, il n'en est jamais question.
Un usage qui frappe en lisant les documents du temps, c'est combien la profession d'homme de lettres ou d'artiste, dont on s'honore depuis le xvme siècle, qu'on usurpe même assez souvent aujourd'hui sans y avoir un droit suffisant, semblait alors au-dessous de la moindre fonction, surtout d'une fonction de cour. Quand la Gazette a l'occasion de nommer quelqu'un des grands écrivains du temps, Racine, par exemple, elle ne manque pas de dire : « Le sieur Racine, trésorier du roi ». Dans les actes nombreux, relatifs à Molière, qu'a recueillis M. Eudore Soulié, il est désigné ainsi :v « Le sieur Poquelin de Molière, tapissier et valet de chambre du roi. » Il n'est pas jusqu'à son camarade la Grange, qui, dans un acte retrouvé par M. Jal, ne soit désigné sous ce titre : « Le sieur Varlet de la Grange, officier du roi. » On n'était ni homme de lettres, ni comédien, on était « trésorier, tapissier, valet de chambre, ou officier du roi ». Ces titres semblaient quelque chose d'infiniment plus beau que le mérite de créer des chefsd'œuvre ou de savoir les interpréter. Mais il faut convenir que ces titres assuraient des avantages très-réels dans la société du temps.
On peut remarquer aussi, et c'est assez triste, qu'à une époque où la profession d'écrivain et de comédien n'était certainement pas placée trop haut
dans le préjugé commun, il était au moins inutile de la part de Molière de déclarer, même en plaisantant, que « les comédiens sont de sots animaux à conduire » (ce qui ne paraît nullement vrai de sa troupe, pleine de déférence pour son chef) ; il l'était également de ne mettre jamais sur la scène que des gens de lettres ridicules. La supériorité de la naissance sur l'esprit était alors trop bien établie pour qu'il ne parût pas absolument nécessaire de sacrifier les gens de lettres aux gens de cour, même dans la personne de Gotin.
A vrai dire, ce siècle, qu'on nous montre à distance comme si imprégné de littérature, s'en occupait très-peu, surtout en dehors du théâtre : dans la préface d'un de ses ouvrages, le comte de Caylus, parlant du temps de sa jeunesse, c'est-à-dire de la seconde moitié du règne de Louis XIV, dit qu'alors on ne lisait guère que des contes de fées; cette mode avait succédé à celle des romans à grands sentiments.
L'usage, si vulgaire aujourd'hui, de posséder une bibliothèque, était un luxe fort rare : on peut voir dans l'inventaire après décès de Molière de quoi se composait la sienne1; et cependant Molière, riche d'ailleurs, et qui devait une assez belle aisance au triple avantage d'être à la fois homme de lettres, directeur de troupe et comédien, avait eu bien des occasions de recevoir des livres en pur don ; comme chef de troupe, il était de plus obligé d'avoir au moins le répertoire des théâtres. Et pourtant ses livres et ceux de sa femme, en y comprenant
1 . Eedore Soulié, Recherches sur Molière, p. 269, 280 et 284.
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des pièces italiennes et françaises séparées, se montent à ZtOO et quelques volumes, et sont évalués à un peu plus de 200 francs. On a beau répéter douloureusement aujourd'hui que la poésie s'en va, qu'on ne lit plus, et autres jérémiades du même genre, je n'imagine pas'qu'on achète à présent les livres plus qu'autrefois pour ne pas les lire.
Or, le nombre très-restreint des éditions de nos grands poètes sous Louis XIV, faites de leur vivant, forme un singulier contraste avec ce qui est arrivé de nos jours pour Béranger, Lamartine, Hugo, sans parler des autres. C'est une simple question de statistique; s'il s'agit d'évaluer le débit des livres aux diverses époques et par conséquent le nombre des lecteurs, il est clair qu'à cet égard l'avantage est de notre côté. Encore, pour ce qui concerne le chiffre des lecteurs, faudrait-il faire entrer en ligne de compte les bibliothèques publiques si multipliées depuis la Révolution et devenues surtout plus accessibles, et l'établissement plus régulier et plus commun des cabinets de lecture. Un seul écrivain a été très-sou— vent réimprimé au xvne siècle, et ce n'est certainement pas le plus grand : c'est Boileau. Ses satires eurent un débit prodigieux, grâce à leur mérite sans cloute, mais grâce aussi au tapage que firent ses ennemis exaspérés. On n'en compte pas moins de soixante et quelques éditions en quarante-cinq ans, en y comprenant les contrefaçons étrangères. , Mais c'est un succès tout à fait exceptionnel, et qui j n'enrichit que les libraires, Boileau se piquant de î ne tirer aucun profit de ses ouvrages. On sait de même que La Bruyère donna ses Caractères à son libraire, pour constituer une dot à l'enfant de ce-
lui-ci, la petite Michallet : on dit qu'ils rapportèrent au libraire 100,000 francs K Ainsi, les seuls livres qui aient eu au ,xviie siècle un succès lucratif n'ont rien rapporté à leurs auteurs. Ce désintéressement de Boileau et de La Bruyère, autant que la certitude d'un débit rapide, a dû encourager leurs libraires €t les poussera multiplier les éditions. Mais les écrivains qui étaient obligés, — comme La Fontaine, nous l'avons vu, — de tirer de leurs écrits « un profit légitime », ne trouvaient pas si aisément des éditeurs. Sans prétendre qu'en ce qui concerne les facilités pour le talent de se produire et d'arriver au public, tout soit bien aujourd'hui, il est bien sûr que tout est mieux et que nous n'avons à cet égard rien à regretter du passé. Le fait est si clair que personne n'en douterait, si les Chatterton modernes n'avaient à plaisir obscurci la question, en y mêlant des raisons de sentiment, de hautes considérations sur le sacerdoce de l'Art, et des épanchements mélancoliques.