Mervezin, Histoire de la poésie française
avoir donné toutes ses premières pièces, le Ciel même, ait sufû, du moins pendant les premières années, pour assurer îa prospérité du nouveau théâtre. Car, en 1634, deux ans avant le Ciel, la Gazette nous parle d'une représentation de la Sophonisbe de Mayret, « par Mondory et son ancienne troupe encore ralliée pour cette fois i. » Le théâtre se soutint néanmoins, grâce à
L'inimitable Mondory,
Lequel rime au grand Scudéry 2,
et aussi, grâce aux écrivains de haut renom qui lui
apportèrent leurs pièces, le grand Scudëry d'abord, et puis aussi Corneille qui, à la fin de sa carrière, revint à ce théâtre, témoin de ses premiers triomphes. Il lui donna quelques-unes de ses dernières pièces et la meilleure de toutes, Sertorius.
D'ailleurs le théâtre du Marais, outre plusieurs pièces de Scarron et de Quinault qu'il joua avec succès dans leur nouveauté, obtint, avec le Timocrate de Thomas Corneille, le plus grand succès dramatique de tout le siècle 3 ; car cette tragédie n'eut pas moins de quatre-vingts représentations de suite. Ce théâtre prend du reste dans ses années dernières un caractère particulier; il joue les pièces
2. Scarron, Adieu au Marais et à la place Royale, éd. de 1648, in-4°, p. 13.
3. L'hôtel de Bourgogne joua aussi à son tour Timocrate; mais le succès était épuisé, et, malgré la réputation des Grands Comédiens dans la tragédie, ne s'y soutint pas aussi bien que sur une scène plus modeste.
THÉÂTRE DU MARAIS
à machines, des espèces d'opéras où la musique ne figure que dans les intermèdes, par exemple, la Toison d'or de Pierre Corneille, et les Amours de Jupiter et de Sèmèlè par l'abbé Boyer.
Ce fut même vraiment Boyer qui fut le créateur du genre. Il y avait longtemps qu'il avait fait jouer une pièce à grand spectacle, Ulysse dans Vile de Circè, a représenté sur le théâtre des machines du Marais en 1648 », et c'était à son exemple que Corneille deux ans plus tard avait composé Andromède, représentée par les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, mais non dans leur local habituel peu approprié aux représentations de ce genre : elle avait été jouée dans la salle qu'eut Molière lors de son établissement définitif à Paris, celle du Petit-Bourbon. Mais les Amours de Jupiter et de Sèmèlè paraissent avoir effacé en éclat toutes les pièces du môme, genre, et émerveillé les contemporains.
Boyer ne nous est connu aujourd'hui que par Tépigramme de Racine. Mais dès les premiers temps de sa longue carrière, en 1663, Chapelain le présentait pour une pension en affirmant que « comme poêle de théâtre, il ne le cédait qu'au seul Corneille ». Et sa Judith même, qui lui valut en 1695 Tépigramme sur le pauvre Holopherne, fut un succès, au moins auprès du beau monde. Entre ces deux dates se place l'éloge que fait de lui Chappuzeau en 1 074, quand, énumérant dans son Théâtre français les divers auteurs qui soutiennent alors le théâtre, et ajoutant à cette mention quelque compliment quand il les en juge dignes, il nomme « M. Boyer » avec cette note : « tout feu dans ses vers, tout esprit dans ses pensées : Igneus est ollis vigor et
cœlestis origo. » Il va sans dire qu'il se borne à nommer Racine, sans aucun compliment.
Les Amours de Jupiter et de Sèmèlè eurent-ils l'honneur d'éveiller chez le jeune roi ce goût particulier et si prononcé plus tard chez lui pour les opéras mythologiques, où devait exceller Quinault? on serait tenté de le croire. Toujours est-il qu'en 1666, presque avec toute sa cour, dit le gazetier Robinet, Louis XIV vint admirer au Marais
Les machines presque divines Et les vers de monsieur Boyer, Dignes d'un immortel loyer.
La citation suivante permettra au lecteur de juger si en effet la poésie de Boyer était « digne d'un immortel loyer ». Jupiter dit à Sémélé :
Ici loin de Junon et loin de votre cour,
Et sans autre témoin que les yeux de l'amour,
Nous goûterons tous deux ce que dedans les âmes
Répandent de douceurs les plus heureuses flammes;
Tout ce que font sentir de joie et de plaisirs
Le commerce amoureux des yeux et des soupirs;
Les combats d'amitié, de soins, de déférences;
Les flatteurs entretiens, les tendres confidences;
Les beaux emportements de l'esprit et du cœur;
Les charmes composés de flamme et de langueur;
Les doux égarements, les aimables faiblesses,
Les extases d'amour, les transports, les tendresses, etc.
En tout cas, Boyer reçut, cette année même, le loyer que méritait cette belle poésie: il fut reçu à l'Académie sept ans avant Racine, et il devait pendant trente ans encore justifier le choix de la
THÉÂTRE DU MARAIS
compagnie par des vers de la force de ceux-là.
Ce succès encouragea de plus en plus le théâtre dans cette voie de paganisme à grand spectacle, et l'on eut encore, en quatre ans, la Fêle de Vénus, par l'abbé Boyer, les Amours de Vénus et d'Adonis, et les Amours du Soleil, par de Visé. Est -il besoin d'ajouter que dans toutes ces pièces on n'épargnait pas les allusions flatteuses pour le roi? Dans la dernière, le Soleil ordonnait aux neuf Muses de chanter « l'heureux monarque des lys ». Ce genre de littérature eut plus tard son pendant dans les peintures de Versailles, où Louis XIV se faisait représenter en dieu de l'Olympe entouré des princes et princesses de sa famille, également transformés en divinités. On peut dire que Boyer et par conséquent le théâtre du Marais ont été vraiment ainsi les inventeurs du genre qui sera l'opéra, — l'opéra du grand siècle du moins. C'est seulement en mars 1671 qu'on représente en public la première tragédie française en musique; et deux ans après, Quinault, unissant son talent facile à celui de Lulli, va commencer cette série de pièces mythologiques et courtisanesques qui plaisaient tant au roi.
Le théâtre du Marais *, qui a eu le mérite, plus
1. Liste des acteurs du Marais, en juin 1673, au moment de la suppression de leur théâtre, selon les frères Parfaict, t. XI, p. 293:
MM. La Roque, MM,nes Des Urlis,
Verneuil, Auzillon, Dupin, Dupin,
Sur les registres, et dans la liste donnée par Chappuzeau pour le
Dauvilliers, Guéri n d'Estriché.
Vallée, Guyot.
intéressant pour nous, de produire le premier en. public le grand Corneille, a eu aussi celui de mettre en évidence l'actrice qui devait plus tard contribuer au succès des pièces de Racine, M1Ie de Champmeslé; elle passa depuis à l'hôtel de Bourgogne, et en 1679 à l'hôtel Guénegaud. C'était changer bien souvent, et il faut croire que ce goût-là était fort prononcé chez elle, même ailleurs qu'en amour. Si, selon le calembour du temps, elle prit racine à l'hôtel de Bourgogne, ce ne fut toujours pas pour longtemps.
En 1673, le théâtre fut fermé, et les comédiens de cette troupe se réunirent les uns à ceux de l'hôtel de Bourgogne, les autres à la troupe de Molière, quand celle-ci, après la mort de son chef, s'installa rue Mazarine, à l'hôtel Guénegaud.