Ce chiffre est, du reste, évidemment très-exagéré
LES AUTEURS
nommée rapide et éclatante ; c'est ce qu'on ne conteste pas, puisque aujourd'hui encore le théâtre est, à cet égard, non pas le seul moyen, mais le plus prompt et le plus retentissant. Mais ce qu'on ignore ou ce qu'on oublie, c'est que seul aussi le théâtre pouvait offrir à l'écrivain une rémunération trèsinsuffisante sans doute, très-peu proportionnée à son mérite, s'il s'appelait Corneille ou Racine, mais fort supérieure en tout cas à celle qu'il pouvait attendre ailleurs des libraires et du public. C'est ce qu'il faut établir par des chiffres et par des faits.
Quelles étaient alors au théâtre les conditions faites aux auteurs? Ghappuzeau nous le dira :
« La plus ordinaire condition et la plus juste de côté et d'autre est de faire entrer l'auteur pour deux parts dans toutes les représentations de sa pièce jusques à un certain temps1. Par exemple, si on reçoit dans une chambrée (c'est ce que les comédiens appellent ce qui leur revient d'une représentation ou la recette du jour), si l'on reçoit, dis-je, dans une chambrée 1,660 livres, et que la troupe soit composée de quatorze parts, l'auteur ce soir-là aura pour les deux parts 200 livres, les autres 60 livres plus ou moins étant levées par préciput pour les
1. Cet usage, d'après les frères Parfaict, t. VII, p. 429, daterait seulement de 1653. Tristan, qui était alors en haute réputation, s'était chargé de lire aux comédiens la première pièce de Quinault (fort jeune alors), les Rivales. Les comédiens, la croyant de Tristan, lui en offrirent cent écus; ils n'en voulurent plus donner que cinquante, quand ils eurent appris qu'elle était d'un débutant. Tristan proposa alors aux comédiens d'accorder à Quinault le neuvième de la recette pour chaque représentation « pendant le temps que la pièce serait représentée dans sa nouveauté ». Cette condition fut acceptée et devint plus tard un usage général.
frais ordinaires, comme les lumières et les gages des officiers 1. Si la pièce a un grand succès et tient bon au double, vingt fois de suite, l'auteur est riche, et les comédiens le sont aussi; et si la pièce a le malheur d'échouer, ou parce qu'elle ne se soutient pas d'elle-même ou parce qu'elle manque de partisans qui laissent aux critiques le champ libre pour la décrier, on ne s'opiniâtre pas à la jouer davantage, et l'on se console de part et d'autre le mieux que l'on peut, comme il faut se consoler en ce monde de tous les événements fâcheux. Mais cela n'arrive que très-rarement, et les comédiens savent trop bien pressentir le succès que peut avoir un ouvrage.
(( Quelquefois les comédiens payent l'ouvrage comptant, jusques à 200'pistoles et au delà, en le prenant des mains de l'auteur et au hasard du succès. Mais le hasard n'est pas grand quand l'auteur est dans une haute réputation et que tous ses ouvrages précédents ont réussi; et ce n'est qu'à ceux de cette volée que se font ces belles conditions du comptant ou des deux parts. Quand la pièce a un grand succès, et au delà de ce que les comédiens s'en étaient promis, comme ils sont généreux, ils font de plus quelques présents à l'auteur, qui se trouve engagé par là de conserver son affection à la troupe.
« Mais pour une première pièce et à un auteur dont le nom n'est pas connu, ils ne donnent point d'argent ou n'en donnent que fort peu, ne le considérant que comme un apprenti qui se doit con-