‹ Le théâtre français sous Louis XIVChapitre 74 sur 132 · Histoire du Théâtre-Français, t. XV, p · texte numérisé non relu

Histoire du Théâtre-Français, t. XV, p

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. que par conséquent on ne peut guère mettre cette absence du public sur le compte de la cabale financière : une cabale peut faire siffler une pièce ; il lui est plus difficile d'écarter si promptement le public. La cabale qui avait cherché à faire tomber la Phèdre de Racine, sans y réussir, s'était avisée de louer les premières loges et de les laisser vides; mais, loin de diminuer les recettes, ce procédé n'était propre, au contraire, qu'à les soutenir. De plus, les Agioteurs, comédie de Dancourt, qui fronde les mêmes ridicules, a, au mois d'octobre suivant, vingt représentations. Il est bien sûr que Turcaret était plus redoutable pour les financiers que les Agioteurs; mais iî est à croire que s'ils s'étaient montrés aussi susceptibles qu'on le dit pour la première pièce, ils l'eussent bien été aussi un peu pour la seconde, et il était certainement plus facile de faire tomber les Agioteurs que Turcaret.

On ne peut guère davantage attribuer cet insuccès au froid; car une tragédie obscure, Hèrode, dont la première représentation a lieu le lendemain de celle de Turcaret, donne neuf représentations avant la clôture, et à la huitième, avec la petite pièce, la Sérénade, elle fait encore 1,376 * 18 s de recette. Il faut ajouter enfin que le froid aurait pu avoir quelque influence en effet sur les trois premières représentations, et ce sont précisément celles qui sont le plus productives. Mais le froid cessa le 20 février1 : ce n'est donc pas cette cause qui a

4. Pendant cet hiver, il y eut deux périodes de gelée, du 5 au 25 janvier, du 30 janvier au 20 février. Voyez le Journal des rèjnrsde Louis XIV et Louis XV, par P. Narbonne, commissaire de police à Versailles, publié, en 18G8, par M. Le Roy.

fait baisser progressivement les recettes suivantes.

Il paraît bien, par l'animosité extrême que Le Sage manifesta depuis en toute occasion contre la Comédie-Française, qu'il dut attribuer son échec aux comédiens. Ils semblent en effet ne pas avoir été très-bien disposés pour la pièce ; l'auteur fait dire à un des personnages du prologue : « Les comédiens se flattent sans doute que la pièce réussira? » Et son interlocuteur lui répond : « Pardonnez -moi; les comédiens n'en ont pas bonne opinion. » Ce manque de confiance de leur part fit-il échouer Tur caret? Ce qui est certain , c'est que le chiffre des deux dernières recettes, quelque faible qu'il fût, ne l'était pourtant pas assez pour autoriser les comédiens à ne plus jouer la pièce.

Voici à la fin du règne les règles suivies à l'égard des auteurs, telle que Boindin nous les résume1.

L'auteur d'une pièce en cinq actes touche le neuvième de la recette, jusqu'à ce qu'elle tombe deux fois de suite ou trois fois séparément au-dessous de 500 livres : a Alors, elle est ce qu'on appelle dans les règles, et les comédiens cessent de la jouer. »

Pour une pièce de trois actes à un acte, l'auteur touche le dix-huitième de la recette, tant qu'elle n'est pas tombée au-dessous de 300 francs deux jours de suite ou trois fois séparément,

1. Dans sa première lettre historique sur la Comédie-Française* 1719, p. 17. Le règlement de Vopéra, en 1713, fixe ainsi les droits/ d'auteur, pour les pièces en musique : le poëte et le musicien touchent chacun cent francs pour chacune des dix premières représentations, et cinquante francs pour chacune des vingt suivantes, quand la pièce est en cinq actes : les pièces en trois acte^s leur assurent soixante francs aux dix premières représentations, et trente aux vingt suivantes.

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Ces règles, si on les eût appliquées au Misanthrope, eussent fait supprimer, comme tombée, la pièce après la onzième représentation; il est certain toutefois que les recettes avaient considérablement augmenté depuis 1666.

Mais ces mêmes règles, en les supposant en vigueur en 1709, année de Turcaret, n'auraient pu l'éloigner de la scène, puisque, malgré la faiblesse honteuse des recettes, il n'était pas tombé une seule fois au-dessous de 500 francs. Il y a là une preuve évidente de la mauvaise volonté des comédiens, quel qu'en ait été le motif, intéressé ou non.

On ne peut supposer ici de malveillance de la part de l'autorité, car nous voyons Monseigneur (le grand dauphin) intervenir pour faire reprendre la pièce, qui obtint alors plus de succès1. Mais ce qui est certain, c'est que le principal coupable ici ce fut le public, en ne soutenant pas une pièce dont le succès devait l'intéresser à tant de titres, et qui n'était pas seulement un chef-d'œuvre : c'était encore sa vengeance, ou plutôt un acte de justice auquel il aurait dû s'associer.

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