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CHAPITRE III

LA DÉCADENCE

Quoique le théâtre n'ait jamais été plus suivi que pendant les dernières années du règne, la produc-

1. Elle avait d'ailleurs été jouée à la cour dans sa nouveauté, le 26 février 1709.

LA DÉCADENCE

tion dramatique s'est fort ralentie. La proportion des tragédies et des comédies représentées reste à peu près la même qu'au commencement du règne-, mais des unes comme des autres, on en représente moitié moins1. Il est certain qu'en 1665, par exemple, il y avait trois théâtres, ce qui donnait aux auteurs bien plus de facilité pour se produire; mais ces théâtres ne jouaient que trois fois par semaine, et les troupes étaient peu nombreuses En 1705 la Comédie-Française jouait tous les jours, et son personnel était considérable. Mais la quantité des pièces représentées ne serait rien, si la qualité du moins offrait quelque compensation.

Il y a, parmi les auteurs d'alors, comme parmi ceux de tous les temps, deux classes : ceux qui ont du talent et ceux qui n'en ont pas.

Ces derniers s'adonnent en général à la tragédie. Malgré toutes les plaintes qui retentissent alors contre la sévérité du public, c'est de son indulgence que l'on s'étonne quand on s'avise de lire quelqu'une des tragédies qui ont eu alors le plus de succès.

Cette indulgence datait de loin : depuis la retraite de Corneille et de Racine, le public cherchait évidemment à ne pas décourager leurs héritiers possibles. C'est la seule raison qui puisse expliquer le succès de quelques incroyables platitudes, entre autres d'une tragédie dont on ne parle guère, mais qui n'en eut pas moins un succès soutenu, — Gèta.

1. De 4660 à 1675, on peut compter 63 tragédies et 129 comédies représentées. De 1700 à 1715, on ne compte que 33 tragédie» et 72 comédies.

LES AUTEURS

Elle fut très-bien accueillie à Paris et souvent reprise. Elle fut deux fois jouée à la cour dans sa nouveauté: Dangeau nous affirme qu'à Versailles on la trouva « fort belle ».

Il est difficile pourtant d'imaginer rien de plus vulgaire et de plus plat. L'action est fort simple, et ce n'est ni l'intérêt de l'intrigue ni la nouveauté du sujet qui peut expliquer la réussite de Gèta à la ville et à la cour. C'est le sujet de Britannicus, une rivalité d'amour et d'ambition entre deux frères, qui, au lieu de s'appeler Néron et Britannicus, s'appellent ici Garacalla et Géta. Quant au style, en voici un échantillon :

Ah! madame, De grâce rappelez le calme dans votre âme, Et daignez regarder dans ce cœur enflammé Ce beau feu par vos yeux dans un temple allumé... Le repos de mes jours sur notre hymen se fonde; Mon bonheur produira celui de tout le monde. Pouvez-vous espérer de faire un plus grand bien Que le bonheur du monde, et le vôtre, et le mien?

Ce qu'il y a de singulier, c'est que l'on a contesté à l'auteur inconnu jusqu'alors de Gèta, Péchantré, la propriété de ce chef-d'œuvre. Selon une note communiquée aux frères Parfaict, l'auteur de Gèta serait un nommé Dumbelot, et Baron aurait refait en partie le cinquième acte. C'est du reste un fait général à cette date que l'incertitude sur les véritables auteurs des pièces : c'est au père La Rue, jésuite, qu'on attribue la paternité de plusieurs pièces de Baron, et il est certain que Dancourt a prêté son nom à plusieurs pièces dont il n'était pas l'auteur.

LA DÉCADENCE

Pendant toute la seconde moitié du règne, les tragédies représentées, avec moins de succès d'ailleurs, que celle de Péchantré, ne s'élèvent guère au-dessus de Gela. Si l'on en excepte le Manlius de La Fosse, et dans les premières années du xvnr3 siècle, les pièces de début de Crébillon, c'est la nullité même. Mayret, Duryer, Tristan, Rotrou surtout, étaient quelque chose auprès de Corneille-, Quinault et Thomas Corneille, auprès de Racine. Après eux, rien. On n'y trouve pas même alors à citer quelque chose qui vaille ces vers du vieux Tristan, racontant la mort d'un héros :

La gloire l'a suivi jusqu'à la sépulture : Quand il s'est vu lassé de mille actes guerriers, Il a rendu l'esprit, accablé de lauriers, Et lorsqu'il est tombé, sanglant, sur la poussière, Les mains de la victoire ont fermé sa paupière.

Et cela était écrit en 1637 l. Ces fiertés de style, qui se rencontrent si souvent alors au milieu du vieux langage, ne se retrouvent plus chez les tristes successeurs de Racine, même chez des écrivains plus solides après tout que Péchantré. C'est toujours la platitude uniforme et soutenue.

Pour comble d'infortune, après le succès d'Esther à la cour, la tragédie eut à subir une invasion d'abbés, qui prétendaient la sanctifier. Des tragédies faites à l'imitation des deux pièces sacrées de Racine, frappaient à la porte du théâtre. Le premier qui réussit à se la faire ouvrir était le vieil abbé Royer avec sa Judith: « C'est une erreur, disait-il, qui a infecté

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