Panthée, acte V, scène i
LES AUTEURS
beaucoup d'esprits, qu'il était presque impossible d'accommoder heureusement au théâtre les sujets tirés de l'Écriture sainte et de l'histoire chrétienne. » « Indigné contre une opinion si fausse et si pernicieuse, » après y avoir mûrement réfléchi, l'abbé Boyer avait fini par découvrir qu'elle « venait de l'ignorance de l'art, de la faiblesse du génie, de la stérilité des inventions »; de plus, ajoutait-il, « il y a peu de modèles de ce genre d'écrire : c'est une route nouvelle ». Néanmoins le vieux gascon n'avait pas craint de s'y aventurer. Cette audace d'un génie créateur était pourtant assez justifiée par l'exemple de Corneille, de Racine et môme de Rotrou; après Polyeucte, Athalie et aussi Saint- Genesl, Boyer n'était peut-être pas aussi novateur qu'il croyait l'être. Sa tentative réussit d'abord, comme nous l'avons vu, non pas auprès du parterre, mais parmi les dames qui trouvèrent qu'il était bon genre d'y venir pleurer à la « scène des mouchoirs ». Il est vrai que la pièce fut représentée dans un temps consacré aux exercices de piété : elle tint l'affiche tout un carême. Mais Pâques et surtout l'impression lui furent fatales : elle fut sifflée à la Quasimodo , et Judith (Mme de Champmeslé) qui n'avait pas peu contribué à soutenir antérieurement la pièce, fit alors l'incartade si connue de s'adresser au parterre, el de lui demander pourquoi il sifflait une pièce applaudie pendant tout le carême : « C'est, lui répondit une voix, que pendant le carême les sifflets étaient à Versailles, aux sermons de M. l'abbé Boileau. » Néanmoins, Boyer, content de son succès provisoire, qui devait faire crever de dépit Mans de Racine, disait-il, malgré son épigramme, se félicitait
LA DÉCADEKCE.
d'avoir « pu édifier et divertir en même temps ». Il faut, ajoutait-il fièrement, que, sous le règne de Louis le Grand, après avoir vu « l'hérésie exterminée..., on voie la piété florissante au milieu des plaisirs, les spectacles consacrés, le théâtre sanc- " tifié1 ».
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on fit à la Judith de Boyer l'honneur de la critiquer. Il parut une brochure, polie, mais fort hostile à la pièce : Entretien sur le théâtre au sujet de Judith. Elle n'a pas moins de 82 pages. Rien ne manquait à la gloire de l'abbé Boyer. On le discutait.
Après Boyer, l'abbé Brueys continua cette tentative édifiante avec sa Gabinie, vierge et martyre, en avertissant qu'elle était empruntée à une tragédie latine d'un père jésuite. A vrai dire, le Théâtre-Français tendait à devenir une succursale du collège Louisle-Grand. Peu de succès pourtant pour Gabinie à la ville, quoique la pièce fût aussi représentée en carême. Mais à la cour, séjour d'une piété plus ardente, « elle réussit fort bien », selon Dangeau : « c'est, dit-il, une pièce dans le goût de Polymcte. »
Il est vrai que Pulyeucte pouvait avoir ses dangers alors. L'abbé Languet de Gergy, le même qui lança la légende de Marie-Alacoque et du Sacré-Cœur, a publié un mémoire de Mnl.e de Maintenon2, adressé au roi, en 1688, sur les moyens de convertir les protestants, où elle disait : « Il faudrait surtout interdire les spectacles qui donnent une idée de mar-