Préface de Judith
2. Réimprimé par M. Théophile Lavallée, 1863. Voir pour la citation, p. 264.
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tyre, rien n'étant plus dangereux pour les nouveaux catholiques et pour les anciens. »
C'est peut-être là ce qui explique un fait qui d'abord surprend. Du moment que le public d'alors avait conservé heureusement un goût si vif pour les anciens chefs-d'œuvre dont les nouveaux n'étaient guère de nature à le distraire, et que l'on voulait le pousser à la dévotion, rien n'eût été plus simple que de lui donner Polyeucle. Or on remarque au contraire que Polyeucte n'est pas joué très-souvent pendant ces années-là. Le trouvait-on dangereux en effet « pour les nouveaux catholiques et pour les anciens? »
L'Ancien Testament n'offrait pas le même péril que la Vie des Saints. Aussi quelques-unes de ses plus terribles légendes fournissent-elles des sujets aux tragédies de carême. C'était Saui, et ensuite Hèrode de l'abbé Nadal; Joseph de l'abbé Genest; Absalon, puis Jonalhas de Duché, qui avaient été déjà représentés par les demoiselles de Saint-Cyr. Toutes ces comédies de dévotion, pour nous servir de l'heureuse expression de Dangeau, qui pourtant n'y entend pas malice1, avaient donc été primitivement ou pu être des tragédies d'éducation; et qu'elles vinssent de Louis- le- Grand ou de Saint-Cyr, elles se sentaient assez de leur origine2.
4. « Samedi 5 décembre 1699, le roi, le soir chez Mmc de Maintenon, vit une comédie de dévotion intitulée Jonathas, qui fut jouée par M,ne la duchesse de Bourgogne et par la famille de Noailles. »
2. Mmft de Caylus se trompe dans ses Mémoires quand elle dit •que ces tragédies, ou soi-disant telles, furent ensevelies à Saint- Cyr. Malheureusement, non.
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Nous devons dire toutefois que les abbés, qui affluaient alors au théâtre comme à l'Académie, ne sacrifiaient pas tous uniquement à la Melpomène nouvelle, devenue pieuse et en voie de canonisation. Boyer et Brueys avaient antérieurement cultivé le genre profane, où l'abbé Abeille et l'abbé Pellegrin puisaient également quelques inspirations.
Mais cette littérature ecclésiastique formait un contraste étrange avec le ton que la comédie prenait alors. Citer les noms de Regnard, de Dufresny, de Dancourt, de Le Sage, c'est rappeler sans doute quelques-unes des comédies les plus vives et les plus éveillées du Théâtre-Français ; peut-être après les tragédies soporifiques que nous venons de rappeler, le public éprouvait -il davantage le besoin d'être émouslillé et ragaillardi. Mais il faut convenir que la littérature édifiante trouvait là une dangereuse contre-partie. Sans prétendre, comme Boyer, faire du théâtre un lieu de sanctification, on aurait pu y souhaiter, même au nom de la simple morale laïque, un peu plus de réserve et moins d'indulgence pour les vices que suffisait à réprouver l'honneur mondain.
Dans presque toutes ces pièces charmantes, le personnage qui anime la scène, qui égaie le public, c'est Crispin, c'est Frontin; c'est le fripon que Molière avait réduit à un rôle subalterne1, et qui reparaît ici en première ligne. Ce sera Gil Blas dans le roman. Et encore faut-il ajouter que Frontin ou
1. Sauf dans sa première pièce, l'Étourdi, et dans les Fourberies 'h Scnpin, deux imitations d'ailleurs de la comédie italienne ou latine.
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Crispin n'est pas toujours le plus méprisable personnage des pièces où- il figure. Dans Turcaret, c'est, somme toute, le plus intéressant.
« La plupart des héros de Le Sage, a dit très-bien M. Émile Deschanel, ne brillent pas par le sens moral; presque tous sont des picaros; et, comme dit le pauvre François Villon,
Nécessité fait gens méprendre!...
Ils n'ont pas même toujours cette faible excuse; et, dans toutes les conditions, ils sont très-indifférents au bien et au mal : tantôt dupes, tantôt fripons ; tantôt volés, tantôt voleurs; ail hasard, selon la rencontre, au gré du vent qui souffle, au choc de l'heure présente; ils se laissent faire par les choses et n'essayent pas de lutter contre la fortune ou l'occasion. Ils sont d'une franchise qu'on qualifierait d'étonnante, si elle leur coûtait; mais leur effronterie est la candeur du vice. Ils ne connaissent point les scrupules. Ils n'ont pas de répugnance pour l'honnêteté, ils l'ignorent; ils y peuvent tomber par mégarde; mais la nature et la vie sont ainsi faites que le contraire arrive plus souvent1. » Tout est vrai et exquis dans cette page charmante; et cette appréciation si juste et si mesurée pourrait s'étendre, des pièces et des romans de Le Sage, à toute la comédie contemporaine.
On peut même trouver que, toute morale mise à part, la comédie semblait 'assez peu se préoccuper des conditions de l'art véritable, tel que l'avait com-