CHAPITRE PREMIER
S'il fallait en croire Gliappuzeau1, la vie des comédiens, au temps du moins où il écrivait, aurait été tout à fait édifiante et de nature à les préserver des avanies que les protégés de Richelieu commençaient déjà à subir, vers 4673, malgré la protection très-effective de Louis XIV :
« Quoique la profession de comédien les oblige de représenter incessamment des intrigues d'amour, de rire et de folâtrer sur le théâtre, de retour chez eux, ce ne sont plus les mêmes; c'est un grand sérieux et un entretien solide, et dans la conduite de leurs familles on découvre la même vertu et la même honnêteté que dans les familles des autres bourgeois qui vivent bien. Ils ont grand soin, les dimanches et fêtes, d'assister aux exercices de piété, et ne représentent alors la comédie qu'après que l'office entier de ces jours-là est achevé, lequel, comme chacun sait, commence la veille aux premières vêpres
1. Chappjizeau, le Théâtre français, liv. III, De la conduits des comédiens.
et finit le lendemain aux secondes, de sorte qu'on ne peut leur reprocher qu'ils aient moins de respect que d'autres pour le dimanche et les fêtes, puisque alors le service de l'Église est achevé, et que le peuple, qui ne peut pas avoir toujours l'esprit tendu à la dévotion, va chercher quelques divertissements honnêtes. Que si l'on trouve mauvais qu'il prenne cette licence, il n'est pas juste de crier contre eux plus que contre d'autres gens à qui on ne dit mot, quoique toute l'après-dînée du dimanche ils tiennent ouverts plusieurs lieux destinés aux divertissements du public, et où il y a moins à profiter qu'au théâtre. Mais aux fêtes solennelles et dans les deux semaines de la Passion, les comédiens ferment le théâtre. Ils se donnent particulièrement, durant ce temps-là, aux exercices pieux, et aiment surtout la prédication, qui est un des plus utiles. Quelquesuns d'entre eux m'ont dit que, puisqu'ils avaient embrassé un genre de vie qui est fort du monde, ils devaient hors de leurs occupations travailler doublement à s'en détacher, et cette pensée est fort chrétienne. Aussi la charité, qui couvre une multitude de péchés, est fort en usage entre les comédiens-, ils en donnent des marques assez visibles, ils font des aumônes et particulières et générales, et les troupes de Paris prennent, de leur mouvement, des boîtes de plusieurs hôpitaux et maisons religieuses^, qu'on leur ouvre tous les mois. J'ai vu même des troupes de campagne, qui ne font pas de grands gains, dévouer aux hôpitaux des lieux où elles se trouvent la recette entière d'une représentation, choisissant pour ce jour-là leur plus belle pièce pour attirer plus de monde. »
Chappuzeau, en combattant des préjugés qui nuisaient aussi bien à la moralité qu'à la considération des comédiens, en leur décernant toutes ces louanges un peu trop flatteuses pour être rigoureusement vraies, avait sans doute l'intention honnête de les encourager à les mériter. Les justifiaient-ils en général par leur conduite? Je le croirais volontiers, à la date du moins où écrivait Ghappuzeau (1674). Beaucoup d'entre eux étaient estimés et semblent avoir été estimables. La Grange, par exemple, à n'en juger même que par son registre, était tout le contraire de l'idée qu'on se fait du comédien bohème, à la vie débraillée et décousue : il est impossible d'être d'une exactitude plus scrupuleuse et de procédés plus nets dans toutes les questions de probité; ses évidentes habitudes de régularité bourgeoise font supposer chez lui certaines qualités, non des plus élevées sans doute, mais an moins de celles qu'on n'est guère disposé à soupçonner chez un comédien. De plus, c'est manifestement un bon cœur : il s'intéresse à tout ce qui arrive à ses proches et à ses amis, il mentionne exactement sur son registre les événements domestiques, mariages, morts, naissances, baptêmes, le tout pêle-mêle avec les indications des pièces jouées et des recettes1.
1. « M. Cyprien Ragueneau, père de ma femme, est .mort à Lycfh, le 18e août 1654, en l'église Saint-Michel (sic).
« Le père Arnoult, frère utérin de ma femme, est mort à Avignon, le 29e octobre 1009, aux Célestins.
« Marie Bru net, mère de ma femme, est morte à Paris, le 15e mars, et enterrée aux Quinze-Vingts, » etc.
Voici sur sa femme maintenant :
« Lundi 12 novembre 1672, MUe do La Grange est accouchée de
i Quant aux comédiennes de cette première époque^ je ne prétends pas assurément garantir leur vertu ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elles sont presque toutes mariées, ce qui est déjà quelque chose : l'habitude du célibat ne viendra que plus tard. En outre, on leur voit un nombre d'enfants qui ne suppose pas des mœurs bien débordées : M1,e Beauval, celle qui joua d'original la Nicole du Bourgeois gentilhomme, eut jusqu'à vingt-huit enfants! Cela ne laissait pas que d'être un embarras pour la comédie. On voit, par exemple, sur le registre que, le 16 mai 1681, le Deuil, qui devait être représenté à Versailles, « n'a pu être joué à cause que M,le Eeauval est accouchée ». Cette cause de relâche se présente plusieurs fois pour d'autres. L'abbé de Pure dit : « Il serait à souhaiter que toutes les comédiennes fussent et jeunes et belles, et, s'il se pouvait, toujours filles, ou du moins jamais grosses. Car, outre ce que la fécondité de leur ventre coûte à la beauté de leur visage ou de leur taille, c'est un mal qui dure plus depuis qu'il a commencé qu'il ne tarde à revenir depuis qu'il a fini *. » On voit qu'en souhaitant que les comédiennes soient jeunes, jolies, filles, ou du moins jamais grosses, l'abbé se préoccupe un peu plus des intérêts du théâtre que de ceux de la morale.
Quant aux pratiques religieuses, on en trouve à tout moment la trace, non-seulement chez les comédiens italiens, qui se piquent d'une grande régularité à cet égard, et qui, au moment où, ayant enfin
deux filles. Parrains et marraines : 1° M. de Verneuil et Mlle Molière ; 2° M. de Molière et Mlle de Brie. » 1. Idée des spectacles, p. 170.
un théâtre à eux, ils peuvent jouer tous les jours, s'abs tiennent scrupuleusement de jouer le vendredi *; mais aussi chez les comédiens français, plus suspects pourtant à cet égard.
Le testament de Madeleine Béjart, dicté par elle pendant sa dernière maladie qui fut longue, indique des sentiments très-dévots : elle fonde à perpétuité pour elle en l'église Saint -Paul deux messes de requiem par semaine; elle fonde également une rente de 5 sous par jour à distribuer à cinq pauvres de la même paroisse « en l'honneur des cinq plaies de Notre- Seigneur. » Ces fondations, qui se montent à 200 livres de rente perpétuelle, furent acceptées par les marguilliers de la paroisse *.
1, Môme à une date ou l'hypocrisie était inutile et ne pouvait servir à rien, sous la Régence, on ne peut guère douter de leur dévotion. Desboulmiers, qui a eu connaissance de leurs registres, dit que le premier (après leur rétablissement) commence ainsi : « Au nom de Dieu, de la Vierge Marie, de saint François de Paul et des âmes du purgatoire, nous avons commencé le 18 mai 171G par Vlnganno fortunato. » (Histoire du Théâtre italien, tome I, p. 226.)
2. « Le 17 février de la présente année (1672) Mlle Béjart est morte... Elle est enterrée à Saint-Paul, sous les charniers. » Registre de la Grange. Nous devons faire remarquer ici que l'expression sous les charniers n'a pas le sens défavorable qu'on serait tenté de lui attribuer ; elle indiquait seulement une partie du cimetière attenant à l'église. — Si le registre de la Grange témoigne souvent par des notes prises évidemment pour lui seul de sentiments sérieux au sujet de la vie et de la mort, on trouve, en revanche, sur d'autres registres, ceux de l'état civil tenus alors par les curés, que la pensée de la mort, au moins de celle d'autrui, n'empêchait pas toujours ces derniers d'être d'assez bons vivants. Prenons pour exemple les registres de cette même paroisse de Saint-Paul; M. Taillandier a recueilli ce fait : à la suite d'une inhumation faite le 16 octobre 1650, le vicaire ajoute : « M. de
Il faut bien avouer cependant qu'à une époque où ies pratiques religieuses étaient obligatoires, elles ne prouvent pas toujours une piété sincère et vraie, et l'on ne sait trop ce qu'on doit penser, quand on voit voit Molière lui-même avoir un confesseur attitré, « M. Bernard, prêtre habitué en l'église de Saint- Germain, » lequel est cité, au moment de la mort du poëte, comme lui ayant administré les « sacrements à Pâques dernier1. » Mais, quoi qu'il en soit, on voit par cet exemple combien est faux ce que Bossue t affirmera plus tard, que « la pratique constante est de priver des sacrements et à la vie et à la mort ceux qui jouent la comédie, s'ils ne renoncent à leur art, et de les passer à la sainte table comme des pécheurs publics 2. » Pour qu'un prêtre eût osé donner les sacrements à l'auteur du Tartuffe, en 1672, il fallait bien qu'alors cette pratique constante fût loin d'être rigoureusement observée. Plus tard, l'attitude du clergé à l'égard des comédiens changea, et aussi, je le crois, les mœurs des comédiens. Ce n'est pas
Saint-Paul (son curé) me commanda d'aller dîner avec lui, où de sa grâce je fis bonne chère; vivat ad multos annos. » Les suites de cette bonne chère sont mentionnées le lendemain après un autre enterrement : « Je pris un lavement pour apaiser une colique a. »
Et tous ces détails de bonne chère, de digestions plus ou moins pénibles, et de lavements, sont jetés pêle-mêle au milieu de circonstances d'un caractère fort différent et qui auraient dû, ce semble, écarter chez un croyant véritable toute préoccupation d'un autre genre comme une profanation scandaleuse.
1. Voyez M. Eudore Soulié, Recherches sur Molière, p. 79, et aussi p. 261. Il cite des documents incontestables.