‹ Le théâtre français sous Louis XIVChapitre 83 sur 132 · P. 228 du même ouvrage · texte numérisé non relu

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vêque de Paris depuis 1695), le clergé se fût mis à refuser le mariage aux comédiens, ce refus n'avait pas dû contribuer à les moraliser. On n'a ni à discuter ni à blâmer des prescriptions rigoureuses qui pouvaient être, de la part du cardinal de Noailles et de ses subordonnés, une affaire de conscience, une impérieuse obligation. Mais il faut convenir que, dans la situation qui était faite ainsi aux comédiens, leur caractère officiel, comme « Troupe des comédiens du Roi entretenue par Sa Majesté », était quelque chose d'assez étrange.

En signalant pour point de départ de cette animosité contre le théâtre la représentation de Tartuffe, nous n'entendons blâmer personne. Quand on parle de cette immortelle peinture de l'hypocrisie, c'est bien le moins d'être soi-même* sincère et de ne pas faire semblant de s'étonner des colères soulevées par cette comédie. On dirait vraiment qu'elle n'a pu irriter que les Tartuffes, et que quiconque se prononçait contre la pièce se dénonçait comme un hypocrite. Nous ne savons pas au juste quelles étaient les intentions de Molière, et si lui-même s'en rendait bien compte; mais pouvait-il se faire illusion sur la portée de sa pièce? Toutes ces distinctions que faisait Molière entre la vraie et la fausse dévotion, et que l'on répète encore au sujet de cette pièce, disparaissaient pour le plus grand nombre; et de même qu'à propos de choses beaucoup moins graves, en attaquant les fausses précieuses, Molière pouvait bien se douter que les vraies se sentiraient atteintes, de même aussi cette double caricature d'une dévotion sincère chez Orgont d'une dévotion menteuse chez Tartuffe, prô-

tait à des assimilations que Molière devait prévoir. Il faut être ici de bonne foi : je le demande à tout croyant sincère, quelle que soit sa croyance, — religieuse, philosophique, politique, — serait-il bien aise de voir offrir aux adversaires de ses convictions l'occasion d'une confusion trop facile entre ce qu'elles ont de respectable chez les uns, de comique ou d'odieux chez les autres? Laissons de côté les opinions qui nous divisent ? en voici une du moins qui nous réunit, en théorie du moins : le patriotisme. Il a, lui aussi, ses Orgons et ses Tartuffes : quel est le patriote sincère qui ne verrait aucun inconvénient dans la peinture des abus, des ridicules, de l'hypocrisie même du patriotisme, au moins comme chacun l'entend, pour lui et son parti? Un homme sincère, s'il a l'habitude de compter avec sa conscience, se sent assez de peine à comprendre chez autrui les idées qu'il ne partage pas, pour s'attendre à rencontrer lui-même les mêmes préventions, et à voir traiter peut-être d'hypocrisie calculée ce qui peut n'être chez lui que faiblesse ou inconséquence. Oui, Bourdaloue et d'autres tout aussi peu suspects de ressembler à Tartuffe avaient le droit de se scandaliser et de trouver la pièce dangereuse. Ceci soit dit en passant pour excuser des préventions qui n'étaient que trop naturelles, et non une intolérance, et surtout des calomnies, qui ne sont jamais excusables.

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