‹ Le théâtre français sous Louis XIVChapitre 85 sur 132 · Lettre du 8 août 1G87, à Boileau · texte numérisé non relu

Lettre du 8 août 1G87, à Boileau

obtenu qu'ils ne seraient point à l'Hôtel de Sourdis, parce que de leur théâtre on aurait entendu tout à plein les orgues, et de l'église on aurait parfaitement entendu les violons. »

C'est un peu exagéré : l'Hôtel de Sourdis étant à l'angle de la rue de l'Arbre-Sec, sur l'alignement actuel de la rue de Rivoli, il aurait fallu avoir l'ouïe bien fine pour entendre de l'intérieur de l'église Saint-Germain les six violons de la Comédie, car le privilège de l'Opéra lui interdisait d'avoir un plus grand nombre de symphonistes. D'ailleurs, les offices n'avaient pas lieu aux mêmes heures que les représentations. Nous ferons remarquer, de plus, que cette prétention était au moins nouvelle ; car, quand la Comédie-Italienne et la troupe de Molière étaient au Petit-Bourbon, leur salle touchait par son extrémité au cloître de Saint-Germain-des-Prés, et elle était contiguê* à la chapelle de -la cour, celle où le roi allait souvent faire ses dévotions1. De plus, on avait alors, dans la même salle, souvent représenté des ballets de la cour, et il est bien sûr que les vingt-quatre violons du roi devaient faire beaucoup plus de bruit que n'en eussent fait les six modestes violons de la Comédie à l'hôtel de Sourdis. Enfin, si c'était le voisinage seul qui offusquait, où voulait-on que les pestiférés qui jouaient Tartuffe pussent se transporter dans le Paris d'alors, s'il fallait qu'ils n'y trouvassent dans les environs ni églises,

1. La Gazette nous dit que, le 25 décembre 1655, le roi, accompagné de Monsieur et du cardinal Antoine, a été faire ses dévotions à la chapelle du Petit-Bourbon, qu'il y est retourné le 1er janvier ; et que, dans l'intervalle, il a été (le 31 décembre) au Petit- Bourbon, « prendre le divertissement de la Comédie-Italienne ».

ni chapelles, ni couvents? C'était là-dessus sans doute que l'on comptait.

Et c'est ce que supposa un moment Boileau, à qui Racine racontait ces tribulations des comédiens. Malade et morose aux eaux de Bourbonne, le satirique en voulait d'ailleurs à la Comédie du bon accueil qu'elle faisait aux poètes Pradon, Boyer et autres; et pourtant Corneille et Molière morts, Racine retiré du théâtre, la Comédie était forcément réduite aux pièces de leurs tristes successeurs, et ne les jouait que faute de mieux. N'importe, dans sa mauvaise humeur, Boileau écrit à Racine : « S'il y a quelque malheur dont on se puisse réjouir, c'est, à mon avis, celui des comédiens : si l'on continue à les traiter comme on fait, il faudra qu'ils aillent s'établir entre la Villette et la Porte-Saint-Martin (autrement dit à Montfaucon, où l'on déposait les vidanges de la ville) ; encore ne sais-je s'ils n'auront point sur les bras le curé de Saint-Laurent. » Au moins là, l'emplacement serait digne du genre de littérature qu'ils cultivaient alors; cette idée souriait à Boileau, et il ajoutait cette boutade assez rabelaisienne : « Ce serait un merveilleux théâtre pour jouer les pièces de M. Pradon ; ils y auront une commodité, c'est que quand le souffleur aura oublié d'apporter la copie de ses ouvrages, il en retrouvera infailliblement une bonne partie dans les précieux dépôts qu'on apporte là tous les matins. » Il faut dire que Boileau connaissait d'enfance cette localité mal parfumée ; son père possédait des vignes près de là, et il est probable que le bouquet de son vin se ressentait un peu du voisinage. Aussi Racine lui répliquant : « Je crains, comme vous, que les

comédiens ne soient obligés de s'aller établir près des vignes de feu M. votre père, » Boileau ripostait par cette plaisanterie qui atteignait à la fois Racine, Champmeslé et même sa femme : « Supposé qu'ils aillent où je vous ai dit, croyez-vous qu'ils boivent du vin du cru? Ce ne serait pas une mauvaise pénitence à proposer à M. Champmeslé pour tant de bouteilles de vin de Champagne qu'il a bues vous savez aux dépens de qui... »

Les comédiens pourtant n'en étaient pas encore réduits à ce parti désespéré, et cherchaient toujours un local dans Paris. Obligés de renoncer à l'Hôtel de Sourdis, ils songent à Y Hôtel de Nemours, ayant issue sur le quai des Augustins et, par derrière, sur la rue de Savoie. Le roi, toujours bienveillant, consent encore.

« Les comédiens en sont, continue Racine, à la rue de Savoie, dans la paroisse Saint-André. Le curé a été aussi au roi lui représenter qu'il n'y a tantôt plus dans sa paroisse que des auberges et des coquetiers; si les comédiens y viennent, que son église sera déserte. »

Celui-là ne pouvait prétendre du moins que de son église, située où est actuellement la place Saint- André-dcs-Arcs, il entendît les six terribles violons. Il lui vint d'ailleurs un renfort, toujours selon Racine :

« Les Grands-Augustins ont aussi été au roi, et le père Lambrochons, provincial, a porté la parole1;

1. Les Augustins n'avaient pas une réputation de sainteté assez bien établie pour avoir le droit de se montrer si sévères ; voici une aventure qui avait fait scandale, et qui n'était pas oubliée : « Il y

mais on prétend que les comédiens ont dit à Sa Majesté que ces mêmes Augustins, qui ne veulent point les avoir pour voisins, sont fort assidus spectateurs de la comédie, et qu'ils ont même voulu

a ici une plaisante querelle (écrit Gui Patin en 1658), qui fait parler bien du monde. Les Augustins du grand couvent, au bout du Pont- Neuf, se battent et se chicanent cruellement les uns les autres depuis quelques années. Tantôt un parti prévaut, tantôt l'autre; le conseil en a fait arrêter d'un côté, à cause que le Parlement en avait fait emprisonner de l'autre parti, et jusqu'ici le conseil a été le maître ; car ceux qu'il avait fait prendre dès le carême sont encore prisonniers, au grand regret du président de Mesmes qui les portait extrêmement. La querelle s'est réchauffée de plus belle depuis quelques jours; requête présentée au Parlement, dont a été suivi arrêt qui leur a été signifié, et auquel ils n'ont point voulu obéir, lvno, ils se sont barricadés, ont fermé leur église, ont cessé leurs messes et prières, et ont pris avec eux des séculiers pour se défendre, en cas qu'ils fussent attaqués ou assaillis. Le Parlement n*a point voulu en avoir l'affront; il a été ordonné que par un derrière de leur maison serait faite brèche, que plusieurs archers y entreraient bien armés et qu'ils se saisiraient de ceux qui feraient résistance aux ordres du Parlement. Ceux de dedans, voyant la brèche, se sont mis en défense ; il y a deux moines de tués et deux archers ; enfin les moines se sont rendus, plusieurs ont été menés à la Conciergerie avec les séculiers qui ont été trouvés la dedans. Et notez que la cause de tous ces débats sont le meum et tuum de Platon ; ce n'est que pour le partage des deniers qui se reçoivent à la sacristie, et à qui en aura de reste pour boire, pour jouer et pour friponner. Voilà comment les moines se jouent du purgatoire et de l'argent qui leur en revient : 0 speciosam fabulam! » Lettre du 27 août 1658. C'est par allusion à ce siège mémorable qu'ea 1674, Boileau, dans le Lutrin, faisait dire à la Discorde :

J'aurai pu jusqu'ici brouiller tous les chapitres, Diviser Côrdeliers, Carmes et Célestins, J'aurai fait soutenir un siège aux Augustins!...

Il y a une ballade de La Fontaine, qui célèbre aussi le même événement.

vendre à la troupe des maisons qui leur appartiennent dans la rue d'Anjou, pour y bâtir un théâtre, et que le marché serait déjà conclu si le lieu eût été plus commode. »

Cependant l'éloquence du père Lambrochons remporte.; le roi retire aux comédiens son consentement.

Ajoutons toutefois que les Augustins, lorsque les comédiens eurent ensuite fini par obtenir, plus loin d'eux, il est vrai, l'établissement qu'ils leur avaient disputé rue de Savoie, ne poussèrent pas l'intolérance jusqu'à refuser leurs aumônes; car « les Augustins du grand couvent », pendant les dernières années du règne, sont portés régulièrement pour 36 livres dans les charités faites par la Comédie aux religieux. Cela même mit en goût aussi les Petits-Augustins, quoique plus éloignés encore de la rue des Fossés-Saint-Germain, et ils adressèrent, en 1700, un placet à Messieurs de l'illustre compagnie de la comédie du Roi, pour « les supplier tres-humblement » de leur faire part des aumônes et charités qu'ils distribuaient aux maisons religieuses. Nous reviendrons sur ce point ; mais on voit déjà que, dès qu'il s'agissait de demander et de recevoir, on ne le prenait plus sur le ton farouche du père Lambrochons.

Écartés cette fois par le crédit des Augustins, les comédiens proposent successivement au roi une maison rue de FArbre-Sec, proche de la croix du Trahoir; ils sont encore refusés; — puis l'hôtel de Lussan, rue des Petits-Champs, ou l'hôtel de Sens, rue Saint-André-des-Arcs. Le roi leur permet d'acheter T hôtel de Lussan ; ils terminent l'affaire, payent

1Zi,000 francs... La permission est encore révoquée, toujours grâce à l'opposition d'un curé. C'est un ministre de Louis XIV qui nous l'apprend dans une lettre à la Reynie : « Aussitôt que le curé de Saint- Eustache a su que les comédiens français voulaient s'établir rue des Petits- Champs, il en a fait ses plaintes au roi, représentant que cet endroit est le quartier le plus considérable de sa paroisse, et plusieurs propriétaires des maisons voisines se sont joints à lui pour faire les mêmes plaintes. Sur quoi je vous prie de me faire savoir s'il ne conviendrait pas mieux de mettre cette troupe à Y hôtel d'Auch, qu'on leur propose, rue Montorgueil *. » Les comédiens démontrent au ministre que cet hôtel ne peut leur convenir et proposent encore quatre places différentes, entre autres le local du Jeu de paume de V Étoile, situé rue Neuve des Fossés-Saint-Germaindes-Prés. Enfin, après bien des difficultés, on leur accorde la permission d'acheter le Jeu de paume et d'y bâtir. On peut croire que ce ne fut pas touteois sans opposition de la part du curé de Saint- Sulpice, qui avait ce Jeu de paume sur le territoire de sa paroisse ; ne pouvant éviter ce malheur, il fit du moins « une espèce de protestation publique, en ne voulant pas que la procession du Saint-Sacrement continuât de passer dans cette rue2 ».

1. Depping, Correspondance administrative sous Louis XIV, t. II, p. 578.

2. Lettres sur les spectacles, par Desprez de Boissy, p. 634. Et l'abbé de la Tour, en racontant aussi ce fait, se plaît à bien faire remarquer que cet affront est particulier à la Comédie-Française. Car la procession passe devant l'Opéra, la Comédie-Italienne, et en province devant les théâtres locaux : « On ne s'embarrasse

Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'avant qu'il apparût pour les comédiens à l'horizon le moindre signe d'un déplacement et de toutes ces tracasseries ecclésiastiques, c'est cette année même que leur registre, à Pâques, débute par la formule que nous avons rappelée plus haut : commencé au nom

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