‹ Le théâtre français sous Louis XIVChapitre 87 sur 132 · Réimpression Migoe, p. 3C · texte numérisé non relu

Réimpression Migoe, p. 3C

Comédie-Française. Et eux, ils y avaient droit, comme faisant alors l'office de pompiers. L'institution des pompiers laïques date de la Régence seulement. Sans avoir autant de droits à faire valoir, les Cordeliers et les Augustins avaient adressé aux comédiens les deux requêtes suivantes; il faut les citer textuellement :

« Messieurs,

« Les Pères Gordeliers vous supplient très-hum- « blement d'avoir la bonté de les mettre au nombre « des pauvres religieux à qui vous faites la charité. « Il n'y a pas de communauté à Paris qui en ait plus « de besoin, eu égard à leur grand nombre et à « l'extrême pauvreté de leur maison, qui souvent « manque de pain; l'honneur qu'ils ont d'être vos « voisins 1 leur fait espérer que vous leur accor- « derez l'effet de leurs prières, qu'ils redoubleront « envers le Seigneur pour la prospérité de votre « chère compagnie. »

« A MESSIEURS DE L'iLLUSTRE COMPAGNIE DE LA COMÉDIE DU ROI.

« Les religieux Augustins réformés du faubourg « Saint-Germain vous supplient très-humblement « de leur faire part des aumônes et charités que

1. Ceci était écrit en 1C96. Comme demeurant rue des Cordeliers (rue de l'École-de-Médecine), ils avaient cet honneur depuis 1689, date où la Comédie fut établie rue des Fossés-Saint-Germain, depuis rue de l'Ancienne-Comédie.

« vous distribuez aux pauvres maisons religieuses u de cette ville de Paris dont ils sont du nombre, a et ils prieront Dieu pour vous.

« F. A. Mâché, prieur,

« F. Joseph Richard, procureur. »

Et ce n'était pas tout. L'hôtel des Comédiens du roi {U janvier 1689) est taxé, pour la contribution à l'acquittement des dettes de la fabrique de Saint- Sulpice, à la somme de 185 livres 8 sous 4 deniers1. Et enfin, nous trouvons encore dans les registres « une transaction passée le 25 août 1695 entre Monseigneur le cardinal de Furstemberg, abbé de Saint- Germain-des-Prés, et la troupe des comédiens du roi, par laquelle les comédiens s'obligent à lui payer, ainsi qu'à ses successeurs, la somme de 250 livres de redevance annuelle. »

Ce cardinal, qui ne dédaignait pas, comme on le voit, les petits profits, jouissait pourtant, dit Saint- Simon, « de plus de 700,000 livres de rente en pensions du roi et en bénéfices. » Il est vrai qu'il avait de grosses dépenses à faire, une femme coûteuse à entretenir; c'était la comtesse de la Marck : « C'était une femme qui n'aimait qu'elle, qui voulait tout, qui ne se refusait rien, non pas même, disait-on, des galanteries que le pauvre cardinal payait comme tout le reste... On prétendait que, fort amoureux de cette comtesse, il la fit épouser à

1. Inventaire général de tous les registres, titres et papiers concernant la seule troupe des comédiens ordinaires du roi. (Aux archives du Théâtre-Français.)

son neveu, qui avait alors vingt-deux ou vingt-trois ans au plus, pour la voir plus commodément à ce titre1. »

On le voit, c'était à qui, parmi tous ces personnages, prélèverait la plus forte somme sur le Marnmon d'iniquité. Ce qu'il y a de moins concevable dans tout cela, c'est la contribution en faveur de la fabrique de Saint-Sulpice. Il était au moins bizarre de faire contribuer des excommuniés à améliorer la situation financière d'une paroisse d'où ils étaient d'avance exclus à l'heure de la mort. On recevait, on sollicitait leur argent, et en échange on les accablait d'avanies.

Telles étaient les redevances plus ou moins volontaires prélevées sur la Comédie par le clergé, quand on jugea à propos d'y ajouter, en faveur des établissements ecclésiastiques de charité, l'impôt énorme connu sous ce nom : le droit des pauvres.

Il y avait des précédents, du reste, à cet égard, même au xvie siècle. En matière d'impôts, il y en a toujours ; quand il s'agit de tirer l'argent des poches, presque toujours les procédés sont connus de longue date, et les imaginations les plus fécondes auraient peine à inventer en ce genre quelque chose d'absolument nouveau.

Un arrêt du Parlement de Paris, du 27 janvier 15/jl, prescrivait aux confrères de la Passion de commencer leurs spectacles à une heure après midi et de finir à cinq : « Et à cause, ajoutait-il, que le peuple sera distrait du service divin, et que cela diminuera les aumônes, ils bailleront aux pauvres la somme

i. Saint-Simon, ch. lxxvii.

de 1,000 livres tournois, sauf à ordonner plus grande somme l. »

Plus tard, le clergé fit changer les heures du spectacle, qui ne se rencontrèrent plus avec celles du service divin ; mais l'impôt n'en fut pas moins maintenu ou rétabli. Le prétexte seul varia.

Une pièce du 10 mars I6/1O, trouvée par M. Eudore Soulié (Recherches sur Molière, p. 167), indique les redevances' de l'Hôtel de Bourgogne à cette date :

« Est dû au domaine du Roi par ledit Hôtel de Bourgogne, par chacun an, treize livres tournois;

Item. Pour les boues, par chacun an, la somme de 18 livres tournois;

Item. Pour les chandelles et lanternes, par chacun an, la somme de 6 livres tournois;

Item. 52 sols à quoi ledit Hôtel est taxé pour les pauvres. »

52 sous par an... c'est peu. On voit que, sous Richelieu, cette redevance est bien loin de la somme de 1,000 livres exigée antérieurement, et encore bien plus de la taxe énorme appelée l'impôt des pauvres, tel que Louis XIV l'institua.

Ce ne fut qu'en 1699 qu'il fut établi régulièrement; en fait, il avait existé à l'Hôtel de Bourgogne depuis 1677 2. Les comédiens de l'Hôtel étaient en procès avec la confrérie de la Passion, au sujet de

1. Lacan et Paulmier, Législation et jurisprudence des théâtres, t. I, p. 167. En Espagne, au temps de Cervantes, à l'intérieur de la salle, « un ecclésiastique faisait la collecte de ce qui revenait aux hôpitaux sous le nom modeste d'aumônes ». Ticknor, Hist. de la littérature espagnole, traduction de M. Magnabal, t. II, p. 471.

2, Voy. Piganiol, Description de Paris, t. III, p. 170.

la propriété de la salle ; quoique le bon droit fût pour la confrérie, le procès durait depuis un demisiècle, lorsque le roi crut devoir intervenir : par un édit du mois de décembre, enregistré au Parlement le h février 1677, il supprimait la confrérie de la Passion, propriétaire de l'Hôtel, et réunissait ses biens et ses revenus à l'hôpital général pour être « employés à la nourriture et à l'entretien des Enfants trouvés ». C'était à ce titre que la troupe royale d'abord, puis les comédiens italiens qui la remplacèrent en 1680 payaient aux Enfants trouvés le loyer de l'Hôtel.

Cette redevance manqua en 1697, quand la Comédie italienne, qui occupait alors l'Hôtel de Bourgogne, fut obligée de quitter la France K On s'occupa en 1699 d'y substituer un impôt prélevé cette fois sur le Théâtre-Français et l'Opéra.

On ne pouvait, comme au xvie siècle, donner pour prétexte que le théâtre diminuait les aumônes destinées aux pauvres en attirant chez lui un certain nombre de fidèles aux heures des offices, puisque les heures des offices ne coïncidaient plus avec celles des représentations.

On ne pouvait dire non plus aux comédiens français, comme en 1677, que cet impôt était simplement le loyer de leur hôtel, puisque depuis dix

1. On voit cependant l'hôpital général louer cette salle en 4702; c'est ce que constate d'Argenson (Notes, publiées en 1868, par MM. Larchey et Mabille, p. 84) : « Bertrand a loué l'Hôtel de Bourgogne de MM. les directeurs de l'hôpital général, et il a obtenu de moi une autorisation générale pour donner au public le spectacle des danseurs de corde. » Mais à ce passage est jointe la note suivante de Pontchartrain : Empêcher. L'Hôtel de Bourgogne fat employé alors, comme nous l'avons dit, au tirage de la loterie.

ans ils étaient propriétaires de leur salle, et ils s'étaient fort endettés pour la construire.

On ne donna pas de raison. C'était plus franc, après tout. On ne paraît s'être inquiété que de deux choses : le chiffre de l'impôt, le mode de perception.

Le 26 janvier 1699, Pontchartrain écrit à M. de Harlay : « J'ai lu au roi le mémoire que vous m'avez envoyé de ce que vous croyez qu'on peut prendre sur l'Opéra et sur la Comédie en faveur de l'hôpital général, et des offres qui sont faites en conséquence. Sur quoi, S. M. m'ordonne de vous dire qu'il lui paraît qu'il serait bien plus commode pour l'hôpital même, pour Francine (directeur de l'Opéra), et pour tout le monde, que ce fût Francine même pour l'Opéra et les comédiens pour la Comédie, qui s'abonnassent à une certaine somme, plutôt que d'y mettre ou un receveur particulier ou un contrôleur, ce qui serait sujet à mille et mille inconvénients; et dans cette pensée, Sa Majesté a permis à Francine d'aller vous représenter ses raisons et discuter avec ceux que vous chargerez de ce soin la somme qu'ils devraient raisonnablement payer. » Néanmoins on renonça à l'idée de l'abonnement1, et l'on y substitua un droit d'un sixième sur la recette

1. Correspondance administrative. Il paraît qu'on revint plus tard à l'idée de l'abonnement. L'abbé de La Tour (Réflexions sur le théâtre, p. 308 dit que pour simplifier les comptes on évalua le sixième des recettes pour la Comédie-Française à une somme fixe de 40,000 livres. Il ajoute (p. 247) qu'on étendit ce droit d'un sixième à l'Opéra-Gomique en 1721. On prélevait un neuvième seulement sur l'Opéra. L'Opéra était toujours favorisé : il est vrai qu'à la fin du règne il était fort obéré. Le même écrivain affirme (p. 306) qu'en 1712 les dettes de l'Opéra montaient à 400,000 livres.

de la représentation. Le 5 mars 1699, les registres annoncent en termes résignés la charge nouvelle qui va désormais peser sur la Comédie :

« Aujourd'hui, il a plu au roi d'ordonner qu'on tirerait' un sixième en sus de toute notre recette pour donner aux pauvres de l'hôpital général : ce qui a été affiché et trompette par toute la ville.

Le motif charitable de cet impôt semble en excuser l'énormité; mais est-il bien sûr que tout cet argent allât réellement h ceux à qui il était destiné? On pourra en juger d'après le fait suivant qui, — malgré son caractère officiel, — n'en constitue pas moins une véritable friponnerie.

Nous venons de voir que depuis 1699 l'impôt des pauvres consistait en un sixième prélevé sur la recette. La somme est forte; elle ne parut pas longtemps suffisante.

Pendant la dernière année de la vie de Louis XIV, on obtint du roi qu'au sixième prélevé sur la recette quotidienne on ajouterait encore un neuvième en faveur des pauvres de l' Hôtel-Dieu. C'était le motif ostensible, et, il faut le dire, la détresse croissante, aussi bien que la prospérité singulière de la Comédie à cette date \ semblait justifier cette nouvelle charge. Ce n'était pourtant qu'un prétexte ou plutôt un mensonge-, il s'agissait en réalité de faire donner par l'Hôtel-Dieu, en échange de ce nouveau

1. La part d'acteur en novembre 1713 est de 850 livres. — En décembre, de 701 livres. — Et les recettes croissent encore pendant les deux années suivantes, comme nous l'avons dit, même avec l'ancien répertoire: le 6 avril 1715, Polyeucte et Pourceaugnac font 4,758 ft 3^; c'est, je crois, la recette la plus forte du règne. Il faut dire que c'est une représentation de clôture.

profit, « une somme convenable » à un magistrat bien en cour, signalé par son zèle contre les protestants, M. de La Mare1, « pour le récompenser de ses longs services ».

Qu'était-ce donc que ce M. de La Mare? C'était un conseiller-commissaire du roi au Châtelet, honoré de la confiance du roi et des ministres, « chargé, dit l'auteur de son panégyrique, des affaires de la religion prétendue réformée avant et depuis la révocation de l'édit de Nantes, de l'inspection générale sur l'imprimerie et la librairie, et de la recherche contre les perturbateurs du repos public et de l'État ». C'était du reste un imbécile, et un imbécile méchant, comme le prouvent certains passages de son Traité de La police. Il approuve fort la peine de mort portée contre les sorciers, et notamment contre des paysans de la Brie, convaincus d'avoir fait périr des bestiaux par maléfice et sortilège, « au moyen d'une composition qu'ils avouèrent au procès », mais à laquelle ils mêlaient « tant de sacrilèges, d'impiétés ou de profanations, » que, — M. de La Mare le déclare, — il ne saurait en révéler la recette, « tant le seul récit en ferait horreur! » On plaçait cette composition dans un pot; ce pot était enterré dans un chemin où passaient les troupeaux, et tous les bestiaux mouraient; mais, — notez ce point, — seulement « tant que celui qui l'avait posé là vivait ». Ce qui prouve bien, ajoute judicieusement de La Mare, u qu'il y avait un véritable pacte entre eux et les malins esprits2 ». C'était à ce féroce idiot qu'on avait livré

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