‹ Le théâtre français sous Louis XIVChapitre 89 sur 132 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Ainsi, à des titres divers, la Comédie pouvait se vanter de payer, soit au clergé, soit aux pauvres, beaucoup plus que la dîme de ses revenus. Comme le remarquait un de ses défenseurs, parmi les personnes zélées qui criaient si fort contre elle, y en avait-il beaucoup qui pussent en dire autant?

Et pourtant on ne se borna pas longtemps contre les comédiens aux tracasseries dont nous avons parlé. Ce fut le principe même de la comédie qu'on attaqua dans une foule d'écrits plus ou moins célèbres. C'est cette polémique qu'il nous reste à rappeler.

Ce qu'il y a de singulier ici, c'est que le clergé avait contribué plus que tout autre corps à introduire chez nous cette institution qui lui était devenue si suspecte.

Il n'est point nécessaire de remonter jusqu'au moyen âge pour montrer que les représentations théâtrales n'ont pas été, chez nos dévots ayeux, comme le dit Boileau, un plaisir ignoré et abhorré, ni de rappeler qu'elles sont nées dans les églises même, où l'on représentait les scènes du Nouveau Testament pour l'édification des fidèles. Plus tard, on eut les Mystères, joués par les confrères de la Passion, dont l'établissement régulier date des premières années du xve siècle et qui, après avoir successivement

POLÉMIQUE AU SUJET DU THÉÂTRE. 2i7

occupé divers locaux, s'installèrent vers le milieu du xvie siècle à l'Hôtel de Bourgogne : ce fut l'origine du théâtre de ce nom. Au même temps, la Renaissance ramenait les esprits à l'imitation des anciens ; mais si les tragédies de Jodelle et de Garnier s'inspiraient d'une tradition différente, elles étaient représentées dans des collèges devant des personnes « de grand savoir et de piété » ; et l'Université, en adoptant l'usage de ces représentations théâtrales, semblait leur donner une sorte de sanction.

Depuis longtemps, du reste, et bien avant Jodelle, la comédie, en latin au moins, avait été en honneur dans l'Université. « D'ancienneté, dit Guy Coquille, pour l'exercice de la jeunesse était en usage dans les collèges qu'en certaines saisons de l'année les régents faisaient représenter comédies et dialogues en latin par leurs écoliers... Aucuns régents ont introduit, aux collèges, et comédies et farces en français1. » L'enseignement appartenaitalors au clergé. On le voit, de quelque côté que l'on se tourne, on trouve toujours l'influence ecclésiastique près du berceau de la comédie, qui devait plus tard provoquer tant de censures.

Les choses s'étaient à peu près passées de même ailleurs qu'en, France ; l'Angleterre avait eu aussi ses représentations pieuses et ensuite ses tragédies de collège; Polonius rappelle dans Hamlet qu'il a jadis

1. Commentaire sur l'ordonnance des Etats de Blois, page 34. M. Edelestant Duméril, qui cite ce passage dans ses Études d'archéologie; p. 163, fait observer que le mal était beaucoup plus ancien que ne le dit Guy Coquille, et qu'on a à la Bibliothèque nationale une Moralité représentée au collège de Navarre en 1421.

joué à l'Université le rôle de César, et que Brutus le tua. En Italie et en Espagne, à aucune époque, le théâtre ne trouve auprès de l'autorité ecclésiastique la même défaveur qu'en France; et si le jésuite espagnol Mariana, célèbre par son apologie du régicide, proscrit le théâtre, il ne semble pas que son opinion ait eu grande influence sur l'esprit de ses compatriotes : Lope de Véga, pendant sa carrière dramatique si féconde, se fit prêtre et devint chapelain de la confrérie de Saint-François, sans cesser de travailler pour le théâtre; il ne paraît pas qu'on en ait été étonné et encore moins scandalisé.

Chez nous, à mesure que le théâtre se sécularisait, il devenait de plus en plus suspect; les confrères de la Passion, émancipés et perdant peu à peu leur caractère religieux, trouvèrent dans le clergé moins de bienveillance : « Le spectacle, dit M. Sainte- Beuve, nuisait toujours à l'office, depuis qu'il n'en était plus une dépendance1. » Ils subirent quelques tracasseries, mais d'abord de la part du Parlement beaucoup plus que de celle du clergé. Les représentations théâtrales dans les collèges furent défendues en 1598 par les statuts de l'Université ; les jésuites eux-mêmes , qui devaient plus tard se montrer si attachés à l'usage des représentations classiques, interdirent à leurs élèves d'assister « aux spectacles, comédies ou jeux publics. » Toutefois, parmi ces spectacles, il y en eut un qu'ils ne crurent pas devoir interdire absolument : « Si un hérétique est mis à la torture ou brûlé vif, les écoliers pourront aller voir son supplice, ce qu'ils ne pourraient faire s'il

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