THEATRE DU PETIT-BOURBON
« Un garçon, nommé Molière, fait des pièces où. il y a de l'esprit; ce n'est pas un merveilleux acteur, si ce n'est pour le ridicule. Il n'y a que sa troupe qui joue ses pièces; elles sont comiques. »
Il paraît bien qu'au temps où des Réaux écrivait "ceci, Molière, alors âgé de trente-cinq ans, était encore dans une « troupe de campagne », et ne s'était pas fixé à Paris. Mais plusieurs mois après son installation au Petit-Bourbon, il semblerait que bien des gens n'étaient guère plus frappés de son mérite, même parmi ceux qui s'intéressaient à la comédie; et l'on pourrait croire que plusieurs alors n'en savaient pas si long que des Réaux sur ce « gar çon, nommé Molière». Loret, quatre mois aprè? les débuts de Molière à Paris, après le succès d(
1. Nous le réservons pour l'édition de Molière publiée dans la Collection des grands écrivains.
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l'Étourdi et du Dépit amoureux, paraît ignorer comment s'appelait le garçon qui avait fait ces deux pièces1. Non-seulement on exagère au delà de toute vraisemblance la renommée de Molière de son vivant, mais on a soin de l'antidater.
Molière revient à Paris en 1658, et joue devant le roi et Monsieur au Louvre. Le récit de son début à \ la cour est cité partout, d'après la notice de la Grange et de Vinot, placée en tête de la première édition complète de Molière (1682). Nous n'en rappellerons quelque chose que pour montrer combien au début le poëte et sa troupe se faisaient petits devant l'hôlel de Bourgogne, et prétendaient peu rivaliser avec les Grands Comédiens. On sait qu'après avoir représenté Nicomède, Molière, s'adressant au roi, et le remerciant avec effusion, acceptant même avec une modestie exagérée les préventions qu'on devait avoir contre sa troupe, quand « Sa Majesté avait à son service d'excellents originaux dont ils n'étaient que de très-faibles copies », ajoutait que « puisqu'Elle avait bien voulu souffrir leurs manières de campagne, il la suppliait très-humblement d'avoir pour agréable qu'il lui donnât un de ces petits divertissements qui lui avaient acquis quelque réputation et dont il régalait les provinces ». Et il joua, avec l'applaudissement général, une petite farce aujourd'hui perdue, le Docteur amoureux.
Si quelque chose pouvait dégoûter de la modestie, ce serait la certitude d'être pris au mot par les rivaux et les ennemis, qu'on ne manque pas d'avoir
1. La Muse historique, 15 février 1659. Dans le même numéro, il nomme deux acteurs de la troupe royale, Bellerose et Floridor.
immédiatement, quand on est Molière. Voilà ce grand poëte, ce grand comédien souscrivant d'avance au jugement que ses adversaires affecteront de porter sur lui et sur sa troupe, le prévenant, le dictant en quelque sorte à ceux qui seront les premiers intéressés à ne point le démentir : la supériorité de l'Hôtel de Bourgogne est proclamée par lui, au moins dans le genre élevé; ce sont d'excellents originaux, dont lui et ses camarades ne sont que de faibles copies. Quant à lui, il n'a à sa disposition qu'une troupe de campagne, et son mérite consiste surtout à représenter de petits divertissements composés pour les provinces. Ses ennemis n'auront garde de le contredire : ils auront l'habileté de convenir qu'il est un bouffon assez plaisant ; les plus indulgents, Chapelain par exemple, conviendront de son mérite, tout en regrettant qu'il tombe souvent dans la scurrilitè; quant à sa troupe elle-même, troupe de province et de rencontre, qui s'avisera, sauf quelques esprits mal faits, d'oser la comparer, même dans le genre comique, aux Grands Comédiens? Il aura beau être protégé, assez mal, par Monsieur, et plus tard beaucoup mieux par le roi lui-même , il restera avéré pour les juges officiels de la littérature, académiciens, littérateurs pensionnés, journalistes patentés, que l'Hôtel de Bourgogne est toujours la seule Troupe royale, la seule qui mérite et justifie ce titre. Il ne faudra pas moins qu'une série de chefs-d'œuvre et d'éclatants succès pour combattre et ébranler ce préjugé.
Cette modestie exagérée, dont les rivaux de Molière tireront un si bon parti, ne lui en était pas moins nécessaire au début pour conquérir une
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petite place auprès des deux théâtres privilégiés, gardiens jaloux de leur monopole, et qui ne souffraient guère la concurrence. Elle réussit à faire obtenir à Molière le droit de jouer alternativement avec les Italiens dans la salle du Petit-Bourbon. Il fut convenu que « Molière et ses camarades donneroient à la troupe italienne (depuis longtemps en possession de ce théâtre et qui y jouait le dimanche, le mercredi et le vendredi), 1,500 livres pour jouer les jours extraordinaires, c'est-à-dire les lundis, mardis, jeudis et samedis1 ». De plus Monsieur leur accorda le titre de ses comédiens, plus, « l'honneur de sa protection », dit la Grange. Et pourtant cette protection promise n'empêcha guère Monsieur, la Gazette en fait foi, de faire jouer la troupe rivale dans des circonstances où il eût été précieux pour la troupe de Molière d'être mise en évidence, c'est-à-dire quand Monsieur recevait le roi chez lui.
Néanmoins Molière pouvait se produire. L'hôtel du Petit-Bourbon, qu'il partageait avec les Italiens, provenait de la confiscation des biens du connétable de Bourbon après sa trahison sous François Ier. Il était situé le long de la Seine, entre le vieux Louvre et Saint-Germain-l'Auxerrois2. L'hôtel
1. Registre de la Grange. L'année suivante, les Italiens étant retournés dans leur pays, Molière prit les dimanches, mardis et vendredis.
2. Il formait, avec ses dépendances, un carré assez régulier, correspondant à l'emplacement actuel de la plus grande partie du jardin de l'Infante (à droite en entrant dans le Louvre actuel, du côté du Pont des Arts), une partie de la cour actuelle du Louvre (côté oriental) et la moitié de la colonnade, celle qui va de la porte du côté de Saint-Germain-l'Auxerrois jusqu'au quai, plus la rue du Louvre.
portait encore les traces de l'arrêté de condamnation « fulminé » contre le connétable, « On avait brisé et effacé ses armoiries dans tous les endroits de ce palais où elles étaient; la couverture et les moulures de la principale porte avaient été barbouillées de ce jaune dont le bourreau brosse les maisons des criminels de lèse-majesté1. » Et cette couleur était si bon teint qu'elle tenait encore au xvnc siècle. Sur le portail de ce lieu flétri se lisait en grosses lettres ce mot : Espérance2, démenti, comme tant d'autres espérances humaines, par la fatalité. Ce lieu sinistre et portant encore les traces de la colère royale avait, pendant la première moitié du xvne siècle, servi aux fêtes princières et à la comédie. La grande salle de l'hôtel, d'une étendue exceptionnelle3, avait servi aux ballets de la cour, notamment à celui qui y fut dansé sous Louis XIII en 1615, et dont le Mercure
1. Pigantol de la Force, Description de Paris, t. II, p. 171.
2. « Monseigneur Louis de Bourbon, troisième du nom, fit bâtir près du Louvre l'hôtel de Bourbon avec ce mot : Espérance, écrit en grosses lettres sur son portail, pour l'espoir, je pense, qu'il avait qu'un roi devait de son estoc naître en la France, et qu'il unirait les deux hôtels en un, aussi bien que les deux maisons. C'est ce grand roi qui a ôté la bande de leurs armes pour jouir du pur écu des fleurs de lys. C'est cet Henri, etc. » Les Antiquités et Recherches des villes, etc., in-12, Paris, 1731 (6e édit.), par André du Chesne.
3. Sauvai, mort en 1670, en a donné la description : « Sans contredit, c'est la plus large, la plus haute et la plus longue de tout le royaume... Sa largeur est de dix-huit pas communs sur trente-cinq toises de longueur, et la couverture si rehaussée, que le comble paraît aussi élevé que ceux des édifices de Saint-Germain et de Saint-Kustache ; et enfin . ce qui a été cause que sous Louis XIII un lieu, si vaste et si voisin du Louvre, fut choisi pour la représentation des bals, ballets et autres magnificences de son mariage. Louis XIV lui-même s'en est servi jusqu'à nos jours pour
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français sous cette date nous a laissé une longue et minutieuse description. L'année précédente , les fameux états généraux de 16U avaient été tenus dans cette salle, et nous pouvons nous faire une idée de sa disposition par la gravure, souvent reproduite depuis1, représentant la séance d'ouverture. Mais avant comme après cette réunion des états généraux, qui fut la dernière avant la Révolution, cette salle n'avait vu que des fêtes et des représentations joyeuses. Les Italiens y avaient joué plusieurs fois depuis le règne de Henri III; sous Mazarin, ils s'y étaient établis d'une façon permanente, et deux étrangers qui avaient visité Paris l'année qui précéda le retour de Molière, écrivaient dans leurs notes de voyage : « Vis-à-vis du Louvre, par le devant de l'entrée, vous voyez le Petit- Bourbon, où est la petite écurie et où loge M. le Premier. Il y a une grande salle pour la comédie; les Italiens y ont leur théâtre2. » Un passage du Francion de SoreP nous dit qu'entre le Louvre et la salle du Petit- Bourbon, il y avait une communication par de longues galeries. C'était donc presque une dépendance du palais du roi.
C'était aussi dans cette salle qu'en 16^5, Mazarin avait fait chanter le premier opéra italien qui avait
ses ballets et pour la comédie. » Sauval, Antiquités de Paris, t. J, p. '210. Cet ouvrage, resté manuscrit, revu et complété par un de ses amis, n'a été publié qu'en 1722.
1. Notamment par Piganiol, Description de la France, et par le Magasin pittoresque, t. VIII, p. 317.
2. Voyage de MM. de Villiers à Paris, publié par M. P. Fa igère, mars 1G57.