Ch. Livet, Revue française, 1er avril
2. Voyez le procès de Simon Morin et les pièces citées par l'abbé d'Artigny (jésuite), qui approuve fort la condamnation de « ce dangereux fou ». Nouveaux mémoires de critique, t. III, p. 249.
3. Voici le passage du Rapport du procureur du roi : « Il veut abolir tout l'état ecclésiastique, depuis le pape jusqu'au dernier prêtre..., et bannir le célibat. Il veut que le roi s'empare de tous les biens de l'Église, qui lui sont acquis, dit-il, et confisqués, et qu'il renverse toute l'Église. »
mitigé un peu la sévérité de ses doctrines, sinon à l'égard des hérétiques, au moins à l'égard du théâtre : nous la verrons désormais plus tolérante sur ce point, et pour elle-même et, ce qui est mieux encore, pour autrui i. Ils avaient eu la gloire devoir se former dans leurs écoles celui qui devait être le fondateur du théâtre français, leur ami constant, le grand Corneille; ils eurent le mérite de s'en déclarer toujours fiers, au point même d'être toujours depuis légèrement injustes pour Racine; il est vrai que celui-ci était janséniste. Et puis, le théâtre avait reçu depuis longtemps une consécration officielle; c'était une institution monarchique , et il fallait savoir s'accommoder au temps. Toujours est-il qu'on ne voit plus jamais figurer les jésuites parmi les adversaires acharnés du théâtre, ce dont il faut leur savoir gré.
Deux cardinaux, les plus éminents du siècle par la puissance, le génie ou l'habileté, s'étaient déclarés les protecteurs du théâtre : l'un, Richelieu, avait favorisé le théâtre français avec un zèle que les préoccupations les plus graves n'avaient pu distraire, et il avait été jusqu'à composer plusieurs pièces, en collaboration avec les principaux écrivains du temps. 11 avait été de plus, en quelque façon, directeur de théâtre, et il avait, en effet, son théâtre à lui ou plutôt ses théâtres, car il en avait deux au Palais-Cardinal. Enfin il avait voulu joindre à la pratique du théâtre la théorie qui devait en fixer
1. L'abbé de La Tour raconte qu'au Pérou et au Mexique, le théâtre a eu pour fondateurs les jésuites. On commença par des pièces saintes, on finit par risquer des pièces profanes, « sans douta contre l'intention des missionnaires. » (P. 35.)
les règles, et c'était « pour lui complaire » que l'abbé d'Aubignac « avait dressé cette pratique du théâtre que Son Éminence avait passionnément souhaitée 1 » . Pour faire leur cour au tout-puissant ministre, des prélats ne dédaignaient de prendre part à ces divertissements qui devaient plus tard être déclarés l'œuvre du démon 2. — L'autre, Mazarin, avait importé chez nous l'opéra, favorisé la comédie italienne, sans se montrer néanmoins indifférent à la gloire naissante de Molière : « Le mardi 26 octobre 1660, dit le registre de la Grange, on donna l'Étourdi et les Précieuses chez Son Éminence M. le cardinal Mazarin. Le roi vit la comédie incognito, debout, appuyé sur le dossier du fauteuil de Son Éminence. » Quelque temps après, on donnait encore devant le roi et Son Éminence « Don Japhet d'Arménie et le Cocu ». On voit que le cardinal n'était pas tacite à effaroucher. Il est vrai que les comédies italiennes,
1. La pratique du théâtre^ œuvre très-nécessaire à tous ceux qui veulent s'appliquer à la composition des poëmes dramatiques, qui font profession de les réciter en public, ou qui prennent plaisir à en voir les représentations, par I'Abbé d'Aubignac. — Paris, 1657, p. 17.
2. « Peu de jours auparavant (ouverture de l'assemblée du clergé), on avait joué la grande comédie de l'histoire de Buckingham et le célèbre ballet au Palais-Cardinal, auxquels les prélats furent invités, et quelques-uns s'y trouvèrent... L'évêque de Chartres y avait paru rangeant les sièges, donnant les places aux dames, et enfin s'était présenté sur le théâtre à la tête de vingt-quatre pages qui portaient la collation, lui étant vêtu de velours et en habit court. » Mémoire contenant des particularités de la vie et du ministère du cardinal de Richelieu, par Montchal, archevêque de Toulouse. — Rotterdam, 1718, 2 vol. in-12. C'est ce que racontent également Tallemant des Réaux (t. III, p. 189) et l'abbé de Marolles, dans ses Mémoires (p. 126).
sans aller toutes aussi loin que la Calandra ou la Mandragore, représentées devant un pape, l'avaient préparé à ne pas s'effrayer de libertés plus étranges que celles que prenaient Molière ou même Scarron. Trois mois après, il était mort. Le jeune roi montrait un goût très-vif pour les représentations dramatiques ; non-seulement il se rendait aux divers théâtres qui existaient alors, mais il faisait venir la comédie chez lui; il ne dédaignait pas de monter lui-même sur la scène et de prendre un rôle dans les ballets mêlés aux comédies. Attaquer alors les comédies et les comédiens, c'eût été s'attaquer au roi lui-même; un seul écrivain l'osa en 1666; mais il appartenait à une secte qui ne connaissait guère les ménagements, et qui n'avait d'ailleurs rien à perdre de la faveur royale. Ce fut Nicole, et il le fit avec une véhémence qui ne fut guère dépassée plus tard par Bossuet même, à une date où elle était devenue sans péril. Il traita les auteurs dramatiques d'empoisonneurs publics. Racine lui répondit, comme l'on sait, avec plus d'esprit que de convenance personnelle, mais au grand contentement des jésuites, ravis de trouver, pour attaquer leurs adversaires, une plume si fine. Nicole riposta en publiant deux réponses et en y joignant un petit traité : De la Comédie, « composé, disent les jésuites, pour venger le Port-Royal du grand Corneille, qui se déclarait hautement contre la nouvelle secte1 ». Mais, sauf
1. Voyez le journal des jésuites, Mémoires de Trévoux, octobre 1714, p. 1711. En effet, Corneille est fort attaqué dans ce petit écrit de Nicole : on peut le lire dans les Essais de morale, 1. 111, p. 217.
-cet incident1, on ne peut guère mentionner, dans les premières années de Louis XIV, que quelques attaques particulières contre certaines pièces, ou contre la personne de celui qui avait écrit l'impardonnable Tartuffe. On se contenta d'insinuer que « Auguste ayant fait mourir un bouffon qui avait fait raillerie de Jupiter, et défendu aux femmes d'assister à ses comédies, plus modestes que celles de Molière; que Théodose ayant condamné aux bêtes des farceurs qui tournaient en dérision les cérémonies, quoique cela n'approchât point de l'emportement qui paraît dans cette pièce (du Festin de pierre)*», nul doute que Molière ne méritât un châtiment semblable. Mais si l'on invoquait contre lui personnellement, en cette circonstance, l'intervention du bras
1. On peut citer, à peu près à la même date, le Traité de la comédie et des spectacles selon la tradition de l'Église, 1669, par le prince de Conti, qui jadis avait fort aimé la comédie. Il se compose d'un petit traité assez insignifiant, et surtout d'une série de citations empruntées aux pères de l'Église : c'est un recueil de tout ce que l'auteur a pu trouver de plus outré en ce sens; on y voit que, selon lui, « se divertir à la comédie, c'est se réjouir au démon; que la troupe des comédiens est une troupe diabolique, etc. » Il avait été élevé cependant par les jésuites, et avait joué même dans une de leurs tragédies à l'âge de treize ans. Voici ce que raconte la Gazette : « Le 7 mars fut représentée dans le Palais-Cardinal, en présence de Son Éminence, une tragédie latine par les écoliers des pères jésuites de cette ville. La scène fut ouverte par le prince de Conti et fermée par le jeune duc de Nemours : l'un et l'autre par les preuves de la bonté de leur esprit et grande espérance qu'ils font concevoir d'eux, répondant à l'élégance et beauté du sujet, qui fut une histoire des deux enfants des rois de Danemark et d'Holsace (sic). » (Gazette du 9 mars 1641.)
2. Observations sur une comédie de Molière intitulée : le Festin de pierre, par le sieur Rochemont.
25i LES COMÉDIENS, LEUR SITUATION.
séculier, on laissait du moins en paix la comédie et les comédiens.
Ce fut autre chose quand Louis XIV repentant eut jugé à propos d'associer la France à sa pénitence et de lui faire expier des fautes qu'elle payait déjà si cruellement. Il cessa alors de s'intéresser au théâtre, et l'on put attaquer la comédie sans avoir à craindre de censurer un des goûts du roi. Toutefois , il est juste de ne pas oublier ce que nous avons remarqué précédemment : c'est que, depuis que Corneille et Molière étaient morts et que Racine ne travaillait plus pour la scène, la comédie était loin d'avoir gagné en moralité. Il est impossible d'être plus amusant que Regnard, Dufresny, Dancourt, Le Sage; il est aisé d'être plus moral. Les mauvaises mœurs s'étalent dans leurs pièces avec un cynisme parfait. Et nous ne parlons pas ici des passions qu'on peut poétiser et ennoblir : l'amour n'y est plus même une passion, c'est un caprice; mais ce qui y domine, ce sont les vices ignobles, la friponnerie, le mensonge, etc. *. Aussi est-on stupéfait de voir un des ministres de Louis XIV parler à cette date de l'état de pureté où le roi a, selon lui, amené le théâtre. On concevrait donc qu'alors une piété sincère eût pu se scandaliser d'abus et d'excès pour lesquels le simple honneur mondain ne serait pas moins sévère. Mais ce ne fut pas l'abus, ce fut le
1. Et pis même. Carlin, dans le Distrait, parle des soins qu'il a donnés, pendant une maladie, à un oncle de son maître, dont celui-ci convoite l'héritage, et il se vante de lui avoir administré trois fois double charge d'émétique,
Afin que par ses soins Le pauvre agonisant en languît un peu moins.
théâtre même qu'attaqua Bossuet dans ce qu'il avait de plus irréprochable, — dans Corneille même : voici à quelle occasion.
Boursault , l'un des plus réservés d'ailleurs dans ses pièces parmi les auteurs du temps, avait un fils théatin1 : ce fils l'avait mis en relation avec un autre théatin, Sicilien d'origine, le père Gaffaro, qui tenait de son pays une certaine indulgence pour la comédie et avait composé une apologie latine du théâtre. Cette pièce, communiquée à Boursault et traduite en français, servit de préface à une édition de ses comédies ; elle était intitulée : « Lettre d'un théologien, illustre par sa qualité et par son mérite, consulté par l'auteur pour savoir si la comédie peut être permise ou doit être absolument défendue2. »
1. Les théatins semblent, du reste, en général, avoir été suspectés d'un certain goût pour le théâtre, à en juger par une affaire qui leur fut suscitée en 1685, et au sujet de laquelle Seignelay écrit (6 novembre de cette année) à l'archevêque de Paris : « On s'est plaint au roi que les théatins, sous prétexte d'une dévotion aux âmes du purgatoire, faisaient chanter un véritable opéra dans leur église, où le monde se rend à dessein d'entendre la musique; que la porte est gardée par deux suisses ; qu'on y loue les chaises dix sous ; qu'à tous les changements qui se font et à tout ce qu'on trouve moyen de mettre à cette dévotion, on fait des affiches comme à une nouvelle représentation. Sur quoi Sa Majesté m'ordonne de vous écrire pour savoir de vous s'il y a quelque fondement à cette plainte, et pour vous dire que dans le mouvement où sont les religionnaires pour leur conversion, il serait peut-être à propos d'éviter ces sortes de représentations publiques, etc. » (Detping, Correspondance administrative , t. II, p. 603.) On ne se scandaliserait pas aujourd'hui pour si peu.
2. Paris, chez Jean Guignard, â l'image saint Jean. C'est à tort que les éditeurs de Bossuet donnent le père Caffaro comme étant nommé en tête de cette dissertation. On peut voir par la lettre particulière que Bossuet lui écrit avant de le réfuter, qu'il lui de-
Le père Caffaro n'avait aucune peine à démontrer que les textes des pères de l'Église, allégués contre le théâtre, ne prouvaient que leur horreur pour les jeux cruels ou licencieux de l'amphithéâtre antique, et que l'anathème prononcé contre les combats de gladiateurs ou contre les floralîa, où les danseuses paraissaient nues sur la scène, ne s'appliquait pas aux tragédies de Corneille ou aux comédies de Molière. Seulement il s'aventurait fort quand il ajoutait « qu'aujourd'hui la comédie est si épurée qu'il n'y a rien que l'oreille la plus chaste ne pût entendre ». Dans les mots, oui, certainement, elle était beaucoup plus réservée qu'au temps de Molière; mais dans les choses c'était bien pis, et le mal allait en s'aggravant. En admettant même qu'à cet égard elle fût parfaitement innocente, n'y a-t-il pas d'autre péché au monde que celui qui faisait venir « de coupables pensées » à Tartuffe? Les friponneries, l'imposture, les bassesses de tout genre érigées en gentillesses plaisantes, les vœux pour la mort des parents, etc., tout cela était-il plus permis que certaines faiblesses, moins condamnables au point de vue de l'honneur mondain, mais qui ont eu toujours le privilège de préoccuper presque exclusivement les rigoristes quand il s'agit du théâtre? C'est, en effet, le point sur lequel insiste principalement Bossuet; et, pour prouver l'immoralité du Cid, il affirme que « tout le dessein du poète, toute la fin de son travail, c'est qu'on soit,
mande s'il en est bien l'auteur, comme on le prétend. Après le scandale causé par la lettre du théatin et sa rétractation, la lettre fut encore publiée, mais avec ce changement : Lettre d'un homme d'érudition et de mérite, etc.
comme son héros, épris des belles personnes ».Mais quand le héros n'est épris que d'une belle personne, et quand tout finit, comme cela est l'ordinaire, par un mariage? N'importe : Bossuet ne saurait permettre, en ce cas, « d'étaler la passion de l'amour, même par rapport au licite, attendu que le mariage présuppose la concupiscence, qui, selon les règles de la foi, est un mal auquel il faut résister ». On voit que cette doctrine va loin ; il faut bien avouer que si la peinture de l'amour, même en vue du mariage, est toujours criminelle, il n'y aurait pas dans le théâtre français beaucoup de tragédies auxquelles on pût faire grâce, à commencer par Esther; car enfin, si Esther, inconnue d'Assuérus, parmi « tant de beautés », a fixé sur elle le choix du monarque la première fois qu'elle parut devant lui, c'est que, comme $Ue le dit elle-même avec modestie,
De ses faibles attraits le roi parut frappé;
ce qui présuppose la concupiscence. Et pourtant Esther était destinée aux demoiselles de Saint-Cyr; c'était une de ces pièces que, sans la moindre intention d'épigramme, Dangeau désigne sous ce titre : Comédies de dévotion. Que dire des autres?
Mais c'est à l'égard de la comédie, et de Molière surtout, que Bossuet se montre le plus rigoureux. Avons-nous besoin de rappeler le travestissement indigne par lequel il le représente comme « étalant au plus grand jour les avantages d'une infâme tolérance dans les maris, et sollicitant les femmes à de honteuses vengeances contre leurs jaloux? » Citerons-nous ces impitoyables paroles, trop ineffaçables
pour l'honneur de Bossuet, et par lesquelles il le voue au pleur éternel ? « La postérité saura peut-être la fin de ce poëte-comédien, qui, en jouant son Malade imaginaire ou son Médecin par force, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d'heures après, et passa des plaisanteries du théâtre parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de Celui qui a dit : Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez ! » Cette malédiction sur une tombe fermée depuis plus de vingt ans est trop connue pour qu'il faille insister; mais ce qui a été moins remarqué, c'est la doctrine même que Bossuet fonde sur ces paroles de Jésus-Christ : « Malheur a vous qui riez! » C'est la proscription du rire même, car « il était ordinaire aux Pères de prendre à la lettre la parole de Notre-Seigneur : Malheur à vous qui riez ! Saint Basile en a conclu qu'il n'est permis de rire en aucune sorte... Et il est clair, tant par les paroles de saint Ambroise qu'en général par l'analogie de la doctrine des saints, . qu'ils rejettent sans restriction les plaisanteries ». Le rire seul, même innocent, étant donc suspect, la comédie se trouve proscrite du même coup, — et les Provinciales aussi. C'est plus que janséniste!
On pense bien que les comédiens sont encore moins épargnés que les auteurs : « Saint Thomas compte ce métier parmi les arts infâmes, et le gain qui en revient, parmi les gains illicites et honteux; tels que sont1, dit-il, le gain qui provient de la prostitution et du métier d'histrion. Il n'apporte ni limitation, ni tempérament à ses expressions, ni à l'hor-