Sic
reur qu'il attire à cet infâme exercice ». Soit; mais pourquoi les ecclésiastiques acceptaient-ils une part si forte de ce gain honteux et illicite? N'était-ce point s'en rendre complices? Bossuet ne pouvait ignorer les charités de diverses sortes que nous avons énumérées, et que le père Caffaro avait pris soin de rappeler.
« J'ai confessé, dit celui-ci, et connu assez particulièrement des comédiens qui, hors du théâtre et dans leur famille, menaient la vie du monde la plus exemplaire; et vous m'avez dit vous-même (ceci s'adresse à Boursault) que tous, en général, prenaient sur la masse de leur gain de quoi faire des aumônes considérables, dont les magistrats et les supérieurs des couvents poivraient rendre de bons témoignages. Je doute qu'on puisse dire la même chose des personnes zélées qui parlent si haut contre eux. »
A cela, Bossuet ne répondait rien; mais il parut à la même époque une autre réplique au père Caffaro : Discours sur la comédie, 1694, par le père Le Brun, de l'Oratoire : « Ce fut, dit la préface, par ordre de M. de Harlay qu'il traita cette matière. » Il n'esquive pas la question délicate de savoir « s'il est à propos de recevoir de l'argent des comédiens pour les pauvres ». Il répond nettement par la négative (page 292 de la seconde édition), attendu que « les comédiens sont excommuniés », et que l'Écriture sainte, les conciles et les Pères défendent de rien recevoir des excommuniés. Et il cite les Constitutions apostoliques, qui disent : « Si Ton est forcé de recevoir de l'argent de quelque impie, jetez-le dans le feu, de peur que la veuve et l'orphelin ne
deviennent, malgré eux, assez injustes pour se servir de cet argent et en acheter de quoi vivre. Il faut que les présents des impies soient plutôt la proie des flammes que la nourriture des gens de bien. » Cette opinion trop radicale n'a pas prévalu dans le clergé, qui a continué à recevoir l'argent des excommuniés.
Bossuet ne répondait pas davantage à un argument dont s'était servi le père Caffaro, argument assez embarrassant pour un prélat de cour, et où il est facile de reconnaître une plume plus vive et plus exercée que celle du théatin1, la plume de Boursault probablement :
« Tous les jours, à la cour, les évêques, les cardinaux et les nonces du pape ne font pas difficulté d'assister à la comédie; et il n'y aurait pas moins d'imprudence que de folie de conclure que tous ces grands prélats sont des impies et des libertins, puisqu'ils autorisent le crime parleur présence. J'ai fait encore quelquefois une réflexion, qui me paraît assez judicieuse, en jetant les yeux sur les affiches qu'on lit au coin des rues, où l'on invite toutes sortes de personnes à venir à la comédie et aux autres spectacles qui se jouent avec privilège du roi, et par des troupes entretenues par Sa Majesté. Quoi! disais-je
1. Il y a, de lui, une lettre particulière à Bossuet. Elle prouve qu'il savait assez mal le français. — On voit par une lettre adressée par Boursault à l'archevêque de Paris, pour s'excuser et pour excuser aussi le père Caffaro, que celui-ci était ou avait été son confesseur. Dans cette lettre, Boursault avoue le tort d'avoir publié le travail du père Caffaro sans lui en demander l'autorisation; et il ajoute, par pure générosité peut-être, cet aveu aggravant, qu'il l'a fait à dessein, sûr que le père ne lui aurait pas accordé cette permission.
en moi-même, si l'on invitait les gens à. quelque mauvaise action , à se trouver dans des lieux infâmes, ou bien à manger de la viande les jours qui nous sont défendus1, il est constant que les magistrats, bien loin de permettre la publication de ces sortes d'affiches, en puniraient sévèrement les auteurs qui abuseraient de l'autorité d'un roi trèschrétien, très-religieux, pour inviter les fidèles à commettre des crimes si énormes. Il faut donc, concluais-je aisément, que la comédie ne soit pas si mauvaise, puisque les magistrats ne la défendent point, que les prélats ne s'y opposent en aucune manière, et qu'elle se joue avec le privilège d'un prince qui gouverne ses sujets avec tant cle sagesse et de piété, et qui ne voudrait pas par sa présence autoriser un crime dont il serait plus coupable que les autres. »
C'était vif et assez hardi. Bossuet ne trouve rien à répliquer, sinon que parmi ceux qui assistent à la comédie « il y en a qui sont plus innocents les uns que les autres et quils ne sont pas répréhensibles au même degré ». C'est douteux, au moins pour les prélats qui encourageaient les représentations théâ-
1. Sait-on avec quelle rigueur le gouvernement faisait observer le carême? Lire dans Félibien, tome III des preuves de son histoire, p. 153, un arrêt portant que les boucheries de l'Hôtel-Dieu vendront seules pendant tout le carême la viande : 1° aux malades qui apporteront certificats de leurs curés ou médecins; 2° à ceux qui font profession de la religion prétendue réformée, en apportant attestation de cette profession. (On pense bien que depuis la révocation de l'édit de Nantes surtout, il n'y avait pas presse pour se dénoncer ainsi.) Les contrevenants parmi les vendeurs seront mis trois heures au carcan et emprisonnés jusqu'à Pâques au moins. Peines plus sévères, s'il y a récidive.
traies par leur présence; et ici les écrits du temps confirment l'assertion du père Caffaro. Ne parlons pas du cardinal de Richelieu, ni du cardinal Mazarin. Mais d'autres, le légat du pape même, comme dit le père Caffaro, n'avaient pas plus de scrupules pour les représentations de la cour : « Ce soir (août 1664), dit le magistrat Olivier d'Ormesson dans son journal, il y eut comédie française où le légat fut. » Nous voyons des évêques assister à un ballet
Où la très-mignonne Molière,
dit Loret, « charma les cœurs de tous1 ». Il est possible que cette condescendance personnelle de la part de ces hauts personnages ecclésiastiques eût cessé (malgré l'affirmation si positive du père Caffaro), depuis que le roi lui-même avait perdu le goût du théâtre. Plus tard, l'abbé de La Tour constate avec regret que, sous Louis XV, « le sage cardinal de Fleury » accompagnait le roi au spectacle. Il excuse, du reste, les courtisans d'aller au théâtre avec le roi, et les justifie « par l'exemple de Naaman, à qui le prophète Élisée permit d'accompagner le roi de Syrie, son maître, dans le temple de ses idoles, et de se baisser avec lui quand il les adorerait2. »
Mais il y a un autre fait sur lequel il n'est pas inutile d'insister.
Bossuet oppose à son adversaire l'exemple des païens, « dont les pièces étaient du moins exemptes de cette indécence qu'on voit parmi nous, d'intro-
1. 22 février 1657. Il s'agit sans doute de la fille ou delà femme de Molière le musicien, nommé souvent ailleurs par Loret,