‹ Le théâtre français sous Louis XIVChapitre 96 sur 132 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Malheureusement, à la fin du xvne siècle, la tolérance des jésuites à l'égard d'un art qu'ils cultivaient eux-mêmes était un fait exceptionnel, et la société d'alors affichait d'ordinaire des sentiments tout opposés. En dehors même du clergé, on se piquait de manifester à l'égard de la comédie et des comédiens un mépris sincère ou affecté, mais qui,

1. Mémoires de Trévoux, 1715, p. 90. G. Brice, 1723, t. II, p. 347, dit que le P. Tournemine est le principal rédacteur des Mémoires de Trévoux. — C'est ce qui explique la mention bienveillante du nom de Voltaire.

chez les gens graves, semblait une sorte d'obligation professionnelle. De leur part, il prenait souvent la forme de l'insolence la plus outrageante. Un jour que Dancourt apportait au nom de ses camarades à M. de Harlay et aux administrateurs de l'hôpital général la redevance dont on faisait parfois l'usage que nous savons, il crut pouvoir se permettre d'insinuer que peut-être les charités de toute espèce qu'ils faisaient ainsi devraient les mettre à l'abri de l'excommunication. « Dancourt, lui répondit gravement M. de Harlay, nous avons des oreilles pour vous entendre, des mains pour recevoir les aumônes que vous faites aux pauvres; nous n'avons jpas de langue pour vous répondre. » Il semble que si pourtant, puisqu'il s'en servait pour insulter gratuitement une profession où l'on comptait des gens pour le moins aussi estimables que ce rogue et plat courtisan. Ce qu'il y a de singulier ici, c'est que ce môme magistrat, si sévère pour les excommuniés du théâtre, avait été lui-même excommunié avec tout le parlement de Paris par le pape Innocent XI, pour avoir soutenu les prétentions. 4e Louis XIV, parfaitement injustes d'ailleurs, contre la cour pontificale ; au lieu que les comédiens, excommuniés en France, ne l'étaient pas à Rome. Si l'autorité du pape eût été alors reconnue en France comme elle l'a été depuis, cette circonstance n'eût pas laissé que d'assurer un certain avantage aux comédiens sur le Parlement de Paris l.

1. Cette intolérance à l'égard du théâtre a persisté parmi les parlementaires, même au xvme siècle, lorsque ailleurs elle avait à peu près disparu. En 1761 un avocat, Huerne de la Mothe, ayant publié un livre où il cherchait à démontrer qu'on ne devait pas

Au reste, ce n'était pas chez les magistrats seuls que se rencontraient ces préventions, plus ou moins sincères, contre le théâtre; elles se retrouvent même alors chez beaucoup de beaux esprits de profession.

Ne parlons pas des poètes repentants. Il est fort probable que Quinault et Racine, revenus à des sentiments de piété austère, faisaient très-sincèrement tous leurs efforts pour regretter amèrement leur gloire ; on peut douter qu'ils y aient complètement réussi. Racine le fils nous dit bien qu'après le réveil « des grands sentiments de religion dont son

excommunier les comédiens, le parlement le fit rayer du tableau des avocats, et décida que « le livre en question serait lacéré et brûlé par l'exécuteur de la haute justice, au pied du grand escalier du palais ». Voir, pour toute cette affaire, Hist. des ouvrages pour et contre le théâtre, p. 660, 1771, par M. Despeez de Boissy, avocat au parlement, qui approuve fort cet acte de juste sévérité contre un confrère, attendu que celui-ci « ne devait pas ignorer l'esprit des lois sur la profession de comédien. On a, dit-il, sur cette matière une tradition de jugements. En voici un qui était récent. Deux particuliers s'étaient associés en 1760 pour une entreprise de spectacles. L'un d'eux y renonça par un motif de conscience. L'autre n'y eut aucun égard, et il en résulta une instance judiciaire. M. Élie de Beaumont, avocat, se chargea de •défendre la cause du dernier, et hasarda de prouver que l'état de Comédien était légitime ,et honnête. Il perdit honteusement sa cause par le jugement qui intervint. » Il paraît qu'en ce cas un contrat était nul de plein droit. — Selon l'abbé de La Tour, au point de vue légal, « la communauté des savetiers est plus légitime que la troupe des comédiens. On ne les écoute pas en corps ■dans leurs procès; ils n'en font pas un aux yeux des juges. On ne leur doit aucune audience, et ce n'est que par grâce qu'on souffre qu'ils prennent, dans leui-s écritures, la qualité de comédiens que les tribunaux ne connaissent pas. C'est la remarque de M. l'avocat général dans un procès que les comédiens eurent, en 4709, rapporté dans le Journal des audiences, t. VI, 1. VIII, c. xix ». (P. 171.)

père avait été rempli dans son enfance, il avoua que les auteurs de théâtre étaient des empoisonneurs publics » ; mais il ajoute, croyant dire sans doute une chose fort édifiante : « Il reconnut qu'il était peut-être le plus dangereux de ces empoisonneurs1. » L'orgueil ne retrouvait-il pas un peu son compte dans cet aveu qui n'avait que l'apparence de l'humilité? Et Racine eût-il bien volontiers échangé les dangereuses séductions de son théâtre contre les péchés du moins inolfensifs et l'innocence relative de Pradon? Quoi qu'il en soit, son ami Boileau* qui s'était borné à fixer les règles de l'art funeste pratiqué par Racine, n'en ressentit point les mêmes remords; vieux et devenu dévot comme l'auteur d'Athalie, il défendait encore le théâtre contre les attaques de Monchesnay2. Il est assez

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