Mémoires sur la vie de Jean Racine, 2e partie
2. Il écrivait au futur auteur du Bolœana qui lui avait soutenu qu'il fallait proscrire la comédie, à cause des mauvais effets qu'elle peut produire : « Vous avancez une maxime qui n'est pas, ce me semble, soutenable... si cela est, il ne sera plus permis de peindre dans les églises des Vierges Marie, ni des Suzannes, ni des Madeleines agréables de visage, puisqu'il peut bien arriver que leur aspect excite la concupiscence d'un esprit corrompu. La vertu convertit tout en bien, et le vice tout en mal... Croyez-moi, monsieur, attaquez nos tragédies et nos comédies, puisqu'elles sont ordinairement fort vicieuses ; mais n'attaquez point la tragédie et la comédie en général, puisqu'elles sont d'elles-mêmes indifférentes, comme le sonnet et les odes, et qu'elles ont quelquefois rectifié l'homme plus que les meilleures prédications... 11 n'est pas concevable de combien de mauvaises choses la comédie a guéri les hommes capables d'être guéris; car j'avoue qu'il y en a que tout rend malades. Enfin, monsieur, je vous soutiens, quoi qu'en dise le père Massillon, que le poëme dramatique est une poésie indifférente de soi-même et qui n'est mauvaise que par le mauvais usage qu'on en fait. » Septembre 1707.
remarquable que Boileau, plus désintéressé en pareille matière, se montre beaucoup moins rigoriste; et peut-être le très-peu voluptueux moraliste eût-il hésité à écrire les lignes dures et sèches dans lesquelles Racine raconte la maladie et la mort de M1Ie de Champmeslé l.
Mais, il faut bien le dire, ces sentiments, qui s'expliquent chez Racine par des raisons de piété austère, se retrouvent alors partout à l'égard de la comédie et des comédiens, môme chez les gens de lettres. Sous Richelieu et sous Mazarin, le préjugé avait semblé dissipé, et vaincu même par l'exemple des deux grands ministres ; il reparaît, et d'assez bonne heure, sous Louis XIV. C'est à cela qu'il faut attribuer surtout ce fait si frappant, qu'on ait si peu
1. « M. de Bort m'apprit avant-hier que la Champmeslé était à l'extrémité, de quoi il me parut très-afîligé (il paraît qu'en dépit de ses souvenirs très-intimes, Racine ne l'était pas du tout); mais ce qui est le plus affligeant, c'est de quoi il ne se soucie guère apparemment, je veux dire de l'ohstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de renoncer à la comédie, ayant déclaré, à ce qu'on m'a dit, qu'elle trouvait très-glorieux pour elle de mourir comédienne. Il faut espérer que, quand elle verra la mort de plus près, elle changera de langage, comme font d'ordinaire la plupart de ces gens qui font tant les fiers quand ils se portent bien. Ce fut Mme de Gaylus qui m'apprit hier cette particularité, dont elle était effrayée. » — Deux mois plus tard, Racine écrit que « la Champmeslé est morte avec d'assez bons sentiments, après avoir renoncé à la comédie, très-repentante de sa vie passée, mais surtout fort affligée de mourir ». Tout cela est bien dur; il est vrai que c'est à son fils que Racine l'écrit, voulant sans doute, dit M. Sainte-Beuve, « lui faire indirectement la leçon, et condamner ses propres erreurs dans la personne de celle qui en avait été l'objet ». On peut trouver au contraire que ce fils devait être le dernier à qui Racine eût dû parler de son ancienne maîtresse, quel que fût le ton dont il en parlât.
de renseignements contemporains sur Molière1. On est étonné du petit nombre de ceux qui parlent de lui de son vivant. Le métier de comédien chez lui a fait tort à l'homme et au poëte : il n'est même pas bien prouvé que Molière, excellent acteur dans les rôles comiques, mais réputé médiocre dans le genre sérieux, ne fût pas ainsi privé de la considération relative qui s'attachait aux comédiens chargés de représenter les personnages tragiques, de Floridor2*
1. Il faut citer ici un passage assez singulier de la Muse historique, du 31 décembre 1662. Loret fait remarquer qu'il n'a pas parlé depuis longtemps du théâtre et des illustres auteurs qui le soutiennent alors, Quinault, Boyer, Molière...
Je n'ai point parlé de Molière Dont admirable est la manière, Ni de Prade, ce fort esprit Dont on voit maint savant écrit, Ni d'autres excellents génies Exaltés dans les compagnies.
Ainsi m'était-il ordonné Par un avis qu'on m'adonne*
D*où lui venait cette défense? Il ne le dit pas. Et ce qu'il y a de plus bizarre, c'est qu'il ne la révèle que pour apprendre au public, par exception toutefois, le succès d'une tragédie de Corneille second (Versée et Démétrius) , dont on lui a dit beaucoup de bien ; c'est aussi que le mois suivant il se remet à parler du théâtre, d'abord (et avec sympathie) de YEcole des femmes, représentée à la cour, et de la Sophonisbe de Corneille premier, joué à l'Hôtel de Bourgogne, et un peu plus tard, de la troupe de Molière,
Les comédiens de Monsieur, Pour qui dans mon intérieur J'ai de l'amour et de l'estime.
Tout cela est un peu contradictoire. Mais ce qui paraît clair, du moins, c'est qu'à un certain moment, il a dû, par ordre, ne point , parler du théâtre.
2. Les frères Parfaict (t. VIII. p. 217) se sont fort étendus sur " l'estime dont jouissait ce tragédien célèbre, Josias de Soûlas,
connu sous le nom de Floridor; sur sa faveur auprès du roi, et
par exemple ; lui-même paraît avoir cédé à ce préjugé quand, au lieu de se faire peindre sous un de ces costumes qui semblaient caractériser son talent comme comédien, il se faisait représenter dans le rôle d'Auguste.
En effet, la comédie elle-même semblait un genre inférieur; un moment, l'Hôtel de Bourgogne y avait presque renoncé, comme nous le dirons plus loin *, et nous avons vu qu'il était d'usage de réserver la comédie pour la morte-saison, pour la saison du moins où le beau monde était absent de Paris. On remarquera de plus que, pendant presque tout le règne, la plupart des comédies sont signées de noms de comédiens2; soit qu'on leur abandonnât
enfin sur ce fait qu'en 1668, lorsqu'on entreprit une enquête contre les usurpateurs de titres de noblesse, la qualité de noble fat maintenue à Floridor, conformément d'ailleurs à la célèbre déclaration de Louis XIII, ou plutôt de Richelieu (1641) : « Nous voulons, y est-il dit, que l'exercice des comédiens, qui peut innocemment divertir nos peuples de diverses occupations mauvaises, ne puisse leur être imputé à blâme, ni préjudicier à leur réputation dans le commerce public, etc. » (Voir cette déclaration, Parfaict, t* VI, p. 131.) — M. Thurot, membre de l'Institut, veut bien me signaler, à propos de Floridor, un passage curieux du Traité des Études (liv. VIII, 2e partie, ch. h, § 3), où Rollin, après avoir dit qu'il est bon d'exercer les élèves à la déclamation, en donne quelques règles empruntées, dit-il, en partie, à un traité sur ce sujet, « manuscrit, qui vient du fameux M. Langlet; celui-ci, tenait ce traité d'un célèbre acteur de son temps, nommé Floridor ». Qu'est devenu ce manuscrit?