‹ Le théâtre français sous Louis XIVChapitre 99 sur 132 · La Guerre des auteurs, Éd. de 1674, p · texte numérisé non relu

La Guerre des auteurs, Éd. de 1674, p

2. Le Parnasse réformé, p. 52 de l'édition de 1669; c'est la huitième; la première est de 1668. Guéret tenait pour la vieille école; il est assez hostile aux nouveaux écrivains.

sant à une autre, à l'enterrement de ce Molière, « il était bien Monsieur pour toi », on aurait pu le dire à tout le siècle. Ce qui suffirait pour prouver combien îa prévention contre Molière était forte, c'est un petit fait qui n'a pas été remarqué, ce me semble, et qui ne fait pas honneur à La Fontaine. En 1671, celui-ci publia trois volumes, avec son nom en tête de chacun de ces volumes intitulés : Recueil de poésies diverses. On y trouve des vers de Gotin, de Cassaigne, de Perrault, etc., et en tête des pièces de La Fontaine lui-même , V Élégie pour M. Fouquet, ce qui est bien; mais ce qui ne l'est pas du tout, c'est que, dans un recueil où se voient de nombreux extraits des pièces de Corneille, de Racine, le prologue même des Fâcheux, par Pellisson, il n'y ait rien de Molière. Il paraît que La Fontaine n'avait guère fait que prêter son nom à ce recueil, que le choix n'était pas de lui, et que d'ailleurs c'était un recueil destiné à la jeunesse, un livre d'éducation. Mais l'omission du nom de Molière, de la part de La Fontaine, signant au moins le livre et le présentant au lecteur, était tristement significative. Cette omission, je le veux bien, le caractère de l'ouvrage une fois admis, était indispensable, quoique après tout on trouve aujourd'hui à citer dans des ouvrages du même genre des passages de Molière absolument irréprochables. Mais, en ce cas, ce n'était pas à l'ami de Molière à signer ce livre. Que dirait-on aujourd'hui d'un recueil de poésies de notre temps, où l'on aurait, par égard pour certaines préventions, omis absolument le nom de Victor Hugo?

Quant à l'assertion si singulière que Molière aurait

pu être de l'Académie, et que la compagnie avait consenti à le recevoir à condition « qu'il n'aurait plus joué que dans les rôles de haut comique, » c'est une de ces idées qui n'ont pu naître qu'à une date où on avait perdu une bonne partie des préjugés antérieurs, et un peu aussi le souvenir bien exact de ces mêmes préjugés1. Aucun des contem-

4. Il est bon de dater l'origine de toutes ces anecdotes apocryphes, et de .voir combien, à certains égards, toute la légende posthume qu'on a faite à Molière a été tardive. Le premier ouvrage» à ma connaissance, où on ait risqué cette assertion si hasardée, est Y Histoire du Théâtre-Français , par les Frères Parfaict (t. X, page 104, publié en 1747, c'«st-à-dire soixante-quatorze ans après la mort de Molière). Les auteurs prétendent que « ce fait a été plusieurs fois attesté par feu M. de la Motte, de l'Académie française; nous ne doutons point, ajoutent- ils, qu'en lisant ceci, beaucoup de ses amis ne se rappellent de le lui avoir ouï dire. » En tout cas, si la Motte l'a dit, il n'en savait rien par lui-même, puisqu'il est né à peu près à l'époque de la inort de Molière ; mais on peut penser que, comme c'était un esprit assez libre, il souffrait comme académicien de ne pas trouver le nom de Molière sur la liste de l'Académie, et son assertion ne prouve rien, sinon qu'il aimait à croire que Molière aurait pu être de cette compagnie. En fait, le préjugé contre les comédiens n'a reçu qu'un démenti officiel à cet égard : c'est quand la Convention , en établissant l'Institut, y réservait une place « à l'acteur célèbre (comme disait le rapporteur Daunou) qui recrée les chefs-d'œuvre du théâtre en leur donnant l'âme du geste, du regard et de la voix, et qui achève ainsi Corneille et Voltaire ». Elle nomma Molé, Préville, Monvel. Est-il besoin d'ajouter que Napoléon, en remaniant l'Institut, revint aux préjugés anciens et supprima cette section? Au temps où on s'est occupé de découvrir chez Napoléon — après sa chute — une foule d'intentions libérales non suivies d'effet, on a fait la plaisanterie de dire qu'il avait amèrement regretté de ne pouvoir décorer Talma. Il y aurait eu quelque chose de plus simple, c'eût été de ne pas supprimer cette section de l'Institut où Talma, librement élu, eût pris place à côté des gens de lettres, des artistes et des savants.

porains n'en a dit un mot, que je sache ; et il est à croire qu'on n'y a pas même songé. C'est qu'on savaitbien alors que c'était impossible. Il suffirait, pour s'en convaincre, de parcourir la liste de l'Académie d'alors1, et d'essayer d'y former en idée une majorité capable de nommer l'auteur de Tartuffe. La lecture seule de cette liste présente à l'admission de Molière plusieurs impossibilités, dont la moindre était insurmontable. Par quelle aberration d'esprit peut-on se figurer un moment que ces prélats, — à

1. M. Taschereau, qui se contente de trouver le fait peu vraisemblable, a eu la malice de donner la liste de l'Académie en 1673, six semaines avant la mort de Molière ; la voici :

MM. Balesdens. MM. Jean Desmaretz.

De Bezons.

Doujat.

Bossuet, éveque de Con-

Esprit.

dom.

Cardinal d'Estrées.

L'abbé de Bourzeis.

L'abbé Furetière.

L'abbé Boyer.

Godeau,évêquede.Vence%.

Comte de Bussy-Rabutîn.

Gomberville.

L'abbé Cassaigne.

Leclerc.

La Chambre.

Mézeray.

Harlay de Champvallon,

De Montmor.

archevêque de Paris.

Patru.

Chapelain.

Perrault.

Charpentier.

Pellisson.

De Chaumont.

Quinault.

Duc de Coislin*

Racine.

Colbert.

Segrais.

Conrart.

Duc de Saint-Aignan.

Pierre Corneille»

L'abbé Tallemant.

L'abbé Cotin.

Paul Tallemant.

Marquis de Dangeau.

L'abbé Testu.

Régnier-Desmarets.

De Villayer.

* Cette place était vacante par le décès récent de Godeau; au moment delà mort de Molière, on y nomma Fléchier.

commencer par l'archevêque de Paris, qui allait avoir tant de peine à laisser prendre à Molière mort une place au cimetière, et Bossuet, qui devait, vingt ans plus tard, lui en donner une parmi les damnés, — auraient consenti à s'asseoir auprès de lui? Sans parler même de ses ennemis personnels, Gotin et autres, que Molière aurait retrouvés à l'Académie, les simples préventions littéraires s'en seraient mêlées, et Molière les eût trouvées aussi ardentes que celles qui s'opposèrent plus tard à l'admission de Boileau-, l'école littéraire, que le poëte comique et le poëte satirique avaient bafouée, y possédait la majorité et la conserva jusqu'à la fin du règne. La minorité même, la partie intelligente de l'Académie, rendaitelle beaucoup plus tard une entière justice au grand écrivain? Qu'on se rappelle les étonnantes appréciations du style de Molière par La Bruyère et Fénelon. Et que de préventions d'un autre genre, sans parler de celles des médecins! Perrault, malgré son mauvais goût, avait assez d'esprit pour rendre hommage, trente ans plus tard, au génie de Molière ; mais, frère de médecin, ne gémissait-il pas en même temps que Molière eût tourné en ridicule les bons médecins que r Écriture même nous enjoint d'honorer1? » Enfin, oublie-t-on que la comédie ellemême était assez peu appréciée à l'Académie, puisque les seuls auteurs comiques du temps qui joignaient à un mérite incontestable l'avantage de n'être pas comédiens, Regnard, Boursault, Dufresny, Le Sage, n'ont pas été de l'Académie? Plus tard, ce n'est pas la forme comique seule,

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