‹ Le theatre hors de France, Volume 4Chapitre 10 sur 43 · PRÉFACE XIII · texte numérisé non relu

PRÉFACE XIII

quelques désagréments, comme une condamnation toute récente pour avoir trop visiblement « réduit », sous le titre de Girolini e Pirolo, notre Coquart et Bicoquet. Cette entreprise est sévèrement jugée par M. Lyonnet, qui défend avec vigueur Pulcinella et le Nuovo. Les chapitres qu'il leur consacre sont bien amusants par la forme et par le fond, pleins de faits et de verve. Il en résulte de don Felice une figure quasi grandiose de faiseur dramatique.

J'ai pu entrevoir à Naples ce que M. Lyonnet a su voir à fond. Ceux des faits et opinions exposés par lui qu'il m'a été donné de contrôler par mes propres impressions m'ont fait voir en lui un guide très sûr et, par là, m'ont permis de préjuger l'exactitude du reste. Sans appareil d'érudition ni prétention d'aucune sorte, il nous donne une étude exacte et complète sur un des types les plus populaires et les plus curieux du théâtre universel. Est-il beaucoup de livres plus majestueux et à plus hautes visées dont on en pourrait dire autant ?

Gustave Larroumet.

G. De Marlino, le « Pulcinclla » actuel du Nuovo.

PULGINELLA & G

Arrivée à Naples. — Bruits de la mort de « Pulcinella ». — Triste fin des aiitres Masques italiens. — Le Nord et le Midi.

— Petit bonhomme vit encore. — Conversation avec un libraire. — Eduardo Scarpetta le tombeur de « Pulcinella i>.

— Un livre à faire. — Les théâtres de Naples. — Le plus grand et le plus petit théâtre d'Europe. — « Pulcinella » au théâtre Nuovo. — « Don Felice » aux Fiorentini.

J'arrivai à Naples très préoccupé, inquiet même. Ne m'avait-on pas affirmé que « Pulcinella » était mort, bien mort ? Et les mieux informés ajoutaient même d'un air entendu :

« Eduardo Scarpetta s'est chargé de l'enterrer en bonne et due forme. » Je m'empresse d'ajouter pour la compréhension de ce qui précède que ledit Scarpetta est l'enfant gâté des Napolitains et que, auteur, acteur, directeur, il a banni

de son théâtre par principe « Pulcinella », ses pompes et ses œuvres.

J'avais beaucoup de raisons, en somme, pour ajouter foi à cette déplorable nouvelle. A Turin, j'avais vu le légendaire Giandiija réduit à ne paraître que sur un théâtre de marionnettes. A Milan, le fameux Girolamo^ son proche parent, subit le même sort. A Bergame, j'avais en vain cherché Arlequin et je n'avais retrouvé les couleurs rouges, jaunes et noires de son habit que dans les losanges qui décorent les façades des maisons, dans la bigarrure des carrelages et dans les armes de la ville. A Venise, je m'étais longuement promené sur la place Saint-Marc sans jamais rencontrer Sior Pantalone ; à Bologne les étudiants ne se souvenaient plus guère du Docteur^ et à Florence j'avais plaint le sort du Slenterello piteusement tombé sur les tréteaux de la foire. Pourquoi donc « Pulcinella », à Naples, n'aurait-il pas suivi le sort de ses très illustres rivaux ?

Je n'avais plus, en ma faveur, qu'une chance basée sur l'observation que je vais dire : dans la plupart des pays que j'ai visités jusqu'à ce jour, j'ai toujours remarqué que le Noi^d dédaignait profondément le Midi et semblait vouloir ne le

considérer que comme une expression géographique, tandis que le Midi, dans une belle indifférence, se moque souverainement de tout ce que peut faire ou dire le Nord. Allez demander, par exemple, à un filateur de Catalogne ce qu'il pense d'un andalou ! Mais, par contre, allez demander à un andalou fièrement campé sur son pur sang avec son fusil en bandoulière, alors qu'il galope dans les champs de sa ganaderia S s'il se soucie de ce qui se passe dans les manufactures de Catalogne ou dans les mines de Bilbao! Si donc, pensais-je toujours à part moi, les Turinais, les Génois ou les Milanais, fidèles à la tradition que je viens de dire, ignorent absolument ce que font les Napolitains, ou sont mal informés, je suis sauvé ! Et de fait, lorsque j'arrivai à Naples, je m'aperçus bien vite que « Pulcinella » — comme le petit bonhomme — vivait encore !

J'allai chez un libraire, et ce libraire voulut bien me raconter qu'il avait assisté aux derniers beaux jours du fameux théâtre San Carlino^ mais qu'il ne lui déplaisait pas d'aller encore au Nuovo dernier refuge de « Pulcinella. » Je pris un logement en ville, et mon hôte me conta qu'il

* Élevage de taureaux.

— Oh ! dites-le, celui qui tua, ou mieux qui voulut tuer « Pulcinelia ».

— Le misérable ! Ce n'est certes pas lui qui me documentera. De plus, à quelle date remonte celte publication ?

— C'est trop vieux ; je veux du neuf.

— Attendez ! justement vient de paraître Da S. Carlinoai Fiorentini (Du théâtre San Carlino au théâtre des Fiorentini), nouveaux mémoires d'Eduardo Scarpetta, 530 pages in-18, 1900!

— Sapristi ! Mais ce n'est pas encore dans ce volume que j'entendrai parler de « Pulcinelia », puisque l'auteur veut Tenterrei* !

— Eh bien ! prenez alors la brochure de M. Benedetto Croce, déjà nommé, Pulcinelia e il personaggio del Napoletano in commedia.

— Je la connais, répondis-je ; mais malgré la grande somme d'érudition qui s'y trouve rien n'y est assez précis, à mon avis. L'auteur commence par y avouer, par exemple, que « Pulcinelia » ne se définit pas. Alors, quelle idée voulez-vous, à mon tour, que je m'en fasse ? Ce que je veux, c'est un livre où Ton me parle de « Pulcinelia » tel qu'il existe, tel que nous pouvons le voir tous les soirs sur les théâtres de Naples,

OÙ Ton raconte ce qu'il dit, ce qu'il fait, le tout agrémenté de quelques histoires se rapportant au théâtre actuel napolitain.

— Oh ! Monsieur, un pareil livre n'existe pas.

— Eh ! bien, pensai-je, je tâcherai de le faire, et ce sera mon quatrième volume du a Théâtre hors de France ». — Et voilà!

Les théâtres sont nombreux à Naples, relativement plus nombreux que dans aucune autre ville d'Europe. Ce peuple si gai, si vif, si bon enfant, a besoin de bruit, de musique, de rires, de bons mots, de chansons! Beaucoup de ces théâtres, tels autrefois chez nous au boulevard du Temple les Funambules et le Petit Lazari, donnent deux représentatiotistous les jours. Tune dite de joui\ qui commence à six heures et demie du soir ou à sept heures, selon la longueur du spectacle, l'autre dite de nuit qui lui succède entre neuf heures et demie et dix heures. Chacune de ces représentations qui n'ont presque pas d'entr'actes se termine invariablement par un petit concert dans lequel des duettistes ou une, deux, trois chanteuses, presque toujours fort jolies femmes, et quelquefois bonnes diseuses, viennent débiter les chansonnettes napolitaines

les plus en vogue. De telle sorte que celui qui ne veut pas payer après minuit les cinquante centimes obligatoires à son concierge (usage napolitain), ou qui habite à Chiaia, au Pausilippe, à Portici, à Résina — car les faubourgs de Naples ont plusieurs lieues d'étendue, — peut tranquillement regagner son domicile vers dix heures. Le prix des places de ces spectacles de jour est, en outre, quelque peu moins élevé que pour les représentations du soir. Enfin, détail assez original, c'est Naples qui, de toutes les villes d'Europe, possède le plus grand théâtre, le San Carlo , et peut-être le plus petit, la Fenice,

Quels sont à présent ces théâtres ?

Voici le San Carlo, déjà nommé, accolé au Palais royal, construit en 1737 par Tarchilecte Angelo Carasale, détruit en partie par un incendie en 1846, rebâti splendidement par Tarchitecte Niccolini. Il est à six rangs de loges, et chaque rang compte 32 loges. On l'ouvre généralement vers Noël pour y donner Topera et des ballets, et l'on en ferme les portes avant Pâques.

Le Mercadante (ci-devant Fondo) en plein centre de Naples,entre l'Hôtel de Ville et le Môle, construit en 1778, pour l'opéra et la haute comédie.

Le théâtre Bellini, près du Musée, terminé en

Le théâtre Partenope, place Cavour, répertoire napolitain avec « Pulcinella ».

Le théâtre Mercadante, son voisin, même genre.

Le théâtre des Variétés, théâtre élégant, pour Topérette; souvent fermé.

Le théâtre Petrella, populaire, genres divers.

Puis une foule de théâtricules à tous prix, à dix sous, à cinq sous, à trois sous, véritables boîtes à. puces — nous adoptons ce titre générique pour ne pas entrer dans des détails trop réalistes — et où le personnage comique de la pièce doit invariablement jouer sous le masque : ce sont le nouveau Politeama, une baraque en bois, sur le môle, l'arena Mergellina dans le quartier de ce nom, puis les théâtres de marionnettes avec tableaux peints à la porte, bouges aux entrées sordides, Stella Cerere, l'Immaculée, etc., où la clientèle ne se compose guère que des petits marchands et des lazzaroni du voisinage. D'autres salles, telles que celles du théâtre Umberto I et de TEden, près de la Bourse, du Salon Margherita sous la grande Galerie, sont uniquement réservées au genre dit Variétés ou café concert cosmopolite.

D'où il résulte que si nous voulons connaître

Page 1