‹ Le theatre hors de France, Volume 4Chapitre 30 sur 43 · LE CINÉMATOGRAPHE, REVUE DE LANNÉF · texte numérisé non relu

LE CINÉMATOGRAPHE, REVUE DE LANNÉF

donc fort bien compris le parti qu'il pouvai des éléments dont il disposait, et puis, d théâtre napolitain, il ne faut guère compt le côté féminin. Alors que faire?

Telles sont les réflexions que je roulaiî ma tête en sortant du Nuovo et en redesce les ruelles du Monte-Calvario où Ton ne re trait plus guère, à cette heure, que qu( marins attardés en quête d'aventures, et vis ce soir -là — tableau bien napolitai Toriginalité dés contrastes — les « pierrei de la strada Incoronata occupées dans la grouper poétiquement des fleurs devant V de VIrmnacolata dont elle rallumaient la leuse.

Pulcinella el C. voleurs. d*un trésor, comédie en 3 actes d'O . Schiano. — Un bon public. — La misère à Naples. — Rencontre de deux bohèmes. — Un dîner fantastique et le quart d'heure de Rabelais. — Une caverne imprécise. — Les costumes des archiconfréries. — Pulcinella qui descend du ciel. — Au bas port. — La camorra et le roman populaire. — Drames de M. G. Cognetti. — Santa Lucia. -^ La vie dans la rue.

Il ne faudrait cependant pas croire que Fancien répertoire du San Carlino, toujours repris avec succès , se bornât aux seules pièces de Cammarano, ^d'Altavilia et de Petito. On distingue encore d'aulres auteurs dont les noms sont beaucoup moins connus, presque oubliés, et de ce nombre 0. Schiano déjà cité, et dont le Nuovo a affiché ce soir (1^' avril) Pulcinella^ D. Miseriïio e D. Felice ladri di un tesoro (voleurs d'un trésor) comédie en trois actes, « chefd'œuvre' de l'antique répertoire du San Carlino », ajoute Taffiche.

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200 LE ÏHKAÏRE NAPOLITAIN

C'est aujourd'hui dimanche, et malgré une pluie torrentielle le théâtre est comble. Ah ! quel bon public que ce public napolitain ! Je ne cesserai jamais de le répéter. Comme on voit bien que tout ce monde vient là pour s'amuser, et combien il a raison ! Tant il est vrai que la somme de plaisir que Ton prend n'est jamais en rapport avec ce que l'on paie à la porte. Bien à plaindre les publics blasés! Ils se font leurs propres bourreaux. A ce théâtre Nuovo, depuis cinq mois, je vois jouer presque chaque soir une pièce nouvelle par d'excellents artistes et de jolies femmes. Que leur. faut-il? Dix toiles de fond. Quant aux costumes de Pulcinella, de TAnselmo et du Guappo, Jls nechangent jamais.

Le vieux magistrat Eustachio a un polisson de neveu, Camillo, qui fréquente une bien mauvaise société. Il passe le meilleur de son temps à jouer dans la taverne de Giorgio avec des sujets de son espèce, courtise même la fille du patron qui ne craint pas d'écouter à la fois les doux propos du sergent Picchio, signe des lettres de change qu il ne paie pas, et en est réduit, après avoir dissipé son patrimoine, aux pires extrémités. Pour être complet nous dirons

PULCINELLA ET C* VOLEURS d'UN TRÉSOR 201

encore que ce tav^rnier qui ne vaut pas cher, lui non plus, a pour voisin un certain D. MincuCcio dont le valet n'est autre que Polcinella-

Cependant, D. Eusfachio, pour mettre à Tabri une partie de la fortune de son neveu, s'était fait faire une donation de quatre-vingt mille ducats qu'il lui conserve pieusement pour les mauvais jours. Pourquoi avait-il eu l'idée de cacher cet argent dans une caisse et cette caisse dans un monument funéraire, voilà ce que je ne me charge pas d'expliquer , mais sans trésor caché, adieu la pièce !

Dans tous ces canevas écrits à la diable, ce n'est pas l'intrigue qu'il faut voir. Presque toujours elle est enfantine ou ridicule. Ce sont les épisodes, lès scènes populaires, les hors-d'œuvre qui nous amusent, et dans l'ouvrage de Schiano la scène capitale est évidemment la rencontre au second acte de deux bohèmes devant la boutique d'un traiteur. Ces deux pauvres diables qui se présentent à nous à la façon de Dupont et Durand d'A. deJMusset, sontTun, maître d'école, D. Miserino, l'autre poète, D. Felice. Ces rôles étaient ce soir magnifiquement tenus par l'arrondi Pantalena représentant la misère grasse.

et Fanguleux Di Napoli figprant la pauvreté maigre, car les deux types existent.

« En fait de vêtements, a écrit M. Marcellin Pellet, il faut avoir habité Naples pour savoir ce que c'est que des haillons, de vrais haillons laissant voir de ci, île là, des plaques de chair larges comme la main*. »,

Il faut venir au Nuovo pour voir le costume de Di Napoli dans le rôle de son poète affamé. Le pantalon seul est une merveille ! Et la redingote, et le chapeau !

Tous deux sont à la recherche, naturellement, du dîner très problématique; ils arrivent à causer ensemble, et, par suite d'un malentendu, comprennent chacun de son côté que l'autre est à la tête d'un capital de quinze sous. A la suite de cette révélation — ou mieux de. cette méprise — échange de politesses réciproques, et il est convenu que l'on dînera ensemble. D. Miseriuo ne voulant pas outrepasser le supposé budget de son nouvel ami commande avec prudence un repas pour deux au traiteur. La confection du menu est un modèle du. g^nre. On s'arrête, à! force, de .'combinaisons^ |, six sous de

* Naples contemporaine, ouvrage déjà cite, les quartiers pauvres, p. 22 et suiv* * . . ' ' .....

il faut avoir habite Naples pour savoir ce que c'est que des haillons... »

ÉLi '.

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macchermi, deux sous de pain, un autre plat et un fruit. A Naples, les fruits sont, pour rien, <3uant au vin, on le remplacera pour celte fois par de l'eau.

Commence alors le dîner, dans la rue, à la porte du èabarètier, et ce diner est devenu léigendaire. Tout dépend, bien entendu, de la façon dont la scène est jouée. Avec Pantalena et Di Napoli elle prend des proportions épiques.

D'abord, la question du pain.

— Ce pain est bien commun, commence à dire D. Miserino en en détachant une forte miche qu'il engloutit dans son énorme bouche.

— On peut en demander d'autre, hasarde timidement le poète qui voit d'un regard inquiet le morceau de pain diminuer à vue d'œil.

Vient le tour du macaroni.

Il faut aussi avoir vécu à Naples pour savoir ce que représentent six sous de macaroni. Une telle portion, servie dans une pleine soupière, suffirait amplement chez nous à nourrir toute une famille ; mais un Napolitain ne s'épouvante pas pour si peu. D. Miserino accapare la soupière, sert maigrement son compagnon, et lorsque celui-ci se dispose à manger à son tour, c'est Ib cabaretier qui lui arrête le bras pour lui parler en

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aparté. Il vient d'apprendre qu'il avait devant lui un poète, et il aurait besoin de ses services. Il va sans dire que pendant cette courte absence de la table, D. Miserino a renversé le contenu de l'assiette de D. Felice dans sa soupière et avalé 4e tout d'une façon telle que tout acteur qui ne serait pas napolitain en serait étouffé à la seconde bouchée.

. Le repas se poursuit ainsi, D. Miserino engloutissant tout ce qui se présente, D. Felice ne pouvant toucher à rien, jusqu'au moment où la vieille Silvestra vient demander à ce dernier de lui versifier une déclaration amoureuse. Mais alors, pour mieux lui parler, D. Felice avant de se lever de table emporte toute la desserte dans son chapeau où D. Miserino va la repêcher pour cacher le tout dans son propre chapeau qu'il se met crânement sur la tête.

Ce dîner homérique est salué, comme on pense, par de continuelles fusées de rires qui partent de tous les coins de la salle. Le quart d'heure de Rabelais n'est pas moins joli. Chacun, de bonne foi, dit à son ami qu'il est l'heure de parlir et de payer, et c'est alors seulement que tous deux s'aperçoivent qu'ils n'ont le sou ni l'un ni l'autre.

L'hôtelier qui ne se paie pas de paroles pourrait prendre fort mal la chose, mais il veut en tirer parti. Il leur annonce dans le plus grand mystère que, s'ils veulent Taider, leur fortune est faite. Il s'agit, en effet, d'aller déterrer un trésor de 80 000 ducats qui se trouve dans un endroit qu'il connaît. Autant par crainte du cabaretier que par appât du gain, ils acceptent, tandis que le voisin d'en face, D. Mincuccio, met pour le même motif son serviteur Pulcinella en campagne. Nous avons vu, au même tableau, le jeune viveur Camillo sur le point d'être arrêté pour une traite impayée — car la prise de corps existait en ce temps à Naples — et son bon tuteur 1^ tirer de ce mauvais pas à condition qu'il renonçât à Satan, à ses pompes et a ses œuvres.

Nous voici dans une caverne — imprécise, comme dirait Pierre Loti — où nous ne voyons guère que des tombeaux. Le magistrat D. Eustachio fait une doscenle de police dans cette grotte, car l'on s'est aperçu que les barreaux d'un soupirail avaient été sciés. Quant à la caisse qui a renfermé les 80 000 ducats, on l'a bien laissée dans le tombeau, mais il y a beau temps que le trésor est à l'abri. Une fois les gendarmes postés au bon endroit, le théâtre est plongé dans l'obs-

Gurité, et nous assistons à la scène qui a donné le tilre à là pièce : PiilcineUa^ D, Miserino et D. Felice voleurs d'un trésor^ Ici se place ua détail amusant : comme Facteur Pantaleaa est très gros, c'est une joie pour les spectateurs de le voir descendre dans la caverne par une échelle, eii compagnie de Télique D. Felice. Ajoutez que t0us deux sont vêtus pour cette expédition comme les membres des confréries de Naples^ avec éette seule différence que, pour être reconnus du public, ils ont rejeté leur cagoules sur le derrière de la tête.

Il est bon de rappeler, à ce propos, qu'à Naples iLy a deux cent huitarchiconfréries ou confréries qui se recrutent par quartiers par traditions de famille ou par corps d état. L'origine, des plus anciennes de ces sociétés remonte aux x®^ xi° et xii^ siècles; ce sont, avant tout, des sociétés, de bienfaisance et de sefcours mutuels, et à chaque enterrement d'un membre Ton voit les autres affiliés revêtus de robes blanches et de cagoules — à moins que ces costumes ne soient mi-partie rouges, bleus, noirs, — suivre le cercueil une cire à la main.

La caisse découverte dans le monument funé« raire est fortement attachée avec des cordes.

puis remontée par le soupirail, mais à ce moment Tinfàme cabaretier retire Téchelle et «'enfuit avec les amis qu'il avait amenés, laissai deux naïfs dans le caveau. Grand effareme ceux-ci ; mais bien plus grand encore lorsi voient descendre du ciel, par Touverture puits, Pulcinella. assis sur une escarpolette lanterne sourde à la main. En présenc celte apparition inattendue, ils rabattent ment leurs cagoules et se tiennent immobil chaque côté du tombeau.

La scène suivante, digne tout au plus d'an les enfants, à moins qu elle ne les effraie, s vine sans peine. Pulcinella, à la place du t convoité, rencontre ces deux fantômes blanc la fraîcheur du lieu fait éternuer, trembl tous ses membres, crie, appelle, jusqu'au ment où les carabiniers viennent [arrêter te monde.

Le dernier acte nous reste pour arr^ toutes les affaires. Il se passera dans le ca du juge d'instruction qui n'est autre, pn ment, que D. Eustachio, tandis que le gr est le bègue Anselmo. Ici nous retombon plein dans la tradition du vieux théâtre i litain.: Anselmo, le greffier, enseigne àl

nella comment il doit répondre devant le juge, et l'interrogatoire prend des proportions fantastiques — je n'y insiste pas ayant déjà indiqué le procédé — jusqu'au moment où le magistrat équitable, mis en belle humeur par la conversion de son pupille, punit les vrais coupables et pardonne aux faibles et aux égarés.

Le lendemain de cette soirée, l'on annonça la première représentation de Abbasçio Puorlo — Ail bas port — scènes napolitaines en trois actes de Goffredo Cognetti, traduction napolitaine de Salvatore Di Giacomo. Vous comprenez déjà qu'il s'agit d'un ouvrage écrit en italien, puis mis en dialecte : j'ajouterai même un ouvrage d'une certaine valeur, car l'observation y est puissante et juste.

L'auteur a choisi pour lieu d'action l'un des quartiers les plus pittoresques de NapJes, Santa Lucia, et étudié l'une des plaies les plus inguérissables de cette ville, la C^morm.

La Camorra, mot dont les romanciers fantaisistes ont tant usé et abusé, de telle sorte que l'on se fait, hors de Naples, une idée très vague de ce que ce mot veut dire, n'est en somme, comme on Ta définie souvent, que l'exploitation

du faible par le fort, du lâche par rhomme courageux, du travailleur par l'oisif : figurez-vous une vaste association avec chefs, sous-chefs, etc., organisée en vue d'opérations diverses de chantage, avec coups de couteau tout prêts à l'adresse des récalcitrants, et dont tous les membres ont juré l'obéissance passive.

« La Camorra, a écrit M. MarcelHn Pellet à qui j'ai recours toutes les fois que j'ai besoin de faits précis, a joué un rôle considérable dans l'histoire de Naples, même dans son histoire lit-: téraire. Les romans de Francesco Mastriani:

nous la montrent à l'œuvre, surtout son livre / Ve7'mij studii storici sidle classi pericolose in Napoli^ consacré à l'étude des camorristes, des vagabonds, des forçats, des mendiants et des prostituées. Des romans de Mastriani où la vie des bouges est si bien prise sur le vif, on a tiré des drames populaires comme la Spigaiola di PendinOf la Pettinatrice di San Giovanni a Carhonara ou la Medea di Porta Médina, M. G. Cognelti avec ses drames A Basso Porto^ A Santa Liicia, la Mala Vita, mieux écrits, mais non moins bien observés, a mis également les camorristes sur les planches. Dans les théâtres napolitains on applaudit ces scènes de mœurs locales avec

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autant de passion que les farces de Pulcinella >. » C'est précisément une de ces "pièces que nous allons voir : Au bas port.

Le bas port, communément, c'est Santa Lucia, dont tous les poètes napolitains ont chanté les beautés... relatives. C'est le quai partant du Palais royal, d'où l'on découvre le splendide panorama du golfe, avec le Vésuve juste en face. Mais, de 'grâce, n'allez pas vous retourner. Ce ne sont que masures, hideuses surtout par un temps de pluie, guenilles sans nom accrochées aux fenêtres, ruelles où le soleil ne pénèlre jamais; puis, sur les trottoirs, des odeurs de viande cuite, dé poissons frits dans l'huile ; çà et là, pour égayer le tableau, des marchands de pastèques, de légumes, d'oranges, de citrons, de noisettes; les acquaiuoliy marchands d'eau. à la glace, et, du côté de la mer, les vendeurs d'huîtres, de crabes, de homards, de tous ces comestibles que le napolitain appelle si bien fruiti di mare^

* Naples contemporaine, la Camorra, p. 80 et suiv. — Voir aussi : La Camorra par Marc Monnier, Florence, 1862. — La Camorra^ studio di sociologia ciHminale, par G. AUongi, Turin, 1890. — Usi e cosLumi dei Camorristi par M. le Docteur A. De Blasio, fondateur du bureau anthropométrique. de la préfecture de Naples avec préface de Cesare Lombroso, Naples, L. Pierro, 1897. — Catalogue Emilio Prass, Naples 1898, p. 10 et

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sans oublier les coquillages que les étraugers emportent pour meltre sur leurs commodes.

Il est vrai que ce quartier s'est bien transformé : on a comblé récemment avec des décombres le port fangeux de Santa Lucia, et cette opération, qui dans tout autre pays eût provoqué des épidémies, n'a pas même amené une recrudescence de mortalité, tant est pur et vivifiant Fair de Naples. Mais ce qui subsiste toujours, c'est la vie de ce peuple sur le trottoir, et c'est à Santa Luciaque celle-ci se révèle sans la moindre gêne. Les femmes travaillent dans la rue, y font leur toilette, s'y livrent sans fausse honte soit sur la tête de leurs enfants, soit même entre elles, à la chasse aux parasites. Quand il fait chaud les enfants y courent à moitié ou même entièrement nus.

Puis ce sont les conversations des voisines entre elles, et sur quel diapason, Dieu du ciel ! Les propos salés, les invectives lancées à plein gosier, les gestes démesurés des énergumènes ne s'arrêtent que sur le passage du Saint Sacrement que Ton apporte à un mourant. Toute cette foule se tait alors, au bruit de la sonnette qui précède le prêtre, et tombe à genoux... puis recommence de plus belle dès qu'il a tourné le coin de la rue.

Celle-ci allume sur le trottoir un réchaud qu'elle évente; telle autre tricote, car les femmes ne s'occupent presque jamais de raccommoder les effets de burs maris et de leurs enfants qui circulent les habits troués. Tout le travail consiste à allaiter le dernier né, à faire la cuisine sur le pas de la porte et à se peigner dans la rue. Les garçonnets offrent des bouquets aux misses, vendent des allumettes, ramassent les bouts de cigares, cirent les sabots des chevaux et des mules, allument à, la course les lanternes des voitures, mais en sont encore à savoir ce que c^est qu'une paire de souliers. Nul ne sait comment ils mangent ni où il dorment.

Tel est le cadre. Voyons à présent le tableau.

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pascarielLo les types populaires napolitains

Une brochure introuvable. — M">«» A. de Crescenzo et Tacteur Cosenza. — Pascariello. —G. De Martino jouant sans masque.

— Une pièce de MaruUi calquée sur une pièce française. ^- Pascariello devenu riche. — Pulcinella duelliste nocturne,

— Le concert.de variétés. — Le maestro S. Gambardella. — Une collection de jolies femmes. — Le couple Villani-Tedescbi. — Types populaires. — Le retour de Montevergine et de Piedigrotta.

Je m'étais promis de parler assez longuement de ces scènes napolitaines Au bas port qui me semblèrent fort bien traitées à Taudilion, — la seule qu'en donna le Nuovo en cinq mois, — et voici que je suis arrêté dans mes bonnes intentions par un obstacle des plus imprévus : il m'a été absolument impossible à Naples, à Rome, à Milan, de me procurer la brochure. En napolitain, la pièce n'^st pas imprimée. En italien, elle le futîly a quelques années, mais Téditeur milanais n'existant plus en tant qu'éditeur, après de nom-

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breuses démarches verbales et écrites auprès dès principaux libraires de la péninsule, je nfe déclare vaincu. L'on attache — en Italie — si peu d'importance' aux tentatives dramatiques ! Le théâtre est un lieu de rendez-vous, de causeries, de visites ; bien rarement un lieu d'études et d'observations comme chez nous. Dans ces conditions, qui peut être assez original ou assez fou pour se mettre en quête d'une brochure?

Il me faut dpnc faire appel à mes souvenirs, et je n'ai rien pour en xontrôler l'exactitude. Maria, une femme du peuple, a deux enfants :

Luigiello, un ouvrier qui travaille à ses heures, et Sesella, une grande et belle jeune fille qui a le tort d'écouter les doux propos de Ciccillo^o Luciano. Ce Ciccillo, qui approche de la quarantaine, est une espèce dé maquignon bellâtre et brutal, un puissant chef de la Camorra, et la terreur de tout le quartier. En vain, le frère a-t-il cherché à éloigner de sa sœur ce très mauvais sujet dont les intentions ne sont pas douteuses, mais il n'en a reçu pour toute réponse qu'une paire de soufflets appliqués en public en présence d'une foule de lâches qui méprisent Ciccillo, mais le redoutent.

Cependant les exigences de ce tyranneau du

bas port commencent à exaspérer les camorristes eux-mêmes . Ceux-ci tiennent une assemblée secrète dans la boutique d'O Si Pascale, le marchand de vins le plus autorisé de l'endroit, et comme entre gens de cette trempe Ton ne badine pas sur les moyens, Ciccillo est condamné à mort à l'unanimité par l'assistance. Toutes les langues se délient, et c'est à qui accusera Ciccillo de tous les méfaits . Reste à savoir à qui incombera l'office de justicier : le sort désigne Luigiello, le propre frère dç Sesella. Ce tirage au sort est exactement conforme aux us et coutumes de la société de la Camorra.

Maria, la mère, mise au courant de ce qui se passe par Taniello, l'idiot, une espèce de Quasimodo qui se glisse partout sans éveiller de défiance, voudrait empêcher l'enlèvement de sa fille et le meurtre où Ton pousse son fils. Éperdue, elle en arrive à faire à sa propre enfant la confession la plus douloureuse pour une mère; elle lui avoue entre deux sanglots, qu'elle a cru jadis, elle sCussi, aux beaux discours de ce Ciccillo qui la séduisit puis l'abandonna il y a quelque vingt ans : c'est le secret et le remords de toute sa vie.

La scène entre Maria, la mère, et Ciccillo

n'est pas moins belle : après lui avoir rappelé leurs amours passées elle le prie, le conjure de renoncer à ce nouveau caprice; de prendre en pitié Finnocence de Sesella, et comme pour toute réponse ce misérable ricane et la repousse, elle lui plonge une lame dans le cœur-afin d'éviter la honte pour sa fille et le bagne pour son fils, qui, obéissant aux ordres des camorristes, se préparait à assassiner Ciccillo.

Néanmoins — faute de celte brochure introuvable — un doute m'est resté dans l'esprit. Luigiello n'était-il pas le fils de Ciccillo? Gomme combinaison dramatique ce serait logique. La mère, en punissant le coupable, n'a-t-elle pas aussi comme motif celui d'empêcher le fils de tuer son përe ? Mais iallez donc éclaircir ce mystère avec des voisins de stalle qui n'en savent pas plus long que vous, une pièce que Ton n'affiche plus une fois de la saison, une brochure absolument inconnue chez les libraires, et un éditeur qui n'existe plus î

Qu'il me suffise de constater que M"* A. de Crescenzo (la mère) est une excellente actrice de drame, que G. Gosenza, qui tient d'ordinaire remploi du Giiappo est tout à fait Tacteur qui convient pour le personnage de Ciccillo; qu'un

comédien fort intelligent, A. Crispo, mais dépourvu de moyens physiques, de voix surtout, a tracé d'une façon remarquable le type de Tidiot Taniello ; quant à G. De Martino qui, ce soir, par exception, jouait sans masque, il a dessiné d'une façon fort originale la figure d'un homme du peuple très ennemi des luttes et du bruit, personnage de second plan.

Lorsque A. Pctito, qui fut le plus célèbre Pulcinella de ce siècle qui finit, en avait assez de jouer sous le masque auquel le condamnait son emploi, il laissait là la blouse blanche et le pantalon blanc, et apparaissait à visage découvert sous la casaque de Pascariello.

Quelle différence existe-t-il entre Pulcinella et Pascariello ? Je vais prendre une comparaison empruntée à notre théâtre afin de me faire mieux comprendre; vous connaissez tous ces deux petits chefs-d'œuvre de M""® de Girardin, la Joie fait peur, et le Chapeau dhin horloger. Eh bien ! dans la première de ces deux pièces, le vieux Noël, serviteur fidèle, simple, bon, dévoué, c'est le type, des pieds à la tête, de Pascariello. Dans la seconde, au contraire, le domestique ahuri, brouillon, stupide, gaffeur, quoique plein

de cœur, c'est le type de Pulcinella. Le premier relève de la haute comédie et ne prête jamais à rire : il fera pleurer au besoio. Le second relève de la farce, il est volontairement grotesque et bouffon.

G. De Martino, le successeur d'A. Petito, pour rester fidèle à la tradition, et aussi pour montrer qu'il sait jouer sans masque, se plaît à endosser de temps à autre — bien que rarement — la défroque de Pascarîello. C'est à Tune de ces tentatives à laquelle j'ai assisté, et dont je veux rendre compte avant de prendre congé du Nuovo.

La pièce de ce soir s'appelait Pascariello qui de simple campagnard devient riche ^ comédie en deux actes de G. MaruUi « chef-d'œuvre de l'ancien répertoire du théâtre San Carlino » dit l'affiche.

A vrai dire, j'avais des raisons pour me méfier des productions originales de G. Marulli que j'ai pris la main dans le sac. En bouquinant dans les rues de Napies je mis un jour la main sur une petite brochure de cet auteur portant le titre fort alléchant de : Une horloge^ Un chapeau et un fou^ ou Pulcinella serviteur imbécile et cru porteur de billets doux par une étrange combinaison.

Mais je n'avais pas plutôt ouvert le livret que je reconnaissais une traduction en napolitain du Chapeau d'un horloger cité plus haut.

Giacomo MaruUi avait devancé Scarpetta !

Or, Pascainello devenu riche n'est qu'une imitation d'un de nos vieux vaudevilles, Bruno le fileur^ et du reste Scarpetta dans ses derniers Mémoires nous déclare que cette pièce de Petîto se jouait isous le nom de Pascariello filatore du temps dé Pelito, rôle dans lequel celui-ci atteignait le comble de l'art comique et dramatique *.

Cette pièce étant donc française, nous n'en dirons que quelques mots : des héritiers viennent pour assister à la lecture d'un testament, et dégustent le vin du défunt. Ces héritiers, ce sont Floriano, le cousin pauvre au troisième degré ; Eustacchio, le parent riche et avare ; Angelica la jeune fille honnête et sans dot; Antonino, le petit cousin roublard qui ne vise à la main de la cousine que dans le cas où celle-ci hériterait.

Pascariello, lui, est un brave domestique de campagne qui pleure sincèrement la mort de

* Da San Carlino ai Fiorenlini, nouveaux mémoires, par E. Scarpetta, p. 68. •

son patron, et qui ne comprend rien à toutes ces intrigues. Tout comme dans le Testament de César Girodot la lecture du fameux document est faite en présence de tous les intéressés, mais à la surprise générale c'est Pascariello qui est nommé légataire universel. A cette nouvelle, l'avare jette les hauts cris, regrette, surtout les trois francs de voiture qu'il a dépensés pour venir, s'emporte contre le mort, et s'en va en disant qu'il va attaquer le testament. La jeune fille écoute cette décision sans plaisir ni peine. Floriano se montre le plus adroit en flattant Je bonhomme Pascariello dont il espère tirer quelque chose.

- Mais Tambition vient avec la fortune, et Pascariello devenu riche se hasarde à lever les yeux sur Angelica à qui il fait une déclaration dV mour à sa manière tout en faisant ressortir son humilité. Cette scène — qui sent terriblement son origine — est de la bonne comédie, et bien jouée par G. De Martino (pour -cette fois sans masque) et M"^ A. Magnetti. La jeune fille un peu stupéfaite ne sait trop que répondre mais promet de réfléchir sur lu décision qu'elle doit prendre et Pascariello, ivre de joie, tombe dans lés bras du fermier Girolamo.

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