‹ Le theatre hors de France, Volume 4Chapitre 36 sur 43 · NOUVEAUX MÉMOIRES DE SCARPETTA LE RÉPERTOIRE ACTUEL DES FIORENTINI · texte numérisé non relu

NOUVEAUX MÉMOIRES DE SCARPETTA LE RÉPERTOIRE ACTUEL DES FIORENTINI

Du San Carlino aux Fiorentini, nouveaux mémoires de Scarpetta. — Souvenirs d'antan. — Comment Scarpetta définit ses « réductions ». — Une façon d'apprécier les. autres compagnies italiennes. — Le répertoire courant. — Ce que deviennent les pièces connues. — Une imitation du. Chapeau de paille d'Italie, — La Creaiura sperduta, — Une vieille pièce et Davide Petito. — Troupe des Fiorentini. —" Conclusion.

Au moment même oiT je réunissais ces notes, l'infatigable Scarpetta qui nous avait donné ses Mémoires à trenle ans, songea à propos de nous en resservir une seconde tranche dix-sept ans plus tard. Je lui souhaite de nous en donner beaucoup encore ! — Ces nouveaux Mémoires fort copieux, de 528 pages*, s'intitulent assez heureusement Du San Carlino aux Fiorentini et n'ont d*aulre but que de nous montrer le chemin par-

* Da S. Carlino ai Fiorentini (nuove memorie) préface de Benedetto Croce, Naples, Pungolo édit., 1900.

eouru depuis la direction du San Garlino démoli jusqu'au règne actuel au théâtre des Fiorentinî, C'est la plus belle glorification de soi-même qu'on puisse rêver ! C'est Tinconscience naïve ! Les Commentaires de Césa?' et le Mémorial de Sainte- Hélène ne sont plus rien. Après les nouveaux Mémoires de Scarpetta il faut assurément tirer l'échelle.

Les souvenirs relatifs aux anciens auteurs et acteurs du San Carlino, que nous avait déjà fait connaître en partie M. S. di Giacomo dans sa Chronique^ sont intéressants. Mais, comme pour s'excuser déjà, Fauteur des nouveaux Mémoires nous laisse sous-entendre que Filippo Cammarano ne fut, à son jugement^ pas autre chose qu'un (c modeste réducteur » des comédies goldonniennes. Pauvre Scarpetta ! l'idée des ses « réductions » le poursuit partout. Il y a là quelques jolis portraits de « l'oncle » Altavilla, d'Antonio Petito, du bouffe De Angelis et du guappo Di Napoli. Nous assistons aux jalousies intestines, aux rivalités des coulisses, mais l'on nous fait comprendre qu'il ne s'agit, en l'espèce, que de petites et de pauvres gens. Les temps sont proches ; on attend la venue du messie; on le devine, on le pressent; c'est lui, il n'y en a plus

que pour lui; le voici, il fulgure, il rayonne; inclinons-

Scarpetta-Napoléon. (Extrait du journal Monsignor Perrelli.)

Mais où la mesure est vraiment à son comble, c'est quand Fauteur, pour se disculper toujours,

en arrive à nous démontrer que si les pièces qu'il joue ont du succès, ce succès est dû — devinez : aux vrais auteurs? nullement : au « réducteur. » ^ La définition de ces « réductions » est amusante au possible : « Réduire signifie souvent reconsiniire, refaire. Et pour reconstrvire^ refaire et obtenir un succès indispensable, avant de se mettre àTœuvre, revoir tout entière la pochade que l'on veut réduire, en vue du milieu et du théâtre pour lequel on écrit. »

Non, vous allez voir que les vrais auteurs vont avoir tort ! Ils n'y ont jamais rien entendu.

(( Comment voulez-vous que le public comprenne tout l'esprit exquis et le comique satirique de certains dialogues français si vous ne lui refaites pas ces dialogues et si vous ne transportez pas l'action chez nous, dans nos maisons ou dans nos rues ?

<( Sans me donner Tair d'avoir découvert l'Amérique, je peux dire que je dois à ce don d'assimilation et d'adaptation mes plus, grands succès.

(( Et comment, en effet, expliquer d'autre façon les triomphes obtenus par quelques-unes de mes

* Da San Carlino ai Fiorentini, p. 376 et suiv.

macien pauvre (lisez : L^5 t?'ente millions de Gladiator) et de ma Santarella {lisez : ManCzelle Nitoiiché) ».

Ainsi, vous avez bien saisi ? Il a fallu la venue de M. Scarpetla pour faire goûter au public : Bébé, les Trente millions de Gladiator ou Manizelle Nitouche. Tout le succès en est dû au « réducteur » et quant aux autres compagnies italiennes qiii jouent ce genre de répertoire, ce n^est pas long à les exécuter :

« Ce ne sont pas les braves acteurs qui manquent dans les troupes italiennes ; il manque cet entrain [afpatamento) qui contribue tant à la bonne réussite de tout travail théâtral, surtout dans ce genre brillant ; mais souvent il manque dans ces compagnies un directeur comique qui tienne lieu de bon réducteur ou traducteur des pochades que Ton joue. »

Vous l'entendez, ô Novelli, Ferravilla, Leigheb, Benini et tutti quand : Vous ne savez pas un mot de votre métier. M. Scarpelta va vous rapprendre.

A quoi bon prolonger ces citations? Laissons M. Scarpetta, qui pourrait se contenter d'être un bon comédien, croire de bonne foi que les pièces qu'il réduit, sont de lui; ne le dérangeons pas

Digiti

dans la contemplalion de lui-même, et parlons rapidement des représentations auxquelles nous avons assisté, afin de ne pas être accusé, comme mon estimé confrère Verdinois qui avait osé cri-

Della Rossa, gcncral de Scarpetta-Napoléon.

(Extrait du journal Monsignor Perrelli.)

tiquer le demi-dieu, de ne jamais être venu à son théâtre ! Seulement louiez ces représentations n'offrant aucun intérêt artistique je ne perdrai pas le temps à vous parler de pièces que vous avez déjà Vu jouer partout.

Pendant cinq mois et demi que je suis resté à Naples j'ai essayé de découvrir quelque chose de nouveau ou de « réformé » aux Fiorentini, mais en vain.

Je suis allé voir un Chien bdêard^ comédie en trois actes, réduction d*Eduardo Scarpetta, et j'ai assisté à une traduction à peu près littérale du Voyage de Berluron»

Je suis allé voir Duje Chiapparielle^ comédie en trois actes d'Eduardo Sparpelta et j'ai revu, avec plaisir, du reste, le Contrôleur des vmgonslils.

Je suis allé voir la Ptipa movihile, comédie en trois actes d'Eduardo Scarpella, et je me suis aperçu qu'on avait mis en comédie Topérelte La Poupée d'Audran.

Fuyant les titres à réminiscences françaises j'ai cherché à me replonger dans un répertoire vraiment italien ; alors je suis allé voir Nafigliola rognant ica enu miedeco cinniiso^ comédie en trois actes, en vers, d'Eduardo Scarpetta. Cette fois je crus avoir fait une trouvaille; mais Ton m'apprit que ces trois actes n'étaient qu'une réduction (les cinq acies de la Femme romanesque et le médecin homœpathiquc do Uiccanio Caslelvecchio.

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J'attendis que Taffiche ne fit plus mention même de « réduction » tant j'avais envie de voir

De Crescenzo, officier de la Grande Armée Scarpetta-Napoléon. (Extrait du journal Monsignor Perrelli.)

du nouveau et de pouvoir juger enfin Scarpetta comme auteur , et je pris mon billet

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pour Na Paglia de Firenze^ comédie en 4 acles d'Eduardo Scarpetta;

Hélas! Trois fois hélas! Cette « Paille de Florence » n'étaii autre que notre Chapeau de paille d'Italie !

... Quantum mietattis aà illo !

Pauvre chapeau! Vou3 connaissez tous le légendaire vaudeville de Labiche? Vous savez que cette pièce, chef-d'œuvre du genre, ne vit que par le mouvement, ce mouvement spécial que nos comédiens d'aujourd'hui ont même perdu. Car si vous avez le temps de raisonner, adieu l'effet ! Il faut que ces cinq petits actes soient brûlés en moins de deux heures. Scarpetta, lui^ en fait une comédie : 4)remiôre faute. Et de même qu'il n'en a pas compris le mouvement, il n'en a pas saisi les côtés typiques : le vieux sourd qui pendant cinq actes porte le carton qu'il n'y aurait qu'à ouvrir pour trouver la clé de l'énigme; Nonancourt qui se promène avec son myrthe ; la mariée qui a une épingle dans le dos. Ici, rien de tout cela : le sourd dépose son carton dès le premier acle. Nonancourt (Alonzo) a laissé son myrthe chez lui ; ainsi du reste. Enfin cette noce qui défile, tous ces gens endimanchés qui se poussent à la queue leu-leu, tout

cela... supprimé : supprimé le bain dé pieds de Beaupertuis, supprimé la scène des lits, et Ton finit par une soirée chez la comtesse.

« Réduire signifie souvent reconstruire^ refaire^ » nous a dit Scarpetta dans des Mémoires, Je crois que le mot défaire conviendrait mieux. Aussi je pensais, malgré moi, en voyant ce public naïf et bon enfçint s'amuser quand même : « Faut-il qu'une pièce comme celle-ci soit résistante pour que, ainsi tronquée, dépouillée, massacrée, elle puisse faire encore de l'effet 1 »

Vint enfin la Creatiira sperduta^ Tenfant perdu, dont le sujet fit les délices des habituée, et que le petit journal satirique Monsignor Perrelli annonçait spirituellement en ces termes :

« Nous sommes heureux d'annoncer que « l'Enfant perdu » a été retrouvé hier soir par deux agents de la sécurité publique,

ce Conduit à la questure, on voulut le reconduire au Théâtre des Fioreïilini, mais il a protesté vivement en affirmant qu'il n'avait rien de commun avec le cavalière Scarpetta, et qu'il était fils de parents français ^ »

* Monsignor Perrelli, 15 mars 1900. Il est juste d'ajouter que le métier de « réducteur » n'est pas toujours exempt de danger comme le prouve ce petit extrait des tribunaux {Il Mattino

M. Scarpelta à qui le litre d'auteur tient fort au cœur (toujours l'histoire du violon d'Ingres) jure tous ses grands dieux (page 458 de ses Nouveaux mémoi7'es) qu'il a écrit vingt-neuf comédies originales, dont il cite les noms. Je n'ai aucune raison d'en douter, mais, toutes les fois que jje suis allé à son théâtre, je suis toujours tombé sur une de ses réductions. Trouvant, à la fin, que le théâtre napolitain que je voulais étudier n'avait rien à faire là dedans, on pe m'en voudra pas si je préférai dès lors aller passer mes soirées chez « Pulcinella. »

Je vis cej^ndant une chose intéressante à ces Fiorentini. Une fois, par exception — car toutes les pièces jouées à ce théâtre portent le nom du directeur — Ton afficha Pascariello giiardapor^ tbne à lu Vico Rutto San Carlo ^ comédie en un acte d'Antonio Petite, jouée par le vieux Davide Petite, frère âLk.nionio.ïjQ guardaportone à Naples, c'est le concierge, mais un concierge

17 -18. mai 1900) : « La première section de la coup d'appel de Naples par une sentence du "9 courant, à la requête de» hérî tiers du commandeur Bersçzio, etc., etc., a con4^n)QJ^ le cav. Eduar do Scarpetta à lires 4.040,45 pour les 18 repj?é0$otftMons die la comédie Girolino e Pirolo réduction de la cf^médU française Cocard et Bicoque t propriété (en Italie) du comin. Bersezio, plus à un quart des frais du double judiciaire. > Chaque médaille a son revers ! "^

galonné des pieds à la tête avec une canne de suisse. La pièce est jolie, dans le genre sentimental qui nous a donné des pièces comme le Copiste^ la Partie cTéchecs^ etc. C'est l'histoire d^un vieux et modeste serviteur qui, dans des moments difficiles, a rendu des services à la famille de son maître, a vu élever les enfants, et qui, au moment où Ton va forcer la jeune Eugénie à se marier contre son gré, intervieat et fait pencher la balance du côté de sa jeune maltresse. L'acteur Davide Petito s'y montre très fin comédien, de la bonne et vieille école enfin, de celle à laquelle devait appartenir son frère.

Le jeune Vincenzo Scarpetta termina le spectacle par une imitation de Frégoli dans une piécette de sa composition, où il remplit à la fois tous les personnages. Un jeune homme de la mala vita^ Ciccillo, veut épouser Carmela qui aime de son côté un jeune homme de bonne famille, Giulio, dont elle est aimée. Le guappo trouve les deux amants en un tendre colloque, provoque Giulio, et le tue dans une boutique de marchand de vin. Tous ces rôles sont tenus naturellement par Scarpotta fils, qui s'y montre fort adroit, ainsi que dans le type d'un vieux

septuagénaire de Santa Lucia. La toile tombe, et au même moment Fauteur applaudit sa pièce dans une loge du second rang où on ne Ta pas vu arriver. Cette fantaisie s'appelle Au clair de lune. .

Scarpetla père est entouré de bons artistes : de Grescenzo, qui appartint au San Garlino, et qui excelle dans les rôles de paysans ; Délia Rossa, très bon dans les types de savetier, et autres, mais qui a le défaut d'être toujours un peu le même. Vincenzo Scarpetta, très intelligent, très adroit, jeune premier comique d'avenir, mais qui imite trop les tics de son père. — Qui lui en voudrait? Aura certainement, avec le temps, plus d'originalité personnelle.

Quant au côté féminin, comme je Tai déjà fait remarquer au Nuovo, il est convenable, mais très faible. La femme dans le théâtre napolitain^ comme dans la vie napolitaine d'ailleurs, occupe une si petite place qu'elle ne compteras.

M. Scarpetta porté aux nues par les uns, dénigré outre mesure par les autresf, ne mérite, à mon avis,... ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.

C'est avant tout un travailleur opiniâtre et un bon comique. Voilà ce qu'il faut dire. Chez lui

on joue la comédie à la moderne, décemment, proprement. C'est de l'ouvrage bien fait. Maïs le jour où il consentira à mettre sur ses affiches les noms des vrais auteurs dont il « réduit » les pièces — au lieu du sien seul, — je l'applaudirai encore plus fort.

Une imitation de Don Felice. — Le petit théâtre de la Fenice.

— La famille Gaudiosi. — Le Fruit défendu. — La Caisse de V oncle Gennaro. — Une affiche de Gaudiosi. — Compte rendu de la pièce. — Marietta Gaudiosi. — Le concert final.

— Le théâtre fermé. — Le théâtre Partenope. — Le Buffo Turzillo. — Pauvreté de la mise en scène. — Ce qui reste à traiter.

Don Felice devait avoir des imitateurs; il en eut. Et c'est ainsi que le jeune Girolamo Gaudiosi était à son tour directeur, acteur, auteur, quand je le vis au miniscule théâtre de La Fenice qui mérite bien quelques lignes de description. Figurez-vous, à deux pas de THôtel de Ville et de la grande galerie, dans upe des rues les plus fréquentées de Naples, une sorte de vestibule tout en glaces, décoré dans le genre mauresque. Un escalier assez étroit s'enfonce dans les entrailles du sous-sol, et nous voici dans une toute petite bonbonnière. Je ne me rappelle pas avoir vu

nulle part un théâtre si petit. La scène a bien cinq à six mètres de large et peut-être autant de hauteur; les spectateurs. du second étage — le dernier, — courbent la tête pour ne pas toucher le plafond. Bref, on peut bien entasser là cent cinquante à deux cents personnes, mais je tremble à ridée d'une catastrophe survenant dans cette cave, ayec un escalier si étroit pour tout dégagement. Seules les personnes du second rang, doubles loges sont au niveau de la rue, auraient quelque chance de s'échapper.

Comment un imprésario peut-il faire^ assez de recette — malgré ses deux représentations — pour couvrir ses frais, voilà ce que je ne me charge pas d'expliquer. Il est bon d'ajouter que les directions éphémères qui s'y succèdent ne sont jamais venues à bout de résoudre le problème.

Au moment de mon arrivée, le petit théâtre de La Fenice était donc occupé par la tribu des Gaudiosi. Quand je dis tribu, c'est que je ne trouve pas d'autre mot : il y a Marietta Gaudiosi, la jeune première dont les yeux noirs semblent faire le tour de la tête ; Girolamo, son frère, qui tient l'emploi de Don Felice, se prodiguant, se mettant à toutes les sauces ; puis une

série de frères, de sœurs, absolument dénués de

Marietta Gaudiosi (caricature).

toul sens dramatique, qui bouchent les trous; puis un ancien acteur du San Carlino, Antonio

Uilzi qui tient convenablement l'emploi des financiers. Mais tout cela manque de sérieux. On dirait la petite classe à Theure de la récréation. On cligne de l'œil aux amis qui sont' dans la salle, on regarde aux galeries, un peu plus on se tendrait la main par-dessus la rampe, par-dessus la tête des cinq ou six musiciens : le théâtre est si mignon. Enfin, pou"r faire venir le monde^ on afifecte de se donner parfois un air de cascade — sur l'affiche — car tout se passe absolument convenablement. Un jour, par exemple»

vous lisez à la porte :

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