SCENE IV
M°" MALANDREAU, BOURRAT, JOSEPH, puis MALANDREAU.
Bourrât, entrant brusquétnent. (Jl est en costume très sobre de général, le képi est couvert (Vun manchon. Joseph suit, simple soldat. — Ah ! Madame Malandreau, n'est-ce pas ?
M"' Malandreau. — Oui, mon commandant !
BOURRAT. — Vous y mettez du temps !... Je vous ai réveillée ?
M"" Malandreau. — Non... mon colonel !... Je... J'allais me coucher...
Bourrât. — Et le couvert est mis !
M'"^ MalandRE.\U. — On n'avait pas faim.
Malandreau, paraissant avec une bouteille. — Qu'est-ce qu'il y a ?... Oh ! Le général Bourrât !
M°* M.^ANDREAU, terrifiée. — Le général Bourrât !
BOURRAT, riant. — Oui ! Le général Bourrât ! Et après ? Je suis donc bien effrayant ?
M"*' MalandRE.\U, balbutiant. — C'est l'honneur... la surprise !...
Malandreau. — Asseyez-vous, mon général !...
BOURRAT. — Ce n'est pas de refus...
M"* Malandreau — Si mon général veut se rafraîchir, avant de repartir !...
BOURRAT. — Repartir ?... Pas tout de suite.. mais me rafraîchir, ça, volontiers... Deux verres !••• Mon homme aussi doit avoir soif ! Hein ? Joseph?
Joseph. — Oh ! mon général !
Bourrât. — Tenez, ce garçon-là !■.. Il a l'air un peu gauche, comme ça !... Eh bien, il m'a sauvé la vie, quand je n'étais encore que colonel, au déftut de la guerre !... N'est-ce pas, Joseph ?
Joseph. — Oh ! mon général !
Bourrât. — Aussi, il ne me quitte plus !••• Chaque fois que je vais en inspection, je l'emmène. {Regardant le feu^ Ah ! ça fait du bien de voir un peu de feu !
M"'^ Malandreau, bas à Ualandreau. — Il n'a pas l'air méchant !
Bourrât, se retournant. — Dites donc !... Malandreau ! Car c'est vous, Malandreau ?
Malandreau. — Oui, mon général !
Bourrât. — Eh bien ! Malandreau ?... Est-ce que vous n'avez pas vu, par ici, le capitaine Maillet ?
Malandreau, inquiet. — Le capitaine ?... '
Bourrât. — Oui !... Maillet, du 512' de ligne ?...
Malandreau, indécis. — Ma foi !... Je ne vois pas !... (A sa femme.) Tu vois, toi ?...
M'-"" Malandreau. — Un capitaine ?
Bourrât, se fâchant. — J'ai trouvé, à un kilo, mètre d'ici, la carriole qui l'a amené ; le conduc-
UN BAISER SUR LE FRONT '2i
teur m'a dit : (c Je viens de conduire le capitaine Maillet chez les Malandreau au Bourg-Joli l » C'est bien vous les Malandreau ?
Malandreau. — C'est nous les Malandreau !
Bourrât. — Alors, vous logez le capitaine !
Malandreau. — Ça dépend !
M™* Malandreau, vivement. — Ah ! vous voulez parler de l'officier, qui est venu tout à l'heure... et qui nous a demandé à coucher ?
BoUTiRAT. — Probablement. (A lui-même.) Ces paysans ! Ce que c'est fermé !
M""' Mal.^NDREAU. — Eh bien ! Il est couché, dans la chambre de notre fils ! Là-haut
Bourrât. — • Bon !... Vous avez donc un fils ?
Malandreau. — Lucien, il est parti, au front!
BOURRAT, radieux. — Ah ! bien ! Un gars qui se bat! Mes compliments!... Il va bien, votre fils?
M°" Malandre.\u. — Nous avons reçu une lettre tantôt!... Il dit qu'on les aura!
Bourrât. — Je pense bien qu'on les aura ! Hein?. Joseph?
JOSEl'H, debout à la forte de gauche. — Oui, mon général!
Bourrât, gai. — Vous entendez! Joseph l'a dit! Voyons!... Eveillez-moi votre p>ensionnaire, j'ai à lui parler. (// se tourne vers le feu.)
M"" Malandreau, à Malandreau. — Tu entends
ce que dis monsieur le général !... Va chercher le capitaine!... Et plus vite que ça!
Malandreau, se décidant. — Bien! Bien!... (Il monte Vescalier.)
BOURRAT. — Il est long à se décider votre homme !
M°^ Malandreau. — Dame!... Il était déjà dans le sommeil !
Bourrât. — A la cave?... Enfm!... L'important, c'est que je cause avec le capitaine Maillet.
M""* Malandreau, à part. — Qu'est-ce qu'il lui veut ! {Maillet -paraît sur Vescalier^ suivi de Malandreau, il boutonne son dolman^
Maillet. — Mon général !... On me dit que vous me demandez ! (// se tient au port d'armes.)
Bourrât. — Enfin ! Je vous découvre, mon gail- Icird !... Venez ici !
Maillet, tremblant. — Voilà, mon général! (// s'approche.)
BOURRAT. — Mille dieux! Il en faut des formalités pour vous voir!
Maillet. — Je... je dormais... Excusez-moi, mon général !
Bourrât. — Vous dormiez tout habillé! A la bonne heure!... C'est l'habitude du vrai soldai. Figurez- vous que j'ai appris, par le plus grand des hasards, votre présence dans cette ferme. Vous êtes justement l'homme que je cherche.
:Maillet. — Ah!
EOURRAT. — Je suis en tournée d'inspection. Vous connaissez ma circulaire sur les hommes mariés qui font venir clandestinement leur femme au front?
Maillet, ému. — Oui, mon général, je la connais!
BOURRAT. — C'est pour le bien du pays! Un homme qui a sa femme près de lui, perd ses moyens. Il ne pense plus à la défense ; il ne pense qu'à sa dame, et à un tas de choses incompatibles avec le devoir militaire... Enfin, tout ça! et caetera !... Il y a eu des abus graves. Les soldats, et les gradés eux-mêmes, ont fait venir, malgré mes ordres, leur compagne. Ils ont pris un tas de stratagèmes; bref, ça devenait intolérable! Je devais sévir, vous comprenez?
Maillet. — Oui, mon général!
Bourrât. — Et je serai impitoyable! Des gradés ! Des chefs, qui font venir leur femme !... Eux qui devraient donner l'exemple!... Est-ce que je fais venir ma femme, moi:... Il est vrai que je suis garçon !
Maillet. — - Ça, c'est une raison!
Bourrât. — Non, monsieur!... Ce n'est pas une raison !... Et je voudrais avoir une femjne pour lui défendre de venir !...
Maillet. — Mon général! Vous êtes héroïque!-. Mais...
Bourrât. — Il n'y a pas de mais... En ce moment, il n'y a qu'une chose à considérer : le devoir. Et quiconque manque au devoir, quelle que soit sa position, doit être puni !
Maillet, triste. — C'est vrai!
Bourrât. — • Et puni sévèrement!... C'est pourquoi j'ai fait une tournée d'inspection, derrière les lignes. Et j'ai pincé déjà trois délinquants... Ils passeront demain au conseil de guerre.
Maillet. — Ah !
Bourrât. — Les satanés drôles!... A-t-on idée de ça!... Amener leur femme au front! Mais ils verront. Ils verront si on plaisante avec les ordres!... {Plus calme.) Voilà ce que j'attends de vous.. Pour le conseil, il nous manque un magistrat, connaissant le Droit... Vous êtes avocat, dans le civil? Eh bien? Répondez.
Maillet, faible. — Oui, mon général !
Bourrât. — Je le savais!... Ça va très bien : je vous délègue aux -fonctions du ministère public.
Maillet, étonné. — Pardon?
Bourrât, — Je vous donne la mission de requérir contre les coupables.
Maillet. — Hein?... Moi?.. Je...?
Bourrât. — Oui!... Vous!... Pourquoi faitcs- ▼ous cette figure-là? Quand j'ai su par votre voi-
tirrier que vous étiez ici, j'ai pensé : « Tiens ! Voilà mon affaire! »
Maillet. — Mon général ! Vous êtes bien bon !...
BOLTISAT. — Non!... Je cherche les compétences Et puis, en voilà assez! Service commandé; je couche ici, et demain matin, nous partons ensemble... (A Malandreau^ Vous avez encore une chambre?
^ÎAL.\NDRE.\U. — Une chambre?
M°* Malandreau, vivement. — Oui!... Il y a la nôtre, là. {Elle montre la droite^ deuxième flan") Nous coucherons dans le grenier.
Bourrât. — Du reste, je ne vous embarrasserai pas longtemps... A cinq heures, je serai parti. Vous êtes les seuls habitants de cette maison?
{La porte de gauche premier plan, contre laquelle est appuyé Joseph, s^ ouvre un peu, la tête de Mariette aux écoutes parait^
M~ M/\L.\NDREAU. — Oui, mon général.
B0URR.\T. — Bon !
Joseph, repoussé par la porte, aperçoit Mariette. qui disparait vivement en refermant. — Oh!
BOURRAT, à Joseph. — Qu'est-ce que tu as, toi?
Joseph, désignant la porte. — Il y a une femme, là!... J'ai vu sa tête!..,
BOURRAT, étonné. — Comment? Une femme? (// it lève.)
M"* Mal.\NDREAU, vivement. — Oh !... C'est notre
nièce Jeanne, la fille de mon frère; ça ne compte pas!
Bourrât, riant. — Ça ne compte pas !... Ah ça, madame Malandreau... On jurerait que vous voulez me dissimuler tous vos pensionnaires ! Montrezmoi votre nièce !
M""" M.\LANDREAU. — Elle est si timide!... Elle n'oserait pas sortir !... Et puis elle dort !
BOURRAT. — Elle dort!... Mais Joseph a vu sa tête!... Moi, je veux lui dire bonsoir, à cette jeunesse! (// va vers la porte?)
Maillet, bas. — Seigneur! Nous sommes perdus!
M°« Malandreau, bas. — Ça... c'est probable !
Bourrât, à la porte de gauche. ■ — Mademoiselle!... Eh! Mademoiselle!... Sortez un peu que l'on vous voie!