SCENE V
LES ]\ÎEMES, MARIETTE
Mariette, entrant. Elle est costumée en paysanne. — Qu'y a-t-il? {Etonnement de tous.)
Bourrât, la regardant. — Mâtin!... Elle est gentille, votre nièce!... {Très paternel.') Excusezmoi, mademoiselle, c'est le général Bourrât qui veut vous saluer!
Mariette, révércfice. — Mon général ! Quel honneur!
Bourrât. • — Mais elle est charmante! Et très éveillée!... Vous ne trouvez, pas capitaine?
Maillet. — Oui, pour une paysanne! Elle ne semble pas trop sotte.
Mariette, malicieuse. — Merci, mon capitaine!
Bourrât. — Quel âge avez- vous, mon enfant?
Maillet, vivement. — Vingt-trois ans, mon général !
BOURRAT. — Qu'est-ce que vous en savez, vous ?
Maillet. — Je disais ça... à vue d'œiî.
}klARlETTE. — Le capitaine se trompe, j'ai vingtcinq ans!
BOL-RRAT. — Ah! Vous voyez! (A Mariette) Ainsi, à vingt-cinq ans, avec cette figure-là, vous n'êtes pas encore mariée?
Mariette. — Ce n'est pas l'envie qui m'en manque!... Mais les cpouseurs sont rares, pour une fille sans dot!
Bourrât. — Les hommes sont donc bêtes, dans ce pays-ci?
M.^riette. — Il paraît!
Bourrât. — Tant pis pour eux!... Voyons !..- J'ai une faim de loup. Malandreau!
MalanDREAU. — Mon général?
B0URR.\T. — Qu'y a-t-il à manger, chez vous?
M"^ MAL.\îa)REi\U. — De la viande froide...
Bourrât. — Servez-nous ça!... Vous souperez avec moi, capitaine!
Maillet. — Volontiers, mon général...
Mariette. — Si ces messieurs y consentent... je les servirai !...
Joseph, vivement. — Non!... Moi!...
Mariette. — Eh bien, monsieur... Vous m'aiderez ! Monsieur... ?
Joseph. — Joseph !
Bourrât. — C'est mon ordonnance : il m'a sauvé la vie, ce garçon-là!
Mariette. — Ah! Monsieur Joseph, vous êtes brave?
Joseph. — Mademoiselle! Je recommencerai dès que je le pourrai!
Bourrât. — Tiens ! Il devient bavard ! (Mariette veut servir. Joseph l'en e^upêche^ Oh! Il devient galant, ma parole!... Laissez-le servir. D'oti êtesvous?
M'"" Malandreau — De Dunkerque, mon général !
Bourrât. — Ah! Dunkerque!... Belle ville!...
Mariette, à part. — Sapristi !
Bourrât. — Quelle rue habitiez- vous?
M°" M.'U.ANDREAU. — La rue Courzon, mon général.
Bourrât. — Mais laissez-la répandre!... C'est
drôle! Vous ne parlez que quand on ne vous interroge pas!... Rue Courzon! Quel numéro?
i\lARIETTE. — Le 24 !
BOURRAT, Tianl. — Ah! non! Pas le 24!
Mariette. — Pourquoi pas le 24?
BOURRAT. — Parce qu'il n'y a que 18 numéros. Je connais Dunkerque! J'y ai été colonel pendant quatre ans; et j'ai justement logé rue Courzon.
Mariette. — Ah!... Vous savez... Nous autres nous avions pris l'habitude d'appeler le 18, 24. Ça donnait plus d'importance à notre rue,
BOURRAT, Ttani. — Allons! Vous n'habitiez pas au 18!
Mariette. — Pourquoi?
Bourrât. — Parce que c'est la prison militaire! {Silence!)
Mariette. — C'est vrai!... Je me rappelle!... Enfin, j'habitais par là, chez mon père... à droite!
Bourrât, bon enfant — Bon! Bon!... Ça n'a pas d'importance !
M°" Malandreau, vivement. — Un peu de café... J'en ai là!... Il n'y a qu'à le réchauffer!
Bourrât. — Merci, madame Malandreau!... J'ai royalement dîné!... Il n'y a que ce pauvre capitaine qui n'a pas mangé!... (// se lève et va vers la droite.)
Maillet. — Oh ! je n'ai pas faim !
Mariette, à Mme Malandreau qui dessert. —
Je vais vous aider, ma tante. {Bas à Maillet en descendant.) Ne bronche pas, mon chéri, ça s'arrange î
Bourrât. — Décidément, je ne rentre pas au quartier. Je couche ici. Capitaine!
Maillet. — Voilà !
Bourrât, lui tendant une enveloppe. — Dites à mon chauffeur de rentrer sans moi. Il portera cette enveloppe au colonel Geusy, de ma part. Ce sont les pièces pour les procès de demain.
Maillet, prenant V enveloppe. — Bien, mon général.
BOLTiRAT. — Et puis vous direz que l'on vienne me chercher ici, à cinq heures juste, demain matin.
Maillet. — Bien, mon général ! (// sort par la porte vitrée suivi de Malandreau.)
Mariette. — Non, ma tante, laissez-moi porter cela...
M""" MalANDREAU. — Mais, ma petite...
Mariette. — Nous ferons la vaisselle ensemble- (Bas) Il me fait peur, cet homme-là!... {Elle sort à droite premier plan avec Mme Malandreau.)