L^INFLUENCE GRECQUE
Nous avons dû nous contenter de tracer à grandes lignes la genèse du théâtre indien ; l'histoire littéraire ne permet pas de suivre étape par étape la formation du type classique depuis les origines du drame jusqu'à Çakuntalâ. Est-il nécessaire d'en conclure que le nâtaka des théoriciens n'est pas sorti d'une évolution régulière, et qu'il a été transplanté en pleine croissance d'un pays voisin? Entre les peuples qui sont entrés en contact avec l'Inde aux temps lointains de son histoire, les Grecs seuls ont une littérature dramatique. Est-ce donc la Grèce qui a donné à l'Inde son théâtre? M. Weber, qui s'est signalé par son opiniâtreté à rechercher les traces de l'influence grecque sur la civilisation brahmanique, a posé hardiment la question dans son admirable Histoire de la Littérature Indienne,
(( Le drame indien atteint sa perfection dès les premières œuvres que nous en connaissons. La plupart des prologues, il est vrai, présentent la pièce en question comme nouvelle par rapport à celles des poètes antérieurs, mais nous n'avons rien conservé d'eux, non plus que des débuts de la poésie dramatique. On peut dès lors se demander si la représentation des drames grecs à la cour des rois grecs en Bactriane, au Penjab et en Guzerat (car la puissance grecque s'est étendue jusqu'à ces régions) n'a point provoqué l'esprit d'imitation des Indiens, et si elle n'a point été ainsi la cause originelle (Ursache) du drame indien. Sans doute il n'y a pas de preuves à en fournir, mais du moins les données de l'histoire rendent incontestablement cette hypothèse possible, d'autant que les plus anciens drames indiens ont été composés
dans Touest de Tlnde. Du reste, il n'y a pas de rapport interne entre le théâtre des deux peuples*. »
Exprimée avec ces réserves, l'hypothèse a paru cependant trop exclusive encore à M. Weber; il l'a corrigée dans un travail postérieur' : il efface l'expression de « cause originelle », et il y substitue « une certaine influence sur le développement du théâtre indien ». M. Pischel, qui est peutêtre, entre les orientalistes de l'Occident, le plus familier avec la rhétorique et la poésie dramatique de l'Inde, a jugé brièvement cette opinion. » S'imaginer, dit-il, que le théâtre grec ait exercé une certaine influence sur la formation du théâtre indien, c'est témoigner une égale ignorance du théâtre grec et du théâtre indien*. »
Cette condamnation cavalière, ne valait pas une simple raison. La science n'avait pas de profit à attendre, ni de parti à tirer d'un échange contradictoire de sentiments personnels. C'est M. Windisch qui a eu le mérite de poser la question sur un terrain précis et solide, et de donner à la discussion une base définitive. Il a admis en principe la possibilité historique de l'influence grecque sur la création du drame, et il s'est attaché à en démontrer la réalité par une comparaison détaillée des deux théâtres. Son travail, communiqué au Congrès des orientalistes à Berlin, en 1882, a été publié dans les Mémoires du Congrès, et a paru ensuite à part**.
M. Windisch rassemble d'abord les textes qui attestent les représentations grecques dans l'Orient après les conquêtes d'Alexandre; il rappelle les documents cités par Bohlen, Reinaud, Lassen, Benfey, Weber, etc., sur les relations de la Grèce et de l'Inde; il signale* la présence au camp d'Alexandre de nombreux artistes {xeyyX-zxi) qui suivaient le Macédonien et jouaient aux grandes solennités. Tous les documents allégués ne prouvent rien directement. Alexandre ne fit qu'effleurer l'Inde, et les représentations grecques