‹ Le Théâtre-Italien de 1801 à 1913Chapitre 2 sur 23 · AYANT · texte numérisé non relu

AYANT

Le nom de la Montansier, dont la romanesque histoire a été maintes fois racontée, figure en tête de la liste des nombreux directeurs du Théâtre- Italien qui se sont succédé depuis le début du xixe siècle jusqu'à la révolution de juillet. Lorsqu'elle prit, en 1801, au Théâtre-Olympique de la rue Chantereine récemment dénommée rue de la Victoire, la direction de la scène italienne, elle comptait soixante et onze ans. En reconstituant l'ancien spectacle des Bouffes, la Montansier se proposait sans doute de plaire à Bonaparte, grand amateur de musique italienne et qui, du reste, avait, paraît-il, recruté lui-même à Milan un certain nombre de

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chanteurs qu'elle n'eut qu'à engager pour son compte. Mais dans le quartier alors assez tortueux, diHicile à surveiller, où s'élevait le Théâtre-Olympique, le danger d'une nouvelle machine infernale était particulièrement à redouter. C'est probablement pourquoi, malgré son désir d'enlendre les chanteurs d'outremonts, Raffanelli, Parlamagni, Lazzarini, et les cantatrices Strinasacehi, Parlamagni, Menghini, le Premier Consul, averti par la récente expérience de la rue Saint-Nicaise, fit la sourde oreille aux appels réitérés de la directrice. Ce que voyant, elle n'hésita pas à se transporter, en janvier 1802, à la salle Favart. Sa gestion y fut éphémère. Elle dut, au bout d'un an, abandonner la partie. De par l'exigence de créanciers impiloyables, elle resta vingt jours enfermée à la préfecture de police, d'où elle ne sortit que pour voir mourir son mari, Neuville, qu'elle avait épousé le 6 septembre 1800.

Après quatre mois de clôture, la suite des affaires fut prise par une société de capitalistes sur lesquels les renseignements font défaut. Mais peu de temps après, on dut constater la disparition de ces commanditaires. Livrés à eux-mêmes, les infortunés artistes du théàlre commencèrent par attendre, sept semaines durant, l'intervention peu vraisemblable d'un hypothétique sauveur. A la fin. las d'espérer, ils se résolurent à exploiter le théâtre à leurs risques et périls. Le 12 décembre, ils rouvrirent avec le Malrimonio. Leurs essais, plutôt malencontreux, se continuèrent durant cinq mois. Il était survenu diverses circonstances peu favorables pour les spectacles. Le 25 décembre 1803, un cyclone avait dévasté les jardins des Tuileries, enlevé le toit du Vaudeville, semé la terreur sur les boulevards. Le 15 février, c'était l'arrestation de Moreau, puis celle de Pichegru, de Georges, puis l'exécution du duc d'Enghien. Il y eut là un moment de parfait ordre extérieur, sans doute, mais, dans les esprits, dans l'opinion, un état de trouble profond, de tension constante. En avril, la séance extraordinaire du Tribunat, l'approche, déjà si sensible.de l'Empire, étaient le développement de la même crise. Au lendemain même du jour (18 mai), où le sénatus-consulte conférait à Bonaparte le titre d'Empereur, les pauvres chanteurs, à bout de ressources, mettaient, comme on dit, la clé sous la porte, et songeaient à regagner leur patrie. Mais Napoléon, désormais le maître unique, ne permit pas le départ île la troupe italienne. 11 lui donna pour directeur Picard, doublement homme de théâtre, puisqu'il était à la fois comédien et auteur.

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Le Premier Consul est représenté avec ses favoris que, particularité peu connu pendant quelque temps la fanluisie d'' laisser pousser.

Comme aulour, précisément, l'année précédente, Picard, avec In Vieux ( 'omédien et Monsieur Mvsard, avait obtenu un double succès au Théâtre-Louvois. qu'il ne faut pas confondre avec la salle construite parla Montansier et dont l'emplacement est aujourd'hui occupé par un square. Au Théâtre-Louvois s'étaient établis les artistes de l'Odéon depuis le 5 mai 1801. Homme d'adresse et même d'intrigue, tenant en régie et sous sa coupe les comédiens de Louvois dont il était le grand pourvoyeur de rôles. Picard avait dés longtemps formé le projet d'un cumul consistant à amener dans son théâtre la troupe italienne, à laquelle seraient réservés les lundis et jeudis. Le 19 juillet 1804, cette conception assez audacieuse passa dans le domaine de la réalité. Mais bientôt Picard se préoccupa de renouveler son personnel vocal, et, le 1er août 1805, la troupe ainsi refaite débuta dans un gracieux ouvrage de Cimarosa. il Barone deluso.

Picard était arrivé à ses fins, tout en visant, — plus haut encore, — un double but: un fauteuil à l'Académie et la direction de l'Opéra. Les Marionnettes, sur ces entrefaites, remportèrent un triomphe, et en novembre 1807 leur auteur atteignit l'un et l'autre objet de ses convoitises. 11 devait être remplacé, un mois plus tard, à l'Odéon, par Alexandre Duval, avec comme associé Gobert, et comme directeur de la musique Montan-Berton. Duval avait, d'ores et déjà, un passé littéraire sérieux. C'était au surplus un homme singulier dont l'existence avait été fort cahotée. On le voit tour à tour marin, élève ingénieur, dessinateur, secrétaire de la députation de Bretagne, comédien au Palais-Boyal et à la Comédie-Française, puis auteur dramatique. Ces péripéties et pérégrinations ne lui avaient malheureusement pas donné le sens des affaires. D'autre part, son esprit, demeuré fort indépendant, se pliait mal aux nécessités d'une direction théâtrale alors très surveillée. Dans la préface, peu connue, d'une de ces pièces, il l'a. non sans humour, reconnu :

•le ne sais, dit-il. par quelle fataliié je me laissai altéra un mouvement d'ambition qui n'a contribué ni ù mon honneur ni à ma fortune. Devais-je troquer mon indépendance contre la petite vanité de régner sur un petit peuple qui n'est pas méchant, mais qui est tout à la t'ois spirituel, malin, frondeur, séduisant et dangereux. En parlant d'un directeur de théâtre, si je me sers du mot de régner, c'est que je le crois le seul convenable, si son pouvoir ne ^a pas jusqu'au despotisme, il a, comme les autres princes de la terre, des intrigues à étouffer, des guerres civiles à prévenir: il est tel de ses sujets qu'il doit ménager pour l'intérêt de si>n petit état. Comme un prince il a des ministres qui ne lui disent pas toujours la rérilé; comme un prince on lui tend des pièges et on l'y fait tomber: comme un prince il

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doit se défendre des séductions de la beaulé et dos complaisances de sa petite cour; on le datte en sa présence, on le déchire, on le calomnie dès qu'on peut le faire avec sécurité: on

lui suscite des guerres extérieures, on ameute contre lui les puissances voisines (les auteurs), on le calomnie dans l'opinion publique, on l'attaque dans son gouvernement, on le persécute, on le dégoûte, on l'injurie, jusqu'à ce qu'on ait amené un changement de dynastie.

Son acte inaugural fut d'assurer trois représentations par semaine aux chanteurs italiens, parmi lesquels Garcia qui. en mars 1809, devait remporter un succès sans égal dans son propre ouvrage, el Porta calailistu. qu'il jouait seul, imitant tour à tour ténor et soprano dans un duo qui fit fureur. Nous oubliions de dire qu'Alexandre Duval s'était transporté avec ses deux troupes à l'Odéon dont la réouverture avait eu lieu le 15' juin 1808.

Depuis longtemps déjà Spontini rêvait la direction de la troupe italienne qu'il obtint en 1810, aux lieu et place de Berlon nommé chef de chant à l'Opéra. Mais enlre Duval et lui la mésintelligence ne tarda pas à se manifester. Au bout de deux ans l'administration supérieure s'émut de cet état de choses, et M. de Rémusat appliqua à Sponlini le procédé sommaire de la révocation pure et simple. Il aurait eu pourtant des litres à être épargné, n'eût-ce été que pour avoir le premier fait connaître au public parisien, présenté avec un respectueux souci artistique et non travesti déplorablement comme il l'avait été à l'Opéra, l'admirable Don Juan. Il faut noter toutefois que par son arrogance, son caractère intraitable, Sponlini s'était, comme à plaisir, non seulement aliéné toutes les sympathies, mais attiré toutes les rancunes.

C'est alors (1812) que fut appelé à la direction de la musique du Tliéàtre- Italien un personnage d'humeur toute différente, insinuant et adroit, Paër. Il n'accepta ces nouvelles fondions qu'à condition de conserver celles de directeur de la musique particulière de l'empereur et de maître de chant de l'impératrice. Très apprécié à la Cour, dans les salons, où, de sa très belle voix, il interprétait ses propres compositions, il ne prêta qu'une assez indolente attention à la direction du Théâtre-Italien. Il y fit engager cependant des artistes de valeur, notamment la belle M"" Grassini, qui n'avait encore chanté jusque-là qu'à la Cour, et qui débuta à l'Odéon dans les Horaces de Cimarosa, le 0 novembre 1813. La chute de l'Empire, en 1814, fit perdre à Paër son emploi principal et la plus forte partie de ses appointements.

Mais une minutieuse chronologie devient ici nécessaire si l'on veut essayer de dégager l'exacte vérité dans l'histoire très compliquée du Théâtre-Italien depuis la première arrivée de Louis XVIII jusqu'à son retour définitif.

Tout d'abord, après le départ de Napoléon pour l'île d'Elbe, le gouvernement royaliste transfère les Italiens à Louvois. Un rapport de l'Intendant

des Menus-Plaisirs déclare que « l'éloignement où se trouve l'Odéon du centre de Paris met obstacle à ce que l'Opéra-Bouffe puisse faire des recettes utiles et capables de faire face aux dépenses qu'il nécessite ». On arrête que la direction du théâtre serait autorisée, au 1 ' décembre, à faire jouer en la salle Louvois le répertoire de l'Opéra-Bouffe, les représentations devant avoir lieu les lundi, mercredi, jeudi et samedi.

Tout cela paraît ne s'être passé que sur le papier. Les choses restèrent en l'état. Sur ces entrefaites, au commencement de décembre 1814, Durai, toujours directeur de l'Odéon-Comédie, et son associé (lobert, offraient à M" Catalani un engagement et lui réservaient le droit de donner à leur théâtre des concerts quatre fois par mois. Bientôt. Valâbrègue, le mari de cette artiste fameuse, suspendait ces négociations de concerts : la Catalani, grâce a de hautes influences, croyait préférable de travailler a s'assurer la direction même des Italiens. Ses efforts aboutirent, et. le 29 décembre, le comte de Blacas, ministre de la Maison du Boi. l'informa qu'il avait approuve la soumission présentée par elle et aux termes de laquelle elle serait investie de l'administration et entreprise du Théâtre-Italien. Le ministre lui demandait de justifier du cautionnement exigé et. de faire savoir quelle salle serait choisie par elle pour l'établissement du service dont elle se trouvait maintenant chargée. On l'avertissait enfin que M. des Ehfeïïes servirait d'intermédiaire pour tous ordres.

Mais M. des Entelles (un nom qui semble appartenir au répertoire) demeurait hésitant et paraissait ne pas se regarder comme suffisamment autorisé à déposséder l'administration de l'Odéon. Valâbrègue, vrai mari d'étoile, officieux, ne ménageant point ses pas, se multiplie, insiste auprès de Blacas. le supplie île hâter la solution souhaitée. 11 semble que ce soit facile puisque Gobert vient d'être mis en faillite : mais ses amis prétendent qu'il n'est pas responsable, que c'est une simple conséquence de la mauvaise gestion de Paër, et l'administration de l'Odéon refuse énergiquement de se laisser évincer. Sur quoi Mm" Catalani renouvelle ses instances auprès du minisire. en représentant qu'elle a déjà engagé des artistes. De quel droit annuleraiton son privilège ?

Sur cette affaire de conflit avec l'Odéon, il s'en greffe bientôt une autre d'importance capitale. M. Delamare, propriétaire du Théàtre-Favarl, a conclu

avec M"" Catalani pour la location de la salle. Mais les artistes de Feydeau veulent prendre la salle Favart pour empêcher Mme Catalani de leur faire concurrence dans le voisinage de leur théâtre. Avertie de ce péril, M"" Catalani — cela résulte de toutes les apparences — se fait poursuivre par M. Delaniare, la sommant de se conformer à la lettre de leurs stipulations, afin, sans doute, de pouvoir arguer en haut lieu de l'obligation où elle se trouve mise de prendre possession des locaux, et pour en tirer, par suite, argument en faveur du maintien et du libre exercice de son privilège.

Ce qui autorise cette conjecture, c'est que nous voyons — l'affaire se passe au début de l'année 1815 — Mme Catalani prier M. de Blacas de la mettre à même d'exploiter immédiatement la salle Favart.

Il y a, sur ce point, échange de lettres entre M. de Blacas et le duc d'Aumont. Le premier écrit au second qu'il va autoriser Mme Catalani à exercer, â la salle Favart, son privilège suspendu, au moins de fait, depuis un mois (6 février). Il promet de veiller, dans la mesure du possible, à ce qu'aucune atteinte ne soit portée aux intérêts de l'Opéra-Comique Royal ; il ne doute pas, ajoute-t-il assez insidieusement, que ce théâtre ne redouble d'efforts et de zèle pour maintenir son rang ; n'est-ce pas ainsi qu'il a naguère préservé sa situation, quand les Bouffes étaient installés dans cette même salle voisine, avec la circonstance aggravante qu'un troisième théâtre, à la vérité non musical, mais d'une proximité néanmoins susceptible d'être dangereuse, Louvois. abandonné depuis, était alors en pleine activilé ?

La réponse du duc d'Aumont est datée du S février. H expose que les sociétaires de l'Opéra-Comique, ayant échoué dans leur projet d'occuper la salle Favart, ont pris le parti de renouveler leur bail de la salle Feydeau. Ils se résignent au reste d'assez mauvaise grâce à ce voisinage menaçant pour eux d'un théâtre lyrique.

Mise au courant, et autorisée par M. de Blacas, M'"" Catalani, le 1 1 février. prend officiellement possession. Une lettre d'elle, datée du 13. est relative à deux objets : d'abord elle demande qu'on veuille bien permettre à M. de Laboulaye d'être chargé d'une surveillance des Italiens ; ensuite elle informe qu'elle a donné connaissance de la décision minislérielle aux artistes de l'Odéon, et les a invités à s'engager à son théâtre. En principe, ils ont accepté, mais ils redoutent des difficultés, ayant des traités en cours. A ces

causes, et sans plus de cérémonie, Mmè Gatalani demande purement et simplement la Fermeture de l'Odéon.

C'est à ce moment que se produisit le coup de foudre, le retour de l'île

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