‹ Le théatre & la poésie (questions d'interprétation)Chapitre 10 sur 13 · IX. — Victor Hugo · texte numérisé non relu

IX. — Victor Hugo

Qu'il s'agisse de poésie ou de peinture, il y a dans la foule une majorité d'individus pour

lesquels la partie anecdotique d'uno œuvre prime tout le reste ; en réalité, ils représentent les intelligences qui sont fermées aux choses de Tart. C*est à cette fraction du public que le monologue et une certaine peinture de genre doivent leui^ succès, et j'ai connu un être fort rudimentaire qui sut résumer un jour cette tendance vulgaire en un mot admirable : comme on lui ofTrait de lui prêter quelques volumes de Victor Hugo : « Merci, moi, j*aime mÎQux les histoires, répondait-il! • Ce comiquu-Une sMn^ vente pas.

Mais si ce cri du cœur exprimait mervcilleu* sèment Tmeurable médiocrité d^ne intelligence, on no peut pas dire qu*ils^appliquaitfort bien à Victor Hugo. En effet, les Chàlwkenis^ la Lvgende des siécksy les ConlempUuians contiennent pi^ci* sèment la quantité de ^choses anecdotiques ou historiques qu^on peut légitimement souhaiter à certaines œuvres, pour que leur action dépasse les limites d'un cénacle ou Tenceinto d'une petite église; car, enfin, il ne faut rien exagérer par haine de Tesprit bourgeois ou par dilettantisme : si Tanecdotc toute seule est méprisable et si elle est parfois à Tart ce que le reportage est à la littérature, elle n*est cependant pas à dédaigner, quand c est un Homère ou un Hem* brandt qui nous la raconte, et ^histoire qui est au fond des • Pauvres gens > ne me gâte nulle-

ment les beautés du morceau. Les très grands poètes se sont très souvent distingués par leur puissance à embellir et à exalter la banalité d'un sujet et les artistes qui n'aspirent qu'aux choses rares doivent par là même s'écarter de plus en plus des choses humaines.

En ce qui concerne Victor Hugo, si son œuvre est pleine d'enseignements pour le diseur, c'est qu'aucune forme de l'art n'en est systématiquement bannie; tous les genres s'y trouvent, au contraire, mêlés et sont opposés les uns aux autres : c'est bien toute la lyre qui résonne en un même volume, et la poésie y est tour à tour épique, lyrique, dramatique, philosophique, bucolique.

t Dans ses poèmes, dit-il en la préface des c Rayons et des ombres^ il mettrait les conseils au « temps présent, les esquisses rêveuses de c l'avenir; le reflet tantôt éblouissant, tantôt

• sinistre, des événements contemporains, les « panthéons, les tombeaux, les ruines, les soui venirs; la charité pour les pauvres, la ten- « dresse pour les misérables; les saisons, le

• soleil, les champs, la mer, les montagnes;

• les coups-d'œil furtifs dans le sanctuaire de

• l'âme où Ton aperçoit sur un autel mysté- « rieux, comme par la porte entr'ouverte d'une € chapelle, toutes ces belles urnes d'or: la foi, f l'espérance, la poésie, l'amour; enfin,il met-

— lo; —

t trait cette profonde peinture du moi, qui est t peut-être l'œuvre la plus large, la plus gênéi raieet la plus universelle qu'un penseur puisse t faire. »

Dans Tun des derniers livres du poète, on rencontre ces deux vers :

Les palmiers frissonnaient an souffle de la brise, Le soleil se coacbail dans le désert poudreux*

Supposez un sonnet — soit quatorze vers seulement — dans cette forme largement descriptive et voyez la pesante monotonie qui va se dégager de Tampleur même de ces mots. Mais lisez maintenant toute la pièce de Victor Hugo, vous verrez émerger du récit ces deux vers de description ; ils vous apporteront la grandeur des pa\^ages bibliques et tout le morceau s'en trouvera superbement élargi. C'est au diseur à les faire sortir, sans toutefois les isoler complè* temeut du reste, et s'il nous semble alors que ces yei*s cessent d'être purement objectifs, comme ils le seraient ehez un Leconte de Lisle ou un de Heredia, c'est que dans l'endroit choisi par le poète, dans le décor qui nous est présenté, quelque chose d'humain s^agite et souffre.

L'un des deux grands artistes que je viens de citer aurait pu trouver peut-être cet admirable vers, que j^emprunte aux CotUempUuions :

— i58 — La lune à Thorizon monlait^ hostie énorme I

mois chez lui, il n'aurait peut-être servi qu'à, créer un tableau magnifique.

Chez Hugo, il résume magistralement toute .

la pièce qui a pour titre Religio (1), il prépare et rend logiques ces derniers vers :

Lui montra Qt Taslre d'or sur la terre obscurcie Je lui dis : courbe-toi. Dieu lui-même ofUcie Et voici rélévatiou.

Comme en dehors de sa valeur descriptive, cet alexandrin doit nous faire sentir la présence de Dieu dans la nature, il paratt s'enfler et grandir démesurément et l'interprète ne saurait se passer d une diction large et savante, pour m pas laisser tomber une beauté de cette envergure.

Ainsi, dans cette œuvre immense, la vie et le mouvement sojit à chaque instant créés par des phrases qui jaillissent du texte, lumineuses et superbes ; elles éveillentdans l'âme deTauditeur des sensations nouvelles et imprévues qui viennent rompre la monotonie du morceau, sans détruire pourtant l'allure générale d*une période.

Supposez encore les vers suivants :

J'aime ces chariots lourds et noirs qui la nuit Passent devant le seuil des fermes avec bruit Et se perdent au loin dans Tumbre.

(1) Les Contemplations.

, Ils rappolloraiont, sans Tégaler, lo boou vers de la Tristesse ifOltffhpia :

Les grands chars gémissauU qui rovieiinent le soir.

Voyez maintenant co que Victor Hugo écrit dans la pièce des Orientales^ qui est intitulée Enlliousiaspne :

J*aim6 ces chariots lourds ot noirs, qui la nuit

Passant devant le seuil des fermes aveo bruit,

Font aboyer les clùeus dans Tombre*

N'esl-il pas vrai que ces aboiements des chiens dans Tombre nous apportent, plus que tout le reste, une vision plus mélancolique et plus puissante de la nuit qui tombe dans la campagne* C'est que le détail n'est pas seulement pittoresque, il est en quelque sorte vivant; il ne se contente pas de la seule mémoire de nos yeux et révocation se complète par un appel à des sensations différentes»

Prenez maintenant dans la Légende des siècles^ la pièce intitulée le Crapaud (!)• On y rencontre peut-être la plupart des défauts qui ont été lo plus souvent reprochés à Victor Hugo : Tabus des antithèses, la puérilité do certains détails ; mais il s\v trouve aussi des beautés de premier ordre, et A chaque instant ou est arrêté par un vers qui donne au récit dos dessous inattendus,

(I) La Légende des siècles.

pour peu que le di^cmr 8*cn rende compte.

Voyez : un prêtre marche sur l'animal maudit, une femme « lui crève l'œil du bout de son ombrelle i :

Et le prôlre était vieux, et la femme était belle 1

dit le poète qui proclame ainsi que les sages, les heureux et les forts ne sauraient se passer do [Mtié; dans ce vers, il fait tenir toute la bonté de son âme et la religion de la souffrance est déjà au fond de ces mots* là.

Quant à nous, les interprètes^ nous n'avons pas le droit de rechercher, si, comme on Ta insinué, cette philosophie un peu naïve ne résiste pas à Texamen de Tironie moderne ; efforçonsnous de retrouver dans notre diction un peu de la sincérité du poète et nous ferons sûrement taire les vaines railleries des impuissants.

Les vers extraordinairement suggestifs abondent dans cette œuvre, mais Tun des plus admirables que j'aie rencontrés se trouve dans les Pauvres gem (1;.

Dans Phorreur de la nuit et de la tempête, le marin sait que tout est fini : « il voit s'ouvrir sous lui l'ombre et l'abîme, et songe t

Au vieil anueau de fer du quai pleiu de soleil.

Pris en lui-même, cet alexandrin n'est peut- (i) La Légende des iitelee.

être pas des plus remarquables; on pourra même trouver que le second hémislicho en est lourd et peu harmonieux ; mais lisez le morceau avec le souci de ne pas laisser perdre en route cette incomparable beauté, et dites si on pouvait trouver évocation plus merveilleuse pour détruire la masse d'ombre et ouvrir tout à coup à nos yeux un horizon de joies et de clartés. Quel monde d'idées et de sensations, il va éveiller en une imagination ouverte à la poésie.

C*est à ce même vieil anneau de fer que le marin, et son p<>re, et le père de son père, ont si souvent attaché leur barque, après les nuits de tempête, c'est là quHls ont, chacun leur tour, connu rivresse de revoir les êtres aimés, de se sentir encoi^e vaillants et forts, de se réchauffer au soleil : il semble qu^on ait assisté réellement à Tun do ces retours, et qu'on entende monter sous le ciel resplendissant les exclamations joyeuses et les bénédictions ; tout cela jaillit de ce vers en un instant.

C'est dans la nuit que ce tableau se présente tout à coup à nos yeux et l'on peut dire, sans doute, que c'est encore par une antithèse que le poète arrive à cet effet; c'est là un bien petit reproche si nous songeons que beaucoup de choses ne nous intéressent que par la quantité d'imprévu qu elles renferment. Quoi qu il en soit, tout cela s'agite, vibre, brille, éclate, resplen-

dit, c est la lumière, c*est la force, c'est la santé, c*est la vie, entin qui sortent de toutes ces oppositions de mots et de pensées, de couleurs et de mouvements et, encore une fois, pour ne pas laisser perdre tout cela en route, il faut que le diseur soit vraiment le maître de sa voix et de ses propres émotions.

Boog endormi (1), une des choses les plus parfaites, sans doute, que Victor Hugo ait écrites, semble être, dans IVimvre générale du maître, plus prés do certaines œuvres parnassiennes que beaucoup d^autres pièces de la Légende des ëiàclei^ mais les effets y sont cependant encore très variés, et quelque chose dMiumain y circule dans la largeur des strophes.

Depuis :

Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse : c Laissez tomber exprès des épis, disait-il. »

Cet homme marchait pur loin dos sentiers obliques Vêtu de probité candide et de lin blanc.

Les moissonneurs couchés faisaient un groupe sombre; Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu.

Une Immense bonté tombait du firmament; C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.

Jusqu'à Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

(1) La U'fiende des siècles.

cette pièce est un admirable chef-d'œuvre sur laquelle on peut donner une le(;on complôle de diction poétique.

Ces vers ont toujours une direction et un but; c'est-à-dire qu'une période, une strophe, une phrase aboutissent toujours quoique part et se résument en quelque endroit.

On va tout naturellement à l'effet sans le chercher, le détail ne faisant que concourir à limpression d'ensemble, comme en toute belle composition.

Voyez ces vers (1) :

Lo glaive qui frappa no fut point aperçu; D*où vint ce sombre coup, personne ne Ta su ; Seulement, ce soir-là bêchant pour se distraire^ Héraclius le chauve^ abbé de Jong-Dieu, frère D*Âcceptus^ archevêque et primat de Lyon, Elantaux champs avec le diacre Pollion, Vit, dans les profondeurs par les vents remuées. Un archange essuyer sou épée aux nuées.

ou ceux-ci (2) :

Alors, Taigle d'airain qu*i! avait sur son casque, VU qui, calme, immobile et sombre, l'observait, Cria : « Cioux étoiles, montagnes que revêt L'innocente blancheur des neiges vénérables, fleuves, forêts, cèdres, sapins, érables, Je vous prends à témoin que col liommeesl méchant I »> Et cela dit, ainsi qu*un piochour fouille un champ, Comme avec sa cognée un ^àtro brise un chêne,

(1) La Légende des siècles : Ratbert.

(2) La Légende des siècles : îi'aigle de casque.

11 se mit à frapper à coups de bec Tiphaine,

Il lui creva les yeux, il lui broya les dénis;

Il lui pétrit le crâne, en ses ongles ardents,

Sous farmet d*où le sang sortait comme d*uu crible»

Le jeta mort à terre, et s'envola terrible.

OU ceux-ci (1) :

Il donna trois cents coups de fouets à l'Océan Et chacun de ces coups de fouet toucha Neptune. Alors ce Dieu, qu*adore et que sert la Fortune Mouvante comme lui« créa Léonidas, Et de ces trois cents coups, il fît trois cents soldats.

Gardiens des monts, gardiens des lois, gardiens des

[villes, Et Xexès les trouva debout aux Thermopiles.

Enfin, ceux-ci dans une note plus douce (2) :

La mélodie encor quelques instants se traîne Sous les arbres bleuis par la lune sereine.

Puis tremble, puis expire, et la voix qui chantait S'éteint comme an oiseau se pose ; tout se tait.

Ce qu'on appelle l'effet, qu'il soit du à la largeur, à la force, à la douceur, est dans tous ces morceaux admirablement indiqué par le poète, mais bien qu'il se résume pourtant en un trait final, il n'est pas permis d'y atteindre par cet indigne moyen, que dans notre argot théâtral nous appelons « le déblayage •.

L'effet légitime n'est pas un impertinent appel aux applaudissements; il vient à nous comme

(i) La Légende des siècles : Les Trois-Cents. (2) La Légende des siècles : Eviradnus.

la conclusion naturelle du mouvement et il nous épargne Thumiliation d'aller à lui (1).

Dans tous les cas, il suffît de relire ces citations pour voir que de pareils vers ne peuvent être dits médiocrement, et que leur interprétation demande des qualités, dont certaines œuvi*es se passent plus facilement: la variété et le mouvement.

Sans la forme, rien de durable, c^est entendu, mais, quand elle est rutit^i/e préoccupation, la forme conduit évidemment à méconnaître la puissance du mouvement et r<)rt devient un peu figé : c'est la revanche de la vie contre les choses inanimées.

Dans beaucoup do poùmtv^, alors même que nous sortons des mornes étendues aux blanclieurs immaculées, alors que nous quittons riùver pour entrer en un beau paysage d'été, le poète no nous conduit souvent que dans des endroits inhabités, le soleil v brûle sans v réchauffer, c'est la poésie des tropiques; dans Tarbre de cette poésie -là, c'est à peine si les feuilles frissonnent, mais les oiseaux n*v chantent jamais et même chez cet admirable artiste qui a si bien célébré :

(l) N*est-ce pas de Le Kain qu*oii a dit qu'il fut le plus grand acteur de son temps et le moios applaudi ? C'est-à* dire qu'il nVlait applaudi qu*<\ la fin des actes.

Midi roi dea ùiétt 6patidu sur Ja pUia^ (t)

le (liseur déHirorait rencontrer plun souvent la délieiouBe ttlto rjui passe dans le» ConlempUh Uon$ :

Ses cheveux dans aei yeux, et riant au travers.

La variété, la vie et lo mouvement sont dont; indispensables dans la poésie pour former de vrais diseurs; sans les qualités qui en découlent, comment dire, jiar exemple, < LemarUeau impérial (2) t ? comment dire • Stella (3) • sans mouvement?

Prenez encore la dernière partie du morceau qui, dans les Chanlndu Crépmcuk^ porte ce titru : À LouiH //..., depuis :

Mais qu'importe à la cloche et quimporte à mon âme?

jusqu'au vers fameux qui termine la pièce :

De verre pour gi'emir, d*Àirain pour résister*

Voyez quelle science ou quel instinct durytlitne et du mouvement il faut avoir [umr conduirv jusqu'au bout ces périodes qui ont parfois vingt et môme trente vers. Ici, le tempérament ot môme aussi la ({ualité de la voix sont indispcnt*abl(}s à rinterprôte*

(\) Leconle de Linlu.

(2) \m CluiUmenlH, {i\) Lan ChdtimeiUëé

Il faudrait tout un volume si do cos considérations un peu générales on passait chez V.

Hugo A Tétudc des détails, s'il fallait parler de la souplesse des rythmes, de la magnificence des images, de l'ampleur incomparable de certains vers :

Les hauts tarabours-mojors aux panaches énormes (I).

pour ne citer qu'un exemple.

Ces douze pieds ne débordent-ils pas la typographie, et ce dernier vers ne semble-t-îl pas construit avec des matériaux plus pesants que le reste.

Llncomparable habileté du poète à trouver dos rinies inattendues et riches, n'aurait certes pas suffi à donner à cette œuvre les harmonies et les mouvements de Timmensité ; la rime a été chez lui un admirable moyen et non un but, et c'est encore par le largo développement des formes lyriques que le diseur fera le mieux comprendre les beautés de cette poésie ; je devais répéter cela à la fin do ce chapitre pour montrer une fois de plus en quoi ces vers s'éloignaient de Part du théAtre proprement dit.

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