‹ Le théatre & la poésie (questions d'interprétation)Chapitre 11 sur 13 · X. — L'Interprétation · texte numérisé non relu

X. — L'Interprétation

IVane manièro générale, j*ai indiquo les (I) Les ClidUmenls : Waterloo.

textes qui me semblent pouvoir fournir les meilleures études de diction poétique, en dehors des œuvres dramatiques. La Fontaine, pour apprendre en quelque sorte à dessiner, et Victor Hugo (1), pour s'accoutumer à peindre et à orclœstrei'j se recommandent spécialement aux diseurs et contiennent toutes les difficultés de leur art.

D'ailleurs, le point de vue spécial et absolument professionnel auquel je me suis placé, enlève aux opinions que j'ai émises toute apparence de critique véritablement littéraire; j'ai fait peut-être ce que j'appellerai de la critiqua d'interprétation, mais si, de certaines idées ainsi exprimées, on peut tirer parfois d'assez solides arguments contre telle ou telle œuvre, je n'ai jamais eu l'intention de me charger de ce soin.

Il est permis de contester Tutilité ou l'agrément des récitations publiques, mais à cet égard les avis ne diffèrent parfois que suivant les œuvres en cause : si les bienfaits de la déclamation sont, en effet, assez douteux, pour certaines formes de poésie, il est difficile de ne pas reconnaître que la poésie lyrique emprunte

(1) Il est bien entenda que c'est pour simplifier les choses que je ramène à V. Hugo tout Fart poétique depuis

une partie de sa force à une noble interprétation à haute voix.

Au théâtre, TefTet (dans le sans élevé du mot) est pour ainsi dire subordonné à la combinaison de trois éléments : pour qu il se produise légitimement, il faut que sur un point donné, raccord se fasse complet entre les âmes de fauteur, de Tinterprète et de Tauditeur ; or, si dans un sonnet ou une ballade, le poète se passe aisément de Tintermédiaire du diseur, le ver^ l\Tique exige ce diseur presque autant que le drame lui*même ; le lyrisme, qui m^apparatt en général comme Témanation d*une sincérité, transmet ses beautés à Taide de la parole et do la musique combinées ; c'est à travers nos âmes que son essence même circule, c'est en elles qu'elle se manifeste*

Aujourd'hui, sous prétexte de simplicité, comme si Bossuet notait pas simple en sa grandeur même, comme si la recherche du mot rare et Tobscurité de la pensée n'éloignaient pas de la simplicité plus que tout le reste, les écoles poétiques bamiissout do plus en plus de leurs œuvres Téloquencc, et la voix humaine nVst plus Tindispensable instrument qui doit donner la vie à leurs œuvres»

Le vers qui a commencé par être chanté, qui servait chez les anciens à enfermer des pen-

sées, des formules, dcH préceptes dans les belles sonorités verbales, levers n'arrive plus par notre oreille â notre intelligenc 3 ou â notre sentiment; une certaine école a même tout récemment créé une sorte de poésie linéaire où Tartiste s'efTorce de cliarmcr nos yeux par des étrangetés typographiques; si je n'ose dire que la couleur et la forme des lettres constituent le principal inténH de cet art, je crois, du moin», qu'elles en sont la préoccupation dominante ; dans ces œuvres, nous voyons parfois que pour arriver à un effet puissant, il suffit de laisser en blanc une ou plusieurs feuilles, puis d'étaler tout à coup au bas d une page un mot, dont la solitude est, paralt-il, poignante pour les initiés.

J*ai dû signaler ces enfantillages pour montrer jusqu'où la poésie avait pu aller en s'éloi* gnant de son véritable but et de la raison d'être d'une langue cadencée; mais je crois qu'il convient, jusf|u'à nouvel ordre, d'abandonner ces amusements dinvention récente aux anémiques jeunes gens et de revenir bonnement à André (Jliénicr, â Hugo, â Lamartine^ â Musset, sans attendre qu'on nous y renvoie dédaigneusement.

J*ai expliqué pourquoi l'appoint d'une personnalité d'artiste est quelquefois superflue pour dire des vers de Leconte de Lisle, pourquoi elle

s'y perdrait et pourquoi une sorte do diction automatique semble presque suffisante à cette tache.

Je voudrais maintenant, en m'appuvant sur ces questions d*interprétation, monti^r en quoi les poètes contemporains se sont éloignés le plus des maîtres qui les ont précédés.

Qu'il s'agisse du fond des choses ou de la forme qu'elles revêtent, tout en art se manifeste par des réactions : Après les lyriques, les impassibles, et de même qu'aux efforts du réalisme, nous voyons succéder un élan vei*s le mysticisme, de même après les vers nets, précis, presque géométriques de certains parnassiens, nous arrive, par réaction, la poésie flottante, à l'expression incertaine, à la pensée un peu lâche, qui constitue Toeuvre des symbolistes. On éprouve, sans aucun doute, à écouter les créations de ces artistes une réelle jouissance de mandarin. Tout d'abord il s'agit do comprendre ou de s imaginer qu'on comprend, et en s'efforçant de démêler en un chaos de sonorités vagues une vague idée, on ajoute en quelque sorte aux joies de Paudition celles d'une véritable création : car ici les auditeurs sont bien réellement les collaborateurs du poète ; ils ajoutent leurs sensations aux siennes et chacun voit dans ces vers ce qu'il veut y voir. Au fond du dillettantisme qui exalte cette forme d'art.

se cache donc une salisfaction d^orgueiL Quant à Tinterprète, il est évident qu^il peut, lui aussi, faire ce qui lui plait; tout devient légitime, puisque le sens ne borne jamais rcxpression ; on est presque toujours sûr de satisfaire quelqu'un, quand ce ne serait que soi-même; mais cela échappe ainsi à toute analyse, à toute étude !

Si, en dehors et au-dessus des écoles, il s'agit de Tœuvre d'un Verlaine, par exemple, ilmo semble qu^un poète aussi personnel peut seul bien dire ses propres œuvres : Verlaine les ditil et les dit-il bien, je l'ignore, mais ici dans cette poésie l'étoffe est souvent trop lâche pour que l'interprétation ne risque pas d'en détruire les formes et de se substituer trop complètement «tu rêve du créateur.

En résumé, l'art du diseur s'adresse donc aux œuvres qui sont comprises entre les deux manifestations poétiques que j'ai résumées d'une manière un peu trop générale et qui se caractérisent, d'un côté, par l'extrême précision et, de l'autre, par le vague le plus exagéré; c'est d'ailleurs entre ces deux extrêmes que se tiennent toutes les difficultés de diction. Je vois bien, en effet, les amateurs de vers qui, tant bien que mal, peuvent nous réciter une pièce de Hérédia ou de Verlaine, mais où sont ceux

qui peuvent dire convenablement ce simple vers :

Je ne l'ai point encor embrassé d'aujourd'hui.

Des poètes tels que: André Chénier, Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset, Théophile Gautier, de Vigny, de Banville, Sully-Prud'homme, François Coppée, André Theuriet me semblent donc fournir les meilleurs textes pour des leçons sur la diction poétique ; chez euXy la matière est assez solide pour résister aux déformations que certains caprices d'intefprétes essaieraient de faire subir à leurs vers ; elle est, d'autre part, assez souple pour contenir les efforts d'une personnalité d'artiste, et l'interprétation ne fait alors qu'ajouter aux beautés de l'œuvre écrite la somme de vie que le poète avait rêvée pour elle.

Il s'ensuit que des façons un peu différentes de traduire ces poètes peuvent quelquefois nous sembler légitimes, et que par une diction très personnelle, Tinterprète n'enlève cependant rien à l'auteur.

Tout le monde connaît le fameux sonnet de Joséphin Soulary, qui a pour titre Rêves am6tiieux :

Si j*aTais un arpent de so), mont, val ou plaine, Avec un filet d*eau, torrent, source on ruissean

•., Je dirais à l'enfant la plus belle à mes yeux : Tiens-toi debout devant le soleil qui se lève.

J'ai entendu dire ce dernier vers de façons assez opposées, et il peut prendre une allure très différente suivant Tidée que rinterprèto se fait de la femme idéale : en substituant peut-être un peu trop sa propre vision à celle du poùte, on peut la montrer, cette femme, debout dans la splendeur des formes antiques avec toute la noblesse d'une divinité de la Grèce, et c'est ainsi que j'ai entendu traduire ce vers par un artiste connu qui soutient encore Tamplcur do son expression par un geste large et magnifique; mais un autre pourra, tout au contrairo, suggérer à notre esprit une créature toute pâle et délicate comme une héroïne moderne dans la grâce et la souplesse de» formes contemporaines. C'est, d'ailleurs, vraisemblement entre ces doux interprétations que se trouve la véritable pensée de Tauteur en quelque chose do plus simple et do plus neutre, comme l'indiquent à la fois les détails du morceau et le tempéra-* mont du poète; mais, enfin, la pièce peut garder toute sa beauté avec des traductions variées et c'est ce que j'ai voulu dire.

Cette question du tempérament de Tauteur et du caractère général de son œuvre n'est, certes, pas à négliger, mais je crois qu'il ne faut pas.

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non plus, en exagérer l'iniportance comme je l'ai vu faire quelquefois.

Après avoir entendu dire Padmirable pièce de Sully-Prud'homme, qui s'appelle Les Yeitx^ un acteur célèbre reprochait à l'interprète d'avoir mis le ton d'une affirmation un peu trop ardente dans le dernier de ces deux vers :

Les prunelles ool leurs eouchauls, Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent.

€ Vous ne connaissez donc pas Sully-Prud'homme, disait*il, c'est un doux! • A quoi on lui répondit aisément que Racine, lui aussi, était un doux, ce qui ne l'avait pas empêché d'écrire les fureurs d'Oreste, et qu'il ne fallait pas songer à cette douceur du poète pour jou r Hermione ou pour dire le songe d*Athalie.

Notre rôle consiste précisément dans beaucoup de cas à fournir à Fauteur une force et une variété d* exécution auxquelles ses moyens peuvent se refuser, et renseignement que nous recevons parfois en écoutant le poète dire ses propres vers, porte toujours beaucoup plus sur le sens très exact des pensées que sur l'intensité du rendu.

Je n'ai jamais eu l'honneur d'entendre M. Sully-Prud'homme réciter ses poésies, et j'ignore comment il dirait Les IViix, mais si sa voix et sa

physionomie se refusent à traduire (1) ce qu'il y a d'ardeur et de foi dans sa pensée, est-ce une raison pour que moi aussi je m'arrête à moitié chemin dans IHnterprétation. Si ce poète est, en effet • un doux » par le caractère général de son œuvre, par les Chaînes^ par les Caresses^ par la Première solitude^ par le Vase brisé^ la douceur ne peut suffire chez l'interprète pour dire le CkuBur Polonais^ ou cette admirable pièce trop peu connue, qui est adressée : Atia? victimes du ballon le Zénith,

Ce serait peut-être Toccasion de rappeler ici Tanecdote que mon maître Régnier aimait à raconter sur Fleury et que Samson a consignée en vers dans son krt Théâtral.

Comme après une représentation du Misanthrope où, dans le rôle d'Alceste, il avait remporté un triomphe, on portait à Fleury dans sa loge des compliments enthousiastes : « Ah! si vous aviez vu Mole, dit-il i, et comme on se récriait : < Tenez, dit le grand comédien emporté par ses souvenirs, voici comment Mole jouait le rôle. • Il se transforme, son talent aimable et charmant se fait plus large, plus puissant, sa parole s'enflamme, et à la fin de la tirade ses auditeurs restent frappés d'étonnement et d'admiration, i Maintenant, ajoute

(1) Ceci est une simple supposition.

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