VIII. Le Choix des Textes
M. Ernest Legouvé a dit, dans un de ses remarquables ouvrages sur « Fart de sa lecture » , qu'un bon lecteur est un véritable critique ; cela est trop évident pour avoir besoin d'être longuement démontré, mais il serait peut-étro bon
ï) Estbcr.
(2i Pa^ai.
de préciser eu quel seus cette faculté de crilit|ue doit s'exercer, dans uu enseignement d'art, pour être vraiment féconde. En effet, s'il est difrieilc et rare de savoir éclairer les parties supérieures d'une strophe ou d'un poème, le jugement moyen des foules suffît souvent pour en faire ressortir les imperfections.
Apercevoir et signaler tout de suite et avant tout dans une œuvre de valeur les défauts qu'elle contient, c'est la marque d'un esprit médiocre.
Dans un livre romarquablo qui paraissait tout récemment (1), M. Jean Honcey cite les lignes >uivantes qu'il emprunte lui-même à un ouvrage de M. Guyau : • Le critique idéal est riiommo
• à qui l'd^uvre d'art suggère lo plus d'idées et « d'émotions, et qui communi«jue ces émotions « à autrui. C'est celui qui est le moins passif
• en face de cette œuvre et qui y découvre le
• plus de choses. En d'autres termes, le criti-
• que par excellence est celui qui sait le mieux
• admirer ce qui est beau et qui peut le mieux « enseigner à admirer {2\ » .
(I) Souffles nouveaux^ chez Fiscbbachcr.
,â) Le chapitre auquel j'emprunte ceUo c.ilulion est inlitulê, dans rœuvre de M. Jean Iloacey, VAdmiralion, une vertu qui a coulre elle, nous dit Tauteur, « le scepticisme, c le détorminisme, le pessimisme, Tin^^ratitude et la man-
Avec cette force, le critique exercerait véritablement un sacerdoce, il serait comme le grand prêtre de Tart ; il aurait vraisemblablement souffert d'un rêve lui aussi, d'une lutte pour un idéal ; il serait capable d'un effort pour comprendre le charme mystérieux des choses ; il sentirait en lui un grand besoin de justice ; on ne pourrait lui découvrir qu'un seul partipris, celui d'être impitoyable à tous les oripeaux, à tous les clinquants de l'art conventionnel, mais il aurait la volonté d'être mdulgent, toujours et quand même, à l'œuvre qui recèlerait la plus légère trace d'émotion vraie. 11 n'est certes pas fort aisé de répondre à la grandeur de cette mission et le train du théâtre en particulier n'est guère fait pour exercer et fortifier ces exceptionnelles vertus ; mais, chez le critique qui n'en trouve pas au moins le germe dans cette faculté d'admirer, nous ne constatons que la plus lâche indifférence, la servilité envers une clientèle, la répétition des formules toutes faites, des clichés les plus surannés ; chez ceux-là, la sincérité manque souvent, la flamme presque toujours.
Cette digression n'est peut-être pas inutile,
« vaise foi de Tamour-propre, sans parler de la sottise et « de la méchanceté ». On voit si nous avons peu de chance de la rencontrer chez nos contemporains^
puisqu'il s'agit de montrer ici à quelles qualités pourrait se reconnaître le guide éclairé et vibmnt capable de diriger la jeunesse à travers les chefs-d'œuvre des poètes ; il est bon d'ajouter, dViUeurs, que cette chaleur d'ùme qu'on exigerait de lui n'en ferait pas une dupe ; mais il ne constaterait les faiblesses que pour mieux les emporter dans un élan d'admiration vers les belles pensées et les formes magnifiques.
Bien que, suivant une parole de Gœthe, tout critique soit un électrique né, ce guide, cet initiateur ne pourrait certainement pas échapper aux préféi^ences de son esprit et de son tempérament ; mais, pour un tel maître, il est plus fi\cile de montrer ses préférences en exaltant ce qu'on aime qu'en essayant de diminuer les (Ouvres plus éloignées de ses goûts.
Quant à moi, je ne voudrais examiner ici que les principales formes de versification dont l'étude pourrait le plus profiter aux élèves, comme un travail d'assouplissement, pour l'interprétation des textes poétiques.
Les meilleui*s profess.^ur^ de diction recommandent très spécialement Tétude des fables de La Fontaine, et, en effet, par la souplesse et la variété de son vers, par les harmonies imitativcs, par la précision du trait, par la netteté
de la mise on scène, par la somme de vie et de
mouvomont contenus dans ses œuvres, le grand fabuliste semble devoir suffire à toutes les recherches d*un lecteur ou d'un diseur. Cependant, il me semble que, là encore, il s'agit trop de théâtre en quelque sorte et pas assez de poésie pure pour justifier la création d'un cours spécial.
Certes, le vers libre de La Fontaine nous rompt à la variété la plus imprévue et pourtant la plus logique des mouvements et des rytlimes, et quand il ne devrait servir qu'à nous donner le maniement de certains rejets, il faudrait en imposer Tétude à tous les comédiens.
Mais ici, je veux parler surtout de la musique des paroles cadencées, du lyrisme, de la part d'harmonie que la poésie comporte, et ce sont des poètes plus rapprochés de nous qui nous fourniront, à cet égard, les meilleurs sujets d'admiration.
La splendide éclosion des poètes qui s'étend, de 1830 jusqu'à nos jours, à travers les romantiques, les parnassiens, les symbolistes et les décadents, nous offre le choix inépuisable des œuvres les plus diverses; mais, avant tout, et j'oserai dire au-dessus de' tout, c'est la radieuse trinitô des génies, dans laquelle se résume la poésie romantique, qui va nous apporter les matériaux les plus complets pour renseignement rcvé.
Victor Hugo, Lamartine, Alfred do Musset, CCS trois noms comprennent toutes les puissances de notre langue poétique et tout son charme aussi.
Depuis longtemps déjà dans les livres de critique, dans les discussions littéraires, on a bien souvent analysé et comparé les trois chefsd'œuvre qui s'appellent La Tristesse dOlympiOj Le Lac et Souvenir. Il semblerait, en effet, que le thème qui fait le fond de ces trois pièces ait été proposé comme un sujet de concours aux trois souverains poètes, si on no savait que toujoui's, à travers les âges, les amants de génie se sont plu à chanter la douceur du souvenir^ la tristesse que nous laisse la fuite des jours .et le charme mélancolique des paysages où Ton fut heureux. Il faut avouer pourtant qu'en ces trois morceaux les points de comparaison sont particulièrement curieux et fréquents ; pour un maître avisé, ils suffiraient à fournir les aperçus les plus complets sur la diction poétique ; toute Tétude des harmonies et des formes se rencontrerait ici ; mais si, après avoir soupiré la musique divine du Leic, après avoir trouvé les accents de la douleur et de la passion qui emportent les strophes du Souvenir dans un mouvement d'une inspiration déboi*dante ; si^ après ces deux œuvres immortelles, nous pas* sons à La Tristesse d'Olympio, nous voyons que
V. Hugo apporte au diseur plus de difficultés, mais aussi plus do matériaux, et qu'il suffirait presque, à lui seul, à tout faire sentir, à tout faire comprendre.
Je ne me permets pas de choisir littérairement ; quand on est parvenu à ces hauteurs, je ne crois pas qu'on ait le droit de dire « ceci vaut mieux que cela ». Je prétends seulement qu'il se trouve plus de matière pour l'enseignement oral que je me propose dans La Tristesse d'O^ lympio que dans les deux pièces rivales.
« Dans La Tristesse d*OlympiOf dit M. Ferdinand Brune- <c netière (1), comme les voix des instruments se marient c dans l'orcliestre, la note aiguë, déchirante et prolongée « du violon à la plainte plus profonde et plus grave de Tallu, « Je tumulte éclatant des cuivres aux sons plus perçants de « la flûte, tandis qu'au-dessus d'eux la voix humaine conti- « nue son chant d'amour et de colère, de haine ou d'ado- « ration ; c'est ainsi que la mélodie très simple et comme <i élémentaire du souvenir s'enrichit, s'augmente, se ren- « force et se soutient, dans Hugo, d'un accompagnement c où tout concourt ensemble, toute la nature et tout « l'homme^ toute la poésie de l'amour, toute celle des bois <r et des plaines, toute la poésie de la mort. »
C'est, d'ailleurs, cette instrumentation d'une infinie variété qui rend le vers de Victor Hugo si difficile à dire, parce qu'il exige non seulement toutes les ressources d'un talent fait, mais encore les sonorités les mieux assouplies d'une
(l) LEvoiution de la Poésie lyrique au xix« siècle.
VOIX licureuse. Personne n'a su manier les mots comme lui et pourtant c est par Tînterprétation de son œuvi'e qu'on voit le mieux éclater rindîgence relative de Técole qui rapporte tout à la rime : Part des sertisseurs de mots, cet art qui se contente de renchcvêtrement imprévu de syllabes brillantes et sonores n'est propre à former que des diseurs précieux ; on y apprend à jongler avec les phrases, mais si la bouche peut se plier alors au jeu puéril des ccncettî, elle ne saurait nous rendre le développement large et soutenu d^nc période de V. Hugo ou de Lamartine.
Cependant, puisqu il s*agit ici d*augmenter les ressources de Texpression par Pétude des chefs-d'œuvre les plus divers, je ne prétends pas qu on ne trouve un grand profit à passer d'une forme poétique à la forme la plus opposée et qu'il ne soit excellent d'abandonner, pour un temps, la grâce ondoyante et limpide, la fluidité charmante du vers des //armontes pour faire scintiller les bijoux ciselés d*un Théodore de Banville ou d*un Théophilo Gautier ; on acquiert certainement ainsi plus de légèreté tt plus de souplesse. Mais, dans Victor Hugo, tout semble êti*e contenu, au moins en germe, et qui dit bien Les ConlemplaUom et La Légende de$ Siècles est tout prêt à interpréter Leconte de Lisle, Sully Prud'homme, François Coppéc, de
Vigny, de Hérédia.do Banville, Théophile Gautier, Catulle Mendès, Armand Silvestre, Dierx,
J'ai cité le nom de M. Lcconte de Lisle ; il^ n'y en a certainement pas de plus haut dans Tart contemporain ; mais pourquoi me semble* t-il que, contrairement à ce qu9 j'ai dit pour Victor Hugo, ses poésies ne peuvent être spécialement recommandées dans un cours de diction : c'est qu'elles sont, pour nous servir du langage d'aujourd'hui, trop uniformément objectives. La précision est telle dans ces vers qu'il ne reste en eux aucune place pour Vinierpré-* laiion ; rien ne saurait flotter entre les lignes ni entre les mots trop dépourvues d'élasticité : c'est un art qui a souvent la netteté d'une équation.
Bien articuler, donner aux vers les quantités voulues, répandre son souffle et sa voix un peu également sur la succession lente des alexandrins, c'est presque suffisant pour dire ces poèmes admirables. N'est-ce pas d'ailleurs une condition de leur grandeur d'échapper ainsi à l'interprétation des hommes, et no sont-ils pas ainsi plus près de l'absolu ; ce n'est pas à moi qu'il appartient de traiter cette question. J'ai parlé de lyrisme : je crois que le but de la belle poésie est d'enchanter nos âmes en ajoutant la musique des mots à la splendeur des pensées
— loi
01 dos fi.raics^ et, pour lo poi'^to ainsi quo pour le musicien, la collaboration du chanteur m^apparaît comme une nécessité.
I-a sensation que j'ai éprouvée parfois devant les poèmes de M. Lcconte de Lislo est encore plus forte quand il s agit do ses principaux disciples, et surtout de M. de Hérédia, Pun des plus grands. L'admiration quo j'ai éprouvée à la lecture des Ttvphées a été suivie d^un certain tlécouragement et, depuis, toutes les fois qu'on a dit devant moi quelques strophes de ce beau livre, j'ai constaté que la voix n'y ajouiaU rien ; il mo semble suffisant de les lire avec les veux et la pensée : je n'éprouve pas le besoin de les outcndre. La voix, le souffle, Tardour des paroles sont ici superflues ; peut-être les différences do rythme, d'articulation, les modulations variées leur nuisent-elles souvent au contraire. Le plaisir qu'on éprouve en présence de cet an est un peu comparable, sans doute, à cette joie spéciale que doit ressentir le mathématicien qui est arrivé à la conquête d*un chiffre ; oVst certainement une jouissance pure et supérieurement intellectuelle ; cela ne va pas pour nous sans un mélange de froideur. Ces poèmes Svnit d'admirables monuments auxquels il man- <(uei*ait la chaleur du soleil et la vie ambiante ; ou y cherche vainement les élans de la foi, la JMe de vivre, la douceur dVunor, la grâce;
— iî)a —
aussi les vibrations de notre umc se perdentelles dans les grandes lignes nues de celte architecture comme en une belle solitude ; que dis-je, elles troublent pout-ôtre ces lignes simples auxquelles tout ornement serait superflu. Tout êola est trop mas.'iif pour être soulevé par des lèvres mortelles.
Ces vers sont à la fois éclatants et tendus, éclatants comme des sonorités de clairon et aussi comme les brutalités du rouge le plus intense, tendus comme une phrase musicale d'une tonalité trop haute, comme une draperie d'or où manqueraient les ombres et les clairs, où la profondeur adoucie des plis chatoyants ne reposerait pas de la rigidité volontaire de» lignes. L'intensité est surtout ce qui distingue ces belles œuvres : c'est la puissance sans trêve, c'est l'ut de poitrine à jet continu ; que ne donnerait-on pas pour une tonalité grise ou une vraie douceur.
Aussi, que viendrait faire ici la variété des accents, la recherche des nuances, les changements do tonalité, le jeu des sonorités vocales. A dire ces vers, un virtuose trouverait roccasion d'une bonne gymnastique et pourrait prouver qu^ii a la voix bien posée, mais on sent qu'un phonographe impeccable et implacable pourra leur suffire un jour.
J'éprouve un certain embarras à dire toutes
cûs; choses sur Tœuvre d ua gmiid tn^Hd qui a doimè une puissante note d^'arli) mais il ne s^a« gît îcî que d'interprétation et^^ d'aîUeurs. je vais plus loin^ sans doute^ que ma p^dpre )>en« sêe*
Le succès des Ttofihii«$ à leur apparition a pris un tel caractère que j^en ai iHè eho<i]Ué tr^s souvent ; la mode, Phorrible mode, s'est emparé de ce beau livre et Ta sali de son admiration faite du ekie le plus répugnante iW vu^ dans les salons^ toutes les mondaines et tous les bas bleus^ des femmes jeunes ou vieilles qui,, par les souplesses do leur nature> par les grâces de leur sexe auraient dû rester quelque peu étrangères à cette poésie exaspérée* J'ai vu tous ces gens du monde, qui pourraient éeou« ter le Crucifix ou Boos endormi (1) sans un seul tressaillement, se pâmer d^aise en enteudant les sonnets, superbes d^ailleurs, qui ont pour titre AnioiM eî CUapàire ou Le$ Conquérm^is ; les applaudissements impudiques, les mensonges de ces faux passionnés de poésie, dont la plupart ne soupçonnaient pas Tœuvre de Dierx, par exemple, mont causé un insurmontable écœurement.
Chose étrange, M. de Hérédia qui, pour tout le monde, est un libre et lier artiste, ne s*y
(!) Booz endormi d« La Ligenie tes Siècles*
serait pas pris autrement qu'il ne l'a fait, si, par toutes les adresses do la réclame, il avait voulu préparer à son livre réphémèrc retentissement qu'il a eu dans des cervelles indignes de le comprendre. Les longs refus de laisser publier aon œuvre, l'abandon dune pièce ou deux de loin on loin à la curiosité badaude de faux artistes ou do faux lettrés excités par Tattente, avaient préparé à son volume le succès considérable qu'il obtint de janvier à avril 1893 ût auquel les poètes ne sont guère habitués.
Je ne sais s'il était bien nécessaire de dire tout ceci pour essayer de prouver que l'appoint d'une personnalité d'artiste est presque superflu dans l'interprétation de ces œuvrds et qu'une sorte de diction automatique y suffirait ; mais je voudrais m'efforcer de montrer maintenant que, dans Victor Hugo, tout au contraire, quelque chose sommeille au fond de la parole écrite, que la voix humaine va faire revivre : des mots et des phrases endormis la flamme va jaillir et l'âme môme du poète va resplendir à nos veux !