‹ Le théatre & la poésie (questions d'interprétation)Chapitre 12 sur 13 · JJ · texte numérisé non relu

JJ

• Heury, vous vous demandez eans doute pour- « quoi je ne joue pas Âlceste comme je viens

• de le taire. C'est que je n'ai pas le souffle de

• Mole, et que si mes souvenirs me permettent I de vous donner Tidée de son talent dans une

• scène isolée, mes forces me trahiraient si

• j'essayais d*interprôter, ainsi, le rôle tout

• entier. •

Il transposait donc tout son jeu d*un ton pour garder Punité indispensable de sa composition.

Chaque artiste digne de ce nom fait ainsi ce que ses moyens lui permettent de faire, et l'exécution d'un poète^diseur n'impose pas fatalement ses faiblesses à l'interprétation des artistes dramatiques.

Je dois borner ici cette élude faite un peu trop à laventure peut-être et sans un plan bien arrêté. J*ai laissé en route bien des choses, je regrette en particulier de n'avoir pas parlé de la déclamation sur la musique, qui est aujour* d^hui si fort en honneur et qui exige des préoccupations spéciales chez Tartiste soucieux de se mettre d'accord avec le musicien et de ne pas troubler par d'intempestifs éclats de voix les belles sonorités instrumentales. J'y reviendrai quelque jour.

Je voudrais tant que ce bel art de la diction

poétique fut toujours une force et un soutien pour le talent des artistes dramatiques, et je serais si heureux de voir revenir en faveur la forme du drame en vers.

Si le théâtre doit être sauvé, je crois qu'il le sera par les poètes ; c'est un art qui me semble s'accomoder assez mal des tendances pessimistes d'aujourd'hui et de Tamertume que nous distillent les livres contemporains. Le rêve, la fantaisie, lagallé pourront lui ramener le public que les tristesses des pliilosophies modernes en éloignent chaque jour davantage.

Si nous avons voulu « jouer la comédie », c'est pour nous dérober un peu aux banalités coutumiéres, c'est parce que sur le fond sombre de nos tristesses nous avons vu s'agiter la silhouette frémissante d'un Mélingueou surgir la ruine superbe d'un Frederick Lemaltre. L'espoir de manger, sur la scène, une vraie soupe aux choux dans une vraie soupière n'aurait pas suffi à nous arracher à l'existence plus pratique qui s'ouvrait devant nous. Puisque le théâtre veut nous courber sous le joug d'une vérité, très relative d'ailleurs, vérité toute matérielle et mesquine à l'excès, échappons-nous du moins dans la poésie.

Si nous pouvons alors, à la chaleur de notre âme, réchauffer d'autres âmes engourdies, si, comme dit le poète, nous pouvons parfois

Donner un peu de joie aux pauvres créatures.

si du manteau éclatant et radieux de la poésie nous couvrons les laideurs et les écœurements de la vie, si noire voix est un seul jour le clairon sonore qui appelle sur les hauteurs les tristes humains, si nous savons faire chanter dans les strophes le charme mélancolique des hautbois et si cette douce musique nous fait quelquefois revivre dans les forêts enchantées où se levèrent les poésies disparues, consolonsnous, ne nous plaignons pas de notre tâche et ne nous laissons pas troubler par ceux qui songeraient à en diminuer la noblesse.

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