IV. ^ Des Muettes et de la Rime
La prononciation exacte ou, pour mieux dire, l'émission parfaitement juste de Ve muet, c'est peut-être la grande affaire dans la diction poétique : il n'y a pas de meilleure pierre de touche pour juger un diseur. Dire mal les vers, c'est, en général, appartenir à Tune des deux catégories que je vais essayer de délinir.
Je vois d'abord une école habituée à prononcer tous les e muets égalemenl^'dVQC celte lourdeur d^émission qui distingue les enfants auxquels on fait réciter une fable pour la fête du grand-pére; cette récitation, dont nous trouvons la naïveté très charmante chez l'enfance, nous semble un peu plus tard insipide et comme empreinte d'un gatisnîc précoce chez le jeune collégien, déjà tout imprégné d'Horace et de Virgile; dans les lycées, les maîtres dédaignent de corriger cette
sotie habitude, ou parfois ils ne sont pas très capables de le faire.
En effet, cette déplorable diction n'est pas toujours Tapanage de Penfance ou de l'adolescence; elle sévit souvent dans r«gemùr et contribue lortoment à convaincre le profane écœuré qu^il ne faut pas faire sentir les muettes.
Ce profane représente, d'ailleurs, la seconde catégorie des mauvais diseurs : ne jamais prononcer Ye muet et le considérer comme quantité négligeable est aussi contraire au sens même de la prosodie que de mai'quer toutes les syllabes de ce même accent monotone qui, dans l'alexandrin, s'applique à compter de un à douze, sans oublier Tarrét après le sixième temps, avec une insistance dont cette forme poétique a tant souffert.
Or, on ne saurait trop le répéter, puisque élèves et professeurs n'ont pas l'air d'y songer: la prononciation de Ve muet est deventàej à proprement parler, la grande difficulté dans la diction des vers et tous les instincts d'artiste qui mènent à la cadence harmonieuse, au rythme parfait se rencontrent chez les diseurs qui ont cet instinct-là !
Pénétré de cette conviction depuis longtemps déjà et plus profondément de jour en jour, j'ai voulu, au moment d'entreprendre cette partie
de mon travail, voir et comparer ce rjuc les spécialistes pouvaient avoir formulé à ce sujet. J'ai été stupéfait.
Dans les traités de Diction que j'ai lus et même dans les livres sur le llythme (sauf dans l'ouvrage déjà (îité de M. llobert de Souza), il n'en est pour ainsi dire pas question. Quand on y parle des muettes, c'est surtout au point de vue de Télision, ou bien de la rime féminine, mais on n'y constate pas de quelle souplesse, de quel vague charmant Ye muet a doté la poésie fran(;aise, lorsqu'il a sa valeur dans Je corps même du vers; rien nV fait prévoir que ces qualités, à cause de leur délicatesse même, pourront sembler un jour no pas se prêter à des régies assez stables et feront répudier cet élément de grâce et de Huidité par déjeunes artistes épris de nouveauté jusqu'à mécoiniaitre les beautés des œuvres anciennes.
Danssa correspondance, Voltaire a écrit les lignes suivantes : • Vous nous reprochez nos e
• muets comme un son triste et .sourd qui expire
• dans notre bouche ; mais c'est précisément « dans ces e muets que consiste la grande har-
• monie do notre prose et de nos vers; enqûro, « couronne, diadème, flamme, tendresse, vic-
• toirc (1;, toutes ces désinences heureuses
(1) Le choix des mots 651 typique : ca dehors de « leo-
• laissent clans Toreille, un son qui subsiste
• encore après le mot commencé, comme un « clavecin qui résonne quand les doigts no frap- « pent plus les touches (1). •
Je crois que Voltaire prend ces muettes, lor^^qu'elles ont leur émission pleine, ou plutôt encore lorsqu'elles sont à la rime et (lu'elles ï^ervent à donner un prolongement de sonorité qui est une des richesses musicales de notre prosodie.
Dans ses récentes conférences sur VtJvoUuion de la Poésie lyrique mi A7-Y* Siècle^ M, Ferdinand Brunetière cite ces vers de Victor Hugo :
les furines maguifiques
Que la nature prend dans les champs paciiiques ;
Les grands cbars gémissants qui reviennent le soir...
it il les accompagne du commentaire qui suit :
Ce sont les mois de tout le monde, les mois du langage ordinaire, quotidien, familier, mais en passant par cet écho sonore, ils me semblent qu^ils j contractent des vertus ou
dresse >, pas un qui ne nous semble tout à fait suranné ; un romantique aurait écrit : tendresse, maîtresse, caresse, l>anDiére, fournaise, bataille, entrailles, montagne, hirondelle, etc.; aujourd'hui, on dirait : grève, prélude, simulai^re, ancolic, pervenche, violette, calice, lemple, renaissauce, etc. : la démonstration resterait la mt^me.
fl) Lellrc Tovazzi, *2V janvier 1761.
Aen propri^iU;» nouvelles. Longtemps apr^s les avoir entendus, ils conlinuent encore do vibrer dmn l'oreille et le retentissement 8*en prolonge comme à Tintini. . .
«... Ces vers sont plus pleins, ils ont Tair d*Atre plus longs que d'autres; ils disent tout ce qu'ils veulent dire, el quelque chose encore de plus; ils ne nous émeuvent pas seulement, ils nous remuent, ils nous agitent, ils nous ébranlent physiquement, etc., elc.
Tout cola est fortement senti et clairemeiil exprimé ; cependant si on voulait faire, pour ainsi dire, Tanalysc phonétique de ces vers, si on cherchait d'où vient la puissance de cet • écho sonore », on en trouverait, sans doute, quelques raisons dans l'union ou Poppositioii des a bien i)leins et des nasales sourdes et prolr)ngées, mais il ne faudrait pas manquer de signaler les vibrations harmoniques que les muettes viennent ajouter aux deux premiers vers de la citation.
LMmi)ortance de ces muettes serait, d'ailleurs, prouvée par ce dernier vers s\ terminaison masculine :
Les grands chars gémissants qui reviennent le soir...
dans lequel le premier hémistiche seul aurait du retentissement, si dans le second, la troisième syllabe de reviennent en allongeant celle qui précède d'une fa(;on très sensiHle (revionneni) ne vonait compenser ce que ces deux mots
lOI
I le soir » ont iVun peu soc ou plutôt d'un peu bref.
J'insisterai sur cette propriété qu'a IV muet do créer des syllabes longues dans le corps d'un vers et de varier ainsi les quantités dans la prosodie française^ mais puisipie je >^uis entré largement dans la voie des citations, je veux signaler tout de suite le dernier feuilleton dramatique du Jounml des Débats^ dans le«|uel M. Jules Lemaîlro parle précisément de la diction poétique et incidemment de IV miuet.
... Oulre que je n'entendais pas grand chose, dit M. Jules Lcniailre (I), j'étais absorbé par une préoccupation impérieuse : je chereliais à surprendre les rimes et, quand je croyais en avoir happe une, à gnoUcr laulre. . . C'était difficile et je n'y ai pas réussi plus de cinq ou six fois, car les interprètes de M. de Mazade aireclaiont une diction extraordiuairement indépendante. Les malheureux ne tenaient compte que du sens des phrases ou plutôt de leur construction grammaticale ; de la rime, jamais.
Ces gens, évidemment, n'aiment pas la musique.
Du re>te, le cas est conunun chez nos acleui^. Cela n'est pas trop sensible dans les pièces classiques, où les arrêts et, si vous voulez, les t temps forts » de la période coïncident généralement avec la rime : là, ils se contentent de manger les muettes, tant qu'ils en peuvent manger, et de faire des alexandrins boiteux. Mais, dès que les vers sont un peu brisés, ils dévorent les rimes aussi, aucune ne demeure, et si
(I) Au sujet d'une représentation de la Belle au Bois rècanl, un acte en vers de M. Fernand Mazade, au Théâtre- Libre.
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des inversions un peu furies ne l'averlissaient, çà cl là, Tinnocent bourgeois reprendrait son paletot sans s'êlre douté un instant que c*élaitdes vers.
Ai-je besoin de vous faire remarquer que celle pratique est profondément absurde, et d'aflirmer que dans les vers, quels qu'ils soient, classiques, romantiques, parnassiens, funambulesques, symbolistes, il faut toujours faire sentir les rimes, pour cette raison simple et luminensc que, si les rimes n'avaient aucune importance, le poète n'en aurait pas mis ? Cette règle est absolue et ne souffre pas d'exceptions. H faut, dis-je, accentuer toujours la syllabe sonore qui qui est à la rime, et toujours la faire suivre d'un silence, ne fût-ce que d'un silence d'un dixième de seconde, etc., etc. • ••••••• ••••• •••.••••••••••
Et si je voulais entreprendre les comédiens sur les syllabes muettes ou sur la désinence des mots tels que sacrifi-er ou consola(2-07iP... Combien en avons-nous entendu qui, dans le distique suivant, faisaient le premier vers de onze syllabes et le deuxième de dix :
Je donnai par devoir à son affection Tout c* que l'autre avait par inclination,
ou qui réduisaient à quatre syllabes rbémisliche :
Arian' ma soeur !
La prononciation de la prose est une chose; la prononciation des vers en est une autre; elle défend l'intégrité des vocables que le parler de la conversation met en bouillie. Cette vérité n'a rien de rare. Pourtant, la plupart des acteurs ne paraissent pas la soupçonner, et c'est horrible (I).
Dans ces dernières lignes, et aussi dans ce qui concerne la prononciation de voyelles contigues dans l'intérieur d'un mot (quand elles
(1) Journal des Débats du dimanche soir 18 juin i893.
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fonnoht doux syllabes dîstiiirtos), onfm dans los passages qui défendent rexistenee des muettes, tout est d'une incontestable véritt^, et il est bien jH'obable que rien ne peut être discuté dans cet article au point do vue particulier de la tielle au Hois rêvant. Mais loi*sque, d'une façon jrênérale, il s'agit de la rime, il faut distinguer ! ! !
L intransigeance de M. Jules Lemaîtro, A cet égard, est un peu surprenante ; il ne nous y a pas habitués : nous rentendons assjz souvent dire t que sais-jc », mais bien plus rarement « j^ifHrme ».
Dans ce cas particulier, je ne crois pas qu'il ait raison dVtre aussi net ; il me semble qu il donne précisémei-t aux jeunes comédiens Tun des plus fAcheux conseils quMs puissent rocovoir, s il prétend assujettir la diction poétique à une règle invariable.
M. Jules Lemaître ne serait que le critique si lumineux, si souple et si charmant qu'il est, voire même Tauteur dramatique applaudi de cesderniùresannées, qu'on pourrait passeroutre et considérer son aftirmation comme une simple imprudence ; mais il a commencé par écrire eu vei*s; il fut autrefois un poète extrêmement délicat et subtil ; son opinion prend, de ce fait, une importance capitale.
Or, cette opinion me semble être celle d*une école et ses conseils ne peuvent s'adresser
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qu'aux œuvres de cette école, celle deTliéodore de Banville, de Théophile Gautier, à laquelle M. Lemaître appartient sans doute par son souci de la forme et de la beauté plastique. Il est tout à fait certain que l'action de la rime est prépondérante dans les vers des Parnassiens et de certains romantiques ; mais il n'en va pas de môme lorsqu'il s'agit des classiques, ni des svmbolistes.
Je n'ai pu citer entièrement l'article de M. Lemaître : il donne un exemple de vers funambulesques très bien choisis pour sa démonstration ; mais là, il s'agit de la forme de poésie où la rime a pris le plus d'importance. Je ne jurerais cependant pas que, même pour cette forme poétique, la règle proposée fut absolue et que le silence (fùt-il très court) exigé à la rime par M. Lemaître ne dut y être parfois soigneusement évité par le diseur. Je n'ai pas sous les yeux les Odes Funambulesques et les exemples manquent à ma mémoire. Je passe donc, très convaincu cependant que lorsque la beauté ou simplement la valeur d*un vers n'est pas •dans la rime, il ne faut pas chercher à l'y mettre (1).
(1) « Savoir parfaitement sa langue, la parler avec pureté, avec une harmonie continue, sans que jamais la rime coule rien au sens », dit Voltaire dans Candide (Chap. XXH), et bien que Topiniou de Voltaire n'ait peut être qu'une impor-