‹ Le théatre & la poésie (questions d'interprétation)Chapitre 5 sur 13 · V. La valeur de l'a muet · texte numérisé non relu

V. La valeur de l'a muet

Si les livres spéciaux ne m'ont pas paru donner à Ve muet toute la place qu'il mérite dans la versification française et surtout dans la Diction poétique, on voit par les citations faites (on verra mieux par celles que je compte faire encore) que l'importance de cette voyelle dans le corps du vers a été vivement sentie par beaucoup d'artistes contemporains.

Mais d'autre part, certains jeunes lettrés ne commencent à s'occuper de Vc muet que pour en nier la valeur et pour en supprimer la prononciation.

Les jeunes poètes symbolistes ou décadents, ont cette aspiration, légitime d'ailleurs, d'ex-

(i) Je parle pour Je diseur I

primtJr ou pour mieux dire de suggéi-er lliiexprimable, dVnvelopper dans une sorte de vague irréel leurs vagues sensations, de chercher ce qu'il y a de mystérieux et de lointain dans les choses, et cependant plusieurs dVntr eux ont alTecté do mépriser et de supprimer cet emuet qui a précisément mis dans les sonorités du ver.s français, une partie <le ce vague suggestif, de ce lointain mystérieux vers lequel K's novateurs tendent si ardenunent.

Sous ce titre : Le veè\^ français aktjoHè^*hai ef 1rs poêles ihTaHents^ un nrticle particulièrement iaién\ssant a paru il y :i deux ans dans la Henie Weae (1).

Il était signé dt* M. Jean Psichari, un artiste t ait pénétré des idées modernes, un écrivain •loué d'un s JUS critique très avisé ; il venait l^'en à so!i heure et fut extrùmcmont remar(|ué |»arles poètes.

L'auteur de cet article, tout en constatant et en encourageant les asinrations modernes, s'effo^;ait de juger impartialement les œuvres du passé, mais, précisément sur cette question do le muet qui me tient tant au C(X^ur et qui faisait le fond de son article, il me s.niible qu'il n'arrivait à soutenir les récentes tentatives qu en

,U Ncmôiu du t> juin I81M,

— no —

rnôcomiaissant un des charmes des poésies anciennes.

« Rien ne s'en va, dit fort bien M. Psichari, les grands noms et les beaux vers restent toujours, »

Pourquoi donc les priver ces beaux vers, des ('îlôments f|ui ont constilué une part de leur biiautc ? Au point (hi vue musical c'est Irunr|uillern(;nt démolir deux ou trois sicclc>» de notre j)oésie rjue de ne pas consentir h voire** que cette simple voyelhî a apporté au Miv?^ français, de grAco, de fluidité et dcî délicatesse.

Kconiez co. qui suit et frémissez si vous avez l)rofondéirient en vous le sens de la [larole musicale et si le chiwuw. d'une vriix liuniainr a pu vous émouvoir jamais :

« Une erreur généralement répandue dans « le public et surtout chez les poètes, c'est qu'il t existe aujourd'hui en fran(;ais un vers de

• douze syllabes. Les vers de douze syllabes « sont, au contraire, une rareté. Il nV en a

• que 40, bien francs, dans les 256 vers dc^nl « se composent les Pauvres gens^ et 95 seulement « sur les 177 de ta Prière pour lotis. Voici com-

• ment s'obtient cette statistique. 11 ne faut pas

• compter comme vers de douze syllabes, !<•- « vers on il y a des e muets, et où éMjfrent, par

• exemple», ces petite mots /t», ne^ dv^ que. LV « muet ne se prononce en fraïu^ais que dans le

• seul cas où sa disparition amènerait la ren-

t contre do trois consonnes ».

Je vois h\ une pure hérésie en matière do diction.

Les critiques anglais ou allemands, n'ont peut-être méconnu si souvent le vers français (jue par Timpuissance où ils étaient de compivndre ou de sentir la souplesse que IV muet avait introduit dans notre poésie. Etre incomparablement polyglotte, savoir tous les idiomes de la terre est de bien peu de poids dans la question ; les longueurs des nmettes (1) ne se mesurent point au compas, car c'est précisénit^nt en apportant dt*s quantités variables à la mesure du vers qu'elles deviennent un instrument d'une délicatesse toute particulière ; pour le manier habilement il faut, sinon être né sur le sol de France, du moins avoir été bercé dans lamour du rythme national et encore est-il indispensable que des dons spéciaux viennent s'ajouter aux hasards de cette éducation première. Telle jeune fille heureusement douée en sait plus long là-dessus, dès son entrée au Conservatoire, que bien des membres de l'Institut :

( I) Je garde ce mot pour plus de coiumodité quoiqu il semble iei en eontradielion avec le seos que je lui doune — je veux prouver eu elfet que ces syllabes ne sont tout à fait muettes que par réibion.

— ÎÎ2 —

« Horace avec deux mots en ferait plus que vous. »

Où manque la grâce, la science perd son temps lorsqu'il s'agit des choses d'art !

Les critiques étrangers ont donc cru trop souvent que notre vers, privé des quantités, qui font la base des autres prosodies ne vivait que par la rime ; ne trouvant pas en lui les cadences issues des longues et des brèves ils Tout accusé de se traîner dans l'uniformité de rvthmes restreints, de s'élioler dans une monotonie fatale par la répétition d'un même nombre de syllabes égales, enfin de ne pouvoir trouver dans le jeu puéril des rimes qu une vie factice et une harmonie conventionnelle. Ils ne jK)Uvaient sentir que, en dehors même des mesures surannées du langage prosaïque, ces longues et ces brèves fju'ils nous refusaient étaient souvent créées délicatement et délicieusement par cet e muet si méconnu.

Pour une oreille capable tJo jouir finement et pleinement des trésors de notre prosodie, Ve muet dans l'intérieur d'un vers, quand il n'est pas élidé par le voisinage d'une autre voyelle, a toujours une valeur si minime qu''ellc soit !

Le malheur, pour traiter ces questions, cVst qu'elles ne se prêtent en général qu'à un enseignement oral et leur démonstration écrite n'est pas fort aisée.

— ni —

Pour plus de clarlé et pour essayer de faire coaiprciidro commeut sêtablisseut en mou esprit les différences dans rémission de Te muet, je les ramènerai A trois types principaux.

Je marquerai d^un m 1 Ve muet qui se prononce entièrement avec toute sa sonorité douce encore mais précise.

Par le n* 2, j'indiquerai celui qui se murmur^» plutôt qu'il ne se prononce et enfin je désignerai par le chiffre 3 IV muet qui ne se prononce pour ainsi dire pas, mais qui compte dans la mesure it que, par une sorte d'expiration vague du souffle on met dans Tesprit de Pauditeur. Car c^'est ici que j'insiste le plus : en dehors de Télision, tous les e muets existent : Tauditeur entend confusément en lui ceux que les diseurs sHggéinU plutôt quMls ne les émettent et c'est précisément cette dernière variété dV muet qui a pour mission d'allonger la syllahe précédente, ce que j'indiquerai par le signe — placé

sous cette svllabe.

Je reprends maintenant où je Tai laissée la citation de TarticledeM. Psichari:

« Le premier vei*s de la Pi^ière fiour (ous n'a « douze syllabes que sur le papier :

t Ma tille, va prier. -- Vois, la un il C5l venue,

t personne ne dira :

- ni -

« Mu tilIcM), va pi'inr. •— VuU la iiuil uni veuniie,

• tout le rnoiKhî lira iiatur 'lloinciit :

« Ma flir, va prier. — Vui«» lu ntiil o.tt v*nuo.

« ce qui nous dotino dix sylluljcs. Ce fuit .sera

• tout d'abord ni(J par Ich pocHos ».

Jo crois bien, ot ils ont raison de nier, les ])oôtes ; la chose n'est pas discutable pour eux, on dit :

c Ma nilA va prier. — Voin. lu null eut voiiuo.

et sous aucun pnHexto on ne doit dire co wva (!Otnino tout le monda le lira nalu relie mcnl d'après l'opinion de M. Psicliari. — Si tout le monde doit le lire aussi mal r/(>sl (prappareunncMit la po('îsi(î n'est pas faite pour tout le monde, ce dont Je me doutais bien un peu.

Oui, on dit : Pla/ N'endôme quand on donne cette adressiî à un coeher, mais quand on lit dans Victor Hugo :

Les quatre aigles ponftir.H do lu place Vendôme,

il faut mesurer le vers ainsi :

Les quatre aigles pensilrt do lu pince Vendi^rno.

Lisez le Crucifix de Lamarlino, (;n négligeant tous les e muets et dites si tout l(î eharme profond et m('îlan('oli(|ue de la pi(V(^ ne s\Mivole pas i\ rinstant. Crhû qui connnence ainsi :

^ lia

Toi que j'ai rV.ucilli sur sa bouche expirante.

ïfa jamais rien compris A un vers français et n*est surtout pas digne de ehanter la divine musique des Harmonies et des Méditations.

X'est-ce pas en effet dans les e muets prineipaiement que Lamartine a trouvé la fluidité caressante de son rythme. Ecoutez :

Toi que j ai rocueilli sur sa bouche expirante

Avec son dernier souffle el son dernier adieu, Symbole deux fois saint, don d*une main mourante,

I maire de mon Dieu,

Que de pleurs ont coulé sur tes pieds que j'adore i I 1

Depuis rbeure sacn^e où, du sein d'un martyr, i ?

Dans mes tremblantes mains tu passas, tl^dc encore

De son dernier soupir !

Les saints flambeaux jetaient une dernière flamme ;

Le prêtre murmurait ces doux chants de la mort,

Pareils aux chants plaintifs que murmure une femme

A l'enfant qui 8*endort.

Le^ ne^ de, çiie, ne comptent pas, nous dit M. Psichari ; on voit au contraire que ces mots inil ici leur pleiiie prononciation et qu'il ne saurait en être autrement.

Encore ne s'agit-il en co moment que de 1> muet qui est en valeur dans la diction, je néglige olontairemont de signaler riut'Oînparable dou-

Cé'ur fl<^s éli^^ioDS suivanlos : ëur ëu bouclie cxpi^ ranle — liàde encore — que murmure une femmt» ; elles créent des sonorités comme « ouatées • et Ve ([\ï\ ccîtte fois est bien réellement une voyelle muette sert, ])Our ainsi dire, de tampon outre 1rs durelé.s des consonnuf». ('*cst uno vraicî musique qu'nne telle i>r)ésic, (.'t lorsrjui^ dans le cours de cette source nuu'mnrnnte, il nous arrive un vers un peu plus lourd que les autres, comme h premier v(»rs d(» la serondo str.)plie, rpL^Ile intensité n<» pr.Mul-il piis aussi* tôt !

Une de plein'}* I (Mil roule | hiir ir.«) piedif | que j'adore.

Par la croupe nio:iotone que lui tout d(*s césures égales, cr v(îrs rx|)rinie la cidiiin» d'une harnionieuse lamentation et, chose a noter, toute l'harmonie de cette poésie est pr. sque entièrement en dehors de la rime.

« Quelqu'un, dit encore M. Psichari, faisait

• remarquer un jour à un poète que dans \i

• premier hémist'che d'Ksther : EhI-cc loi, « ehére Elise 1 ce ne comptait pas pour une syl- « labe. 11 soutint que oui, répéta le vers et prononça distincîement : liêtceu loi^ chère Elise ^ QueUjues moments plus tard, il récita de sos

« propres versetn^î fit sentir aucun ^ muet ».

(/<; poète avait sans aucun doute ses raisons

pour dire ainsi ses propres vers qu'il avait faits

— ii; —

peut être en dehors des règles de Tanoîenne prosodie, mais, en ce qui concerne le vers de Racine^ s^il avait le tort de trop insister sur 1> muet, il eut manqué aux lois de Tharmonie en le passant entièrement sous silence.

Que cette prononciation plus ou moins atténuée de la muette soit d*ailleui*s une convention qui s'est établie peu à peu, d'accord ! Mais les vers qui ont été faits au nom de cette convention et avec son appui ne vivront que par elle — au point de vue musical ! Nous no savons pas très exactement comment se prononçaient les vers d'Horace et de Virgile et ils ont survécu à la musique de la langue latine ; qu estce que cela prouve, sinon que la force de la pensée et le choix des mots (au point de vue de leur signification) ont sufti à nous apporter une partie de la valeur et du charme de ces vei's, mais non leur charme tout entier. A travers nos habitudes de langage nous cherchons à nous faire une idée de ce que pouvait être la musique de cette poésie ; il est fort prabable que nous arrivons à nous en donner plus complètement rillusion que les Anglais ou les Allemands, mais no^s n'avons certainement pas le total des impressions poétiques qu'un latin devait trouver au fond de ces rythmes.

Quand on aura créé de toutes pièces une

proHodio nouvelle, il faudra s'y conformer et les oreilles délicates en trouveront le sens immédiatement ; Tinstinct d'un vrai diseur aura vite démêlé dans le jeu des accents rythmiques les nouvelles formes d'élision : tiemhaum' plus la verveine et c'est l'prirUemps^ que M. Psichari emprunte à Jules Lafargue, peuvent nous sembler charmants si le parti pris de l'artiste nous les impose ainsi ; mais si M. Jean Moréas a pu écrire :

El les doux mots doiil dil* sut rno parler.

il n'aurait pas pu dire :

Et les doux mois dont elP me parla.

sans substituer un vers de neuf pieds à un de dix.

Les poètes ou diseurs qui, dans ce vers liront eir, sans suggérer Ve muet comme je l'ai indiqué, liront mal ; cela ne fait aucun doute.

S'il y a un besoin d^évolution artistique dans, la génération qui monte, il serait bien hardi de prétendre qu'il n'aboutira pas. On peut donc reconnaître et espérer même que les tentatives de la jeunesse amèneront un renouvellement de formes usées peut-être et reconnues insuffisantes pour les créations futures, mais si on fait à l'avenir cette juste part de ses droits, il faut bien se garder au nom d'un progrès, chi-

mérique peut-être, de détériorer les chefsd'œuvre anciens, qui ne sont pas encore à Tétât de lettre-morte, que je sache.

M. Psichari reconnaît d'ailleurs que, jusqu'à ce jour, c'est encore en eux et par eux que nous avons vécu !

Si, d'une manière générale, l'importance de 1> muet ne nous semble pas avoir suffisamment préoccupé les gens de thêtUre, je n'ignore pourtant pas combien profondement elle a été comprise par quelques exceptions brillantes.

Madame Agar, dont le talent fut en grande faveur auprès des poètes de sa génération, faisait a tous les e muets un sort un peu égal.

M. Francisque Sarcey le lui a reproché et, peut-être en efletj sa diction a-t-elle pesé plus que de raison sur toutes les syllabes ; mais les poètes, habitués à ne jamais avoir leur compte avec les autres diseurs, trouvaient chez elle une compensation dont ils lui savaient gré, et ils ne songeaient pas à lui reprocher la lourdeur et l'uniformité que cette insistance donnait parfois à sa récitation; ils ne pouvaient oublier, d^ailleurs, que celte artiste avait contribué de toutes ses forces à faire parvenir leurs œuvres jusqu^au grand pubHc et ils eurent pour elle une tendresse particulière parce quelle lût admirablement belle et parce qu'elle aima la poésie- Ils étaient toujours surs, avec Agar,quo

lîlO

leurs ulexaudnus ne seraient jiiis réduits à dix ou onze pieds et, pour eux, estait dt^jà quelque chose.

Les diseurs harmonieux, les grands chanteurs do vers lyriques, Sarali Bcrnhardt ot Mounct-Sully, pour ne nommer que ceux-l:i, ont senti et exprimé le charme de Ve muet avec la délicatesse des artistes supérieurs, mais je voudra* is, à coté de ces interprètes, citer un critique qui a célébré cette voyelle en des pages que je ne saurais oublier.

La Revue des Deux-Mondes du 15 juillet 1S^8 contenait un article sur les « comédies (»t drames en vers • dans lequel M. Louis Ganderax rap[iolait une pièce de Jules Amigues, t La Conilesse Fi'vdégoiidc •, qui avait été jouée Tannée précédente au théâtre du Vaudeville.

L'article me combla de joie : j'avais eu Thonneur de jouer dans cette pièce un rôle très important : elle avait été montée par le fils ds l'auteur et n'avait pu se jouer qu*un petit nombre de fois; il y avait plus d'une année que la première avait eu lieu (1) et pourtant (juelqufs imiiressions en étaient restées vivantes tt prc>cisps dans Tesprit du critique. Je fus doublement sensible aux éloges qu'il m'adressa, puîs- (|u'ils m'arrivaient dans ces conditions pnrlicu-

(I) li juin t887.

Héros et quMls flattaient ce que certains de mes camarades ont pu considérer parfois comme une simple manie^ la manie de Ye muet. Voici donc comme s'exprimait M. Louis Ganderax:

dans cet article, qui était un plaidoyer pour les pièces en vers :

• .... Je me souviens que, vers le milieu do

• la soirée, un frémissement d'aise couinit par « tout l'orchestre; oui, les têtes ondulèrent, les

• mains tirent tapage. Qu'était-il arrivé?.... (1)

• Pour le moment, Philippe de Kœnismarek

• menaçait de son épée de joyeux seigneurs t qui, dans une fête costumée, faisaient mine € de démasquer sa belle. Or donc, à la fin d'une

t tirade ce vers s'était envolé dans la

t salle :

« Le morceau de Tclours qui couvre ce frout pur ! (â)

(I) Comme je n'écris pas ceci pour le Taia plaisir de me faire une réclame personnelle, je passe les lignes qui me concernent et m*en tiens à ce qui a strictement rapport à mon sujet.

(i) La Comtesse FrédégonJe a'a, pas été éditée : ce n est que dans ma mémoire que je puis en retrouver quelques Tragmeub; si celle mén^uire est fidèle, voici le commencement de la tirade où se trouve le vers en question :

Nous vommei deoz, vous êtes treuls,

ToQS deux nous défendrons contre U meute srdente Le norceeu de relours qui couvre ce front pur. Et nous y périrons, c'est possible... c'est sûr !

etc., etc.

— ' laa

• Voilà révônemetitl Défense ôtûit faite d'v t toucher, à ce morceau de velours; mais ce I n'est pas la crânerie de cette défense qui « charmait l'auditoire^ non, il faut l'avouer, I c'est le bruit mélodieux qu'elle faisait en pas- € sant.... Croyez-vous l'entendre avec ses

« nombreux e muets, avec sa diphtongue ache-

• vée en vibration à Thémistiche, avec sa fine

• voyelle achevée de même à la rime....

(( Le morceau de velours qui couvre ce frotit pur!

• C'est délicieux!... A présent, supposez la « pièce en prose. Quel effet, je vous le demande, « produira la fin de cette phrase : « Malheur à i qui portera la main sur le morceau de velours « qui couvre ce front pur! • Ce n'est plus la i colombe qui vole: plumée de ses c muets, « privée de ce double frisson qui plane — un « son doux et vibrant à l'hémistiche, un son clair « et vibrant à la rime, — la proposition est c compacte et inerte : c'est la poule au pot. »

On le voit, je ne puis m'empêcher de revenir aux choses du théâtro : si j'ai prétendu tout d*abord ne vouloir parier des vers qu'en dehors des œuvres dramatiques, c'est sans doute par une sorte de précaution oratoire; j'ai craint d'effaroucher trop vite les comédiens qui me feraient l'honneur de me lire. La vérité est que même dans une tragédie ou un d^am^, les

— ia3 —

préoecupalions de rythme et d'harmonie ne sauraient disparaître entièrement : sans elles comment dire les stances de Polyeucte :

Source délicieuse en misères fécondes.

Que voulez-vous de moi, llaltcuses voluptés?

que devient Tenveloppe charmante de ces mots si on les prive de leurs muettes, si au cinquième pied du premier vers ou supprime dans • rf<Vicieitse • cet t qui devient une musique lorsqu'il est murmui*é suivant son exacte valeur.

Sans cet élément de lyrisme, il n'est guère possible d'interpréter ces stances de Polyeucte^ ni celles du Cirf, ni le rôle de Joad dans ÀtlMlie\ tout ce qu^on peut dire, pour faire la part de chaque chose^ c'est que, dans une iï»uvre dramatique, il faut pouvoir trouver le lien qui rattache les scènes plus vécues et mouvementées aux morceaux purement lyriques atîn que ceuxci ne semblent pas plaqués : c'est là que la délicatesse d'expression d'un artiste est indispensable pour passer sans brusquerie des réalités de Taction à la poésie pure*

Ces transitions sont continuelles dans le drame romantique : dans une œuvre comme Nny Bios par exemple, le rôle de la Reine est tout imprégné d'harmonie et, dans leur sécheresse, les inflexions justes n'y suffisen-t pas j le

vers do ttuy IHuh a besoin souvent iiu*$si d'être « urvhcHlri t, vX relui-là môme dn Don Vénar d<5mande des qualités de son et de couleur qui le raltachont au lyrisme; mais don Sallu.ste nous ramène â une diction plus précise : il y a lu surtout des lij^ntîs et des angles, et la musique n'a rien ù y faire.

C'est de la musique, au contraire, qu'il faut mettre partout dans le rôle de (JriêelidiSj Fun des derniers grands succès de la Comédie- Krancûi-e; Toubli des syllabes li)ngues, lasupl)ression des e muets sont des trahisons conslîuitos envers le priète harmonieux et caressant ((ui s'appelle Armand Silvestre,

Kailes-cn l'expérience sur ces vers :

Devant co soleil qui moatc aux cieux clairs

Et rayonne au-dessus du calice des mers.

Comme aux mains des prôtres Thostie

Je V0U4 donne ma foi librement consentie

Il est facile de voir que le mouvement large et solennel exigé évidenmient par ces vers se trouvera naturellement accentué sur la svllabc longue du mot donne.

Je vous donne ma foi.

Si vous en faites une brève et si vous sup-

priiue/ IV muot qui suit, Talluro du morceau n'y est plus.

Continuous :

Ou est plus près de Dieu sur les collines Tcrles

OaïQs la solitude des soirs Quand les ro*«es encore ouvertes Se LaUnceut dans Pair comme des encensoirs !

Ne voit-on pas tout de suite que ce qu*il y a de suggestif en ces dernioi*s vei*s se trouve ramasse dans la Ion.2:ue et la brève de ce^

mots : t se balanceèU » .

Sou ri 1^ de laube vermeille

Adieu du soir éblouissant

N ont pour moi qu'une ombre pareille

11 ne reste rien de ce premier vei*s si vous le réduisez à six pieds en disant :

Sourir* de Taub* Yermeille

il n*a de grAce que dans la plénitude de ses huit

pieds.

Des Toiles comme des oiseaux «

K la fois changeants et tidèles

Ertl«?urenl d'une blancheur d'ailes

La îara Ircrnblaiilc de» eaux,

Et toutes Icf choses qu'on pleure Sont vibrantes encore des sourires passés !

Nous marchons sans llambeaus vers réterncllc nuit.

Ici — c'est à faire frémir — j'ai entendu dire :

vers rôlerncir nuil

c'est bien la peine d'avoir do ni belles sonorité» à dépenser, pour n*en tirer aucun parti. U e»t vrai qu'on n'apprend pas cela au Conservatoire !

l)n des professeurs que j'ai le mieux connus aux classes de déclamation, Louis Monrose, avait rhabitude d'appeler du nom bizarre de « MêreNnlu • les jeunes filles qui, dans Henriette des FemmcH iavanten^ disaient ce vers :

Si ma mitre n'eut eu que de ces beaux cùtés

sans séparer le sujet du verbe.

Cette raillerie gravait dans Tesprit des élèves une régie applicable a la jjrose comme aux vers. J'aurais souhaité pourtant que Monrose leur fit comprendre aussi qu'il y avait une secrinde raison fort importante pour séparer

ces mots ; il leur eut expliqué que IV muet, à peu prés supprimé dans le mot * mérf », devait au moins être remplacé par un léger silence.

On voit quVn général, Ye muet donne au vei*s un charme, une enveloppe et parfois une lai'geur qu*il n'aurait pas sans lui; mais il y a d'au** très cas particuliers où il fait Toffice d'un point d'*appui, ou pour ainsi dire, d'un tremplin.

J'entendais un jour une toute jeune tille, Tune des mieux douées qui soient au théâtre, dire une tirade patriotique à Pun des nombreux anniversaires que nous ont apportés ces dei^ nîères années ; le morceau tout d'emportement avait été fort remarquablement dit par la jeune comédienne, avec une grande foire de tempérament, une belle qualité de voix et surtout une articulation très exceptionnelle. Au dernier vers, PetTet ne me parut pas répondre entièrement à la dépense de talent. Je sais qu'il faut compter avec l'indifférence de certains publics, mais je crois pourtant que la jeune artiste eut secoué celui-là si le dernier effort, celui qui devait emporter les applaudissements, eut répondu au reste. 1a\ tirade se terminait ainsi :

République debout, ils n*aTanceroot pas !

Faites rexpérience suivante : dites ce vers en négligeant Ve muet de • république », puis dites-le ensuite en vous servant au contraire

— ia8 —

de cet e muet pour donner un point d'appui au d de debout.

République debout

VOUS verrez comme, dans ce second cas, une comédienne douée d'une articulation puissante, trouvera une nouvelle force : tout le vers en prendra une vigueur étonnante.

Dans son article, M. Psichari me semble avoir commis d'autres erreurs sur des points do diction poétique : ainsi il a constaté, en passant, cet allongement des syllabes sur lequel j'ai insisté, mais à ce propos, il donne un exemple qui échappe tout à fait aux lois de compensation (1) dont la recherche est à faire, nous dit-il. Il est bien vrai que le mot site ne peut guère s'allonger, mais pourtant on ne dira pas :

Dans un sit' charmant

comme le prétend M. Psichari.

Faute dans ce cas de pouvoir créer une longue et donner à Ye muet la valeur atténuée d'une simple expiration, on dira :

(() Cette loi de compensation par rallongement des syllabes qui précèdent les muettes n*annule pas entièrement ces dernières^ comme semble le croire M. Psichari; je prouverais facilement, par une démonstration orale, que dans l'exemple choisi : « Ma fille va prier », les deux / ne rejoignent le V qui suit qu'après ce que j'appellerais un déclanchementj servant précisément à suggérer Ve muet.

Daus au site charmanl

OU se contentant de murmurer Pe muet, mais en le murmurant!

Et ce ne sont pas là des mesures de fantaisie qui peuvent varier suivant les interprèles : je sais que Poreille est le seul guide en ces délicatesses, mais j*ai constaté que, toujours, elle donnait les mêmes indications aux vrai> discui's. •

Je n'ose parler des mots t joiêe » rt « yenoux » que M. l^siohari cite comme ayant une sonori lé égale : Tune de ces diphtongues me semble beaucou)) plus longue que Pautre, mais là il est possible qu'il y ait une illusion do nos sens. Notre imagination voit le mot écrit au moment même où il est prononcé et Timpression de nos yeux se substitue à celle de notre oreille (1); mais comment admettre que t Les cmijt^ pour * TorciPe, sont un seul mot, au même titre, par « exemple, que le substantif essieu •. Au même titro, non pas s'il s'agit de diction! M. Psichari n ignore certainement pas que wiA\ /dv, *r6\ léa

,1) Encore ce môlangc d*i m pressions ne devrait-il pasjl me semble, déplaire aux jeunes poètes de notre époque. Ouelques>uDS d*eDtre eux ne se montrent peu(>olre pas fort Jonques en accordant à des détails typo^iapliiqucs la liixarre importance que Ion sait et en négligeant d'autre part des Tovelles dont les caractèiH>s Qgoreront cependant sur le papier, tant que la réforme de rortliofrraplie ne 5e ra pas un fait «ircompli.

sont loii^s et r|ii() la pronuncuitioi) brève de ces m )ts, trop répandue à Paris, est c<jm[)lôtciiient vieieuMC. Je voudruiw rester au-dessus des démonstrations pédantes, mais enfin est-il possible que les mots on question aient une môme physionomie et les mômes quantités dans les deux vers suivants :

L*cs»icu crio cl se rompt

Racinis (I).

Les ctiamps n'étaient pas noirs, les deux n'étaient pas

[moroe».

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