‹ Le théatre & la poésie (questions d'interprétation)Chapitre 7 sur 13 · VII. Voyelles et consonnes · texte numérisé non relu

VII. Voyelles et consonnes

'lout le monde connaît aujourd'hui le fameux sonnet d'Arthur Kimbaud, le sonnet des voy(;l- Ics ;

A noii\ K blanc, I roiign, 1) vert, voyclln.*, Je (lirni quelque jour vos naisnanecA Jatoiite», A, noir corset velu de mourlieft éclulanten Uui bourbillent autour de puanteurs cruelle».

<folf'as d*ombrc. K candeur dci» vapeurs cl de.» teniez, Latttcs des glaciers Uen, rois bliinci, iVisiun» d'unilidlcs. I, pourpres, sangs crachés, rires des Ici'ies belles Dans la colère ou les ivresses pénilenles.

V, cycles, vibrements divins dos mers viride.i, Paix des pAlis semés d'animaux, paix des ridc4 Uue )*alcbiiiiic imprime aux grands fronls studieux.

0. suprême clairon plein de strideurs «"^ranges. Silences traversés des mondes et des anges ; 0, roniéga, rayon violet de ses yeux !

Quelques-uns admirent ces vers et croient à Tabsolue sincérité du poète ; d'autres bf^aucoup plus nonihr(îUX s'<!n niof|uent rA Irailrnt avcr

une irrévèronce railleuse ces nouvelles recherches de sensations qui leur semblent donner trop beau jeu au charlatanisme de certains écrivains en délire. Cependant, par la constatation de l'audition colorée, la science s'empare de ces questions : il est vrai qu'elle ne peut pas nous dire encore s'il v a là une fâcheuse confusion de sens troublés et malades ou une promesse d^évolution et de progrès dans l'espèce ; elle ne sait pas si les êtres qui possèdent ces dons rares, ces facultés bizarres, sont des précurseurs ou de simples neurasthéniques, candidats au ramoUissement final, mais entin, en recherchant les lois qui régissent ces phénomènes, elle nous interdit d^en parler trop légèment.

Dans son livre sur la Littéralure rff tout à Iheiure (1), M. Charles Moricc nous cite les lignes suivantes de M. Ghil :

R CoDslalanl les souverainetés les Harpes sont blaoclies ; « el bleus sont les Violons mollis souvent d*une phosplio* « rescence pour surmener les paroxysmes ; en la plénitude R des ovations les Cuivres sont rouges ; les Flûtes, jaunes^ « qui modulent Tingénu s*étonnant de la lueur des lèvres ; « et sourdeur de la Terre et des Cbairs, syntbèse simplen ment des seuls instruments simples^ les Orgues toutes « noires plangorent (2).... >, etc,

(I) Perrin et Cie, éditeurs, (t) René Gbil, Traité du verbe.

Et M. Charles Morice ajoute :

f Hené (jhil a eu le lort, surtout, de prendre au aetu lillérui, un pou naivement, le sonnet des voyelles d'Arthur Kimlmud. Tous les journalistes ont fait de mAinc^ et que de gorges cliaudc.4 ! Comme on dauba sur le grand poèlc :

A noiv^ E blanc, l rouge ^ U vert, bleu,,'

et les journalistes ne soupçonnaient point de quel rire énorme eut ri Tabscnt h'jI les eût entendus I Car ces bonnes gens donnaient de tout leur coMir dans le panneau qu'avait pensé à leur préparer — un jour de gailr — le pince-sansrire qui no dormait pas toujours au fond du génial poète. — Non pas quVn edet les sons (puisque toute la nature lui est soumise) échappent aux prises d'une loi de coloration , sons et couleurs n'étant qu'une double et symélriquo émanation de la lumière ; mais cette loi, sans rien d'absolu, eU né^'ossairement individuelle ; en sorte que le seul sens réel du sonnet célèbre est en une manifestation d'Arthur Rim baud par la sorte spéciale dont cette loi s'empruntait de ce tompéramept. Hicn do plaisant dès lors comme de voir René Ghil discuter en ce document personnel l'affirmative d'une vérité en soi, y relever des erreurs, préférer l'I bleu, ro rouge, riJ jaune, pui^ substituer aux couleurs les instruments musicaux tels qu'il vient de les colorer : f A, Ica orgues ; Kf les harpes ; 1, les violons ; (), les cuivres ; IJ, les llûles. n

Sans aucun doute, il était encore plus inutile ])our moi r|ue pour M. Iteué Ghil de faire un si long détour |)Our en revenir à ces cooiparaisons deriiiôres ; celles-ci, du moins, ont Tavanlagc de s;i borner au domaine de la musique : elle> indiquent de réelles analogies entre des sonorités qui ont entre elles une évidente parenté.

Sur cette question des vovHIps, un livre

serait à faire (1) qui, précisémont, constaterait la variété des timbres, la richesse de certaines harmonies imitatives et, sans aller aussi loin que l'audition colorée, rechercherait les affinités générales qui existent entre la peinture et la musique, ces affinités ayant été depuis longtemps affirmée^s par des images qui s'appliquent tour à tour à l'un et à Fautro do ces deux arts.

Au point de vue de Pharmonie des syllabes, aucune autorité ne serait meilleure à consulter que celle des très grands diseurs de la musique qui, par leur habitude d'élargir les sons, on arrivent à se pénétrer de ce quMls contiennent en réalité. Je sais que dans cet art du chant, ils sont extr^»memçnt rares ceux qui ont laissé subsister dans le corps des mots la valeur supérieure du langage parlé ; mais les exceptionnels artistes qui ont su ou pu résister à Ta peu près des méthodes de « bafpuillement • , sont de bien grands maîtres dont les comédiens devraient reconnaître la compétence.

Ce que j'ai essayé de faire pour Vc muet, d'illustres diseurs comme Gounod ou comme J.

Faure Tout fait pour les voyelles en général ; ils ont montré combien leurs sonorités sont

(1) Oq m affirme que M. Robert de Souza fait co ce moment un ouvrage sur ce sujet.

souples et variées, ils ont oso dire quo par la différence.' des timbres, par l'opposition d<*s Hons fermés (1) et des sons ouverts, notre langue avait des ressources que la langue italienne oUo-mômo, si admirée au point de vue musical, ne pouvait trouver dans ses mots plus éclatants, mais plus monotones (2).

Dans renseignement de diction jKJétiquc tel que je le rcWe, c(îs études ne seraient pas négligées; on y opposerait natunîllomcnt rémission des voyelles à Tarticulation des consonnes, rim()ortance de ces éléments variant avec les textes.

Je faisais un jour cette observation à une jeune fill(5 qui, au Conservatoire, devait din» des vers (ht Haeiiie pour son concours de tragédie et un(3 srNMie de la Princenne Georges pour la comédie. Douée d'urjo voix admirable d'harmonie, ell(3 était créée pour faire chanter le< voy(îlles de la poésie raeinienne, mais elhî ignorait en(îoi'e l'art do « mordre les mots et d'rxl)rimer les sursauts de la passion par Taccent d'une articulation nerveuse ».

Je lui dis, avec une exagération qui était sans dangers pour elle : « Soyez pénétrée de

(0 Dans l'art du chant on les appelle parfois d'une manière pittoresque des sons bouchés.

(2) Voir l'ouvrage si intéressant de J. Faure, Lci voix et le Chant,

cette vérit? quavec Racine vous n'aviez que des voyelles, et que maintenaut, dans votre scène de comédie, il ne reste que des consonnes 1, et cette exagération même lui rendit peutêtre plus de services que bien dos longues leçons.

Ce dosage approprié de l'émission et de Farticulation, est une des plus merveilleuses aptitudes de Sarah Bcrnhardt ; les critiques qui avaient célébré la • voix dVir • avec le plus d^enthousiasme, ont blâmé parfois les martel- 1 ^ments exagérés de sa diction dans les œuvres modernes, mais sans<?ett9 lutte entre des qualités contraires, la grande artiste n'aurait pas pu jouer aussi supérieurement la Reine de Ruy Blas et Fedora^ dona Sol et la Tosca (1).

Le charme est presque toujours dans les voyelles ; l'accent est dans les consonnes ; celles-ci forment le squelette des mots, Possatui^e des phrases, les voyelles en sont la chair.

Au point de vue de la diction, ce sont à pro-

(I) Dans un article sar Izeîl, M. H. Fouquier s^exprimait aiusij : « Ce qui fait la grandeur de celte artiste, et ce que je n^ai jamais si bien tu que ce soir, c'est le mélange qui est en elle, d*uno poésie qui en fait un être impersonnel légendaire et d*une précision quasiment effrayante dans la réalité du geste. » (Figaro du 25 janvier 1894.) C*est ce mélange que j'ai constaté dans la dicUon supérieure, par ropposition des voyelles et des consonnes.

l)rornont parler les consonnes qui dôlorminont la ligne et forment le dewsin des périodes, aussi a-t-on pu dire que si le dessin est la probité do Tart, Particulation est celle du diseur, imisquo l'articulation c'est le jeu des consonnes.

Quand on a la faculté indispensable de faire l)orter la parole, on trouve dans l'attaque juste et variée des consonnes des ressources très j)rôcieus(;s pour taire jaillir ou pour faire chanter les mots. Voyez les nuances (|u'ou peut trouver dans Tarliculation de la lettre/ pour les adjectifs suivants :

tendre^ tenace, lerrihle,

ou encore

Irkte^ Ira lire.

Si j'ai dit qu(î le charmcî des mots résidi»

dnus les voyelles, je sais combien l'attaque des ronsonnes peut y ajouter parfois. Lach est souvent d'une douceur infinie ; écoutez ce vers de Léon Dierx :

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